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  [Marché du travail]
Perdre sa vie à la gagner
par Jean-Sébastien Marsan

Travailler, c'est parfois mourir, malheureusement. Métiers de la construction, manutention et camionnage font partie de la catégorie des emplois les plus mortels au Québec.

Le 9 novembre dernier, dans le quartier Saint-Henri à Montréal, deux travailleurs de la construction ont connu une fin atroce. Prisonniers du toit d'un immeuble enflammé par un récipient de goudron surchauffé, ils ont été transformés en torches humaines. Les ouvriers sont morts carbonisés.

Un fait divers qui rappelle que les accidents de travail causant la mort sont encore trop nombreux au Québec. D'année en année, ils sont près de 200 à se tuer à l'ouvrage. En 2002, 109 décès accidentels au travail ont été déclarés à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), en plus des 79 décès causés par des maladies professionnelles.

Si l'on considère que l'année comprend 241 jours travaillés (du lundi au vendredi, à l'exclusion de deux semaines de vacances et les jours fériés), on compte donc un peu moins d'un trépas par jour de boulot.

Meurtrière construction
L'industrie de la construction est particulièrement éprouvée par les tragédies professionnelles, avec 33 victimes sur les 188 trépassés en 2002. Quinze ouvriers ou contremaîtres sont morts d'un accident, les autres d'une ou plusieurs maladies professionnelles, comme l'amiantose.

Aucun métier de la construction ne se démarque vraiment par son taux d'accidents mortels. En 2002, parmi les travailleurs qui ont perdu la vie, on comptait quatre soudeurs, quatre spécialistes de l'isolation, trois tuyauteurs et plombiers, deux charpentiers, deux ébénistes... Les causes de décès les plus courantes : blessures et traumatismes multiples, les chutes étant particulièrement fréquentes. Le métier le plus frappé par les accidents, mais non le plus mortel, est celui de monteur de charpentes métalliques.

Actuellement en plein boum, avec un nombre record d'heures travaillées, l'industrie réussit pourtant à limiter les dégâts, notamment grâce à de vastes campagnes de sensibilisation et à des inspections minutieuses des chantiers par la CSST. «Il n'y a pas eu de hausse marquée des accidents dans la construction en 2002, note Véronique Voyer, porte-parole de la CSST. Même que par rapport au nombre d'heures travaillées sur les chantiers, on constate une baisse du nombre d'accidents comparativement à 2001.» Cette année-là, il y a eu 28 disparus dans la construction, soit 15 accidentés et 13 malades, mais le nombre d'heures travaillées était plus bas.

Le secteur d'activité le plus dangereux après la construction? Ce n'est pas l'industrie minière (tout de même 18 décès en 2002), ni la forêt et les scieries (15 morts). Il s'agit du commerce! Vingt regrettés ne sont jamais revenus à la maison. Essentiellement, il s'agit de travailleurs affectés à la manutention dans des entrepôts.

«Il y a beaucoup d'accidents mortels dans la manutention, par exemple des chutes, des accidents de chariots élévateurs, des travailleurs écrasés sous des matériaux, explique Véronique Voyer. On trouve des manutentionnaires dans plusieurs secteurs, mais surtout dans le commerce.»

Le commerce regroupe non seulement la vente au détail, peu funeste, mais aussi le commerce de gros, incluant le transport et l'entreposage. Ces dernières activités, nettement plus risquées, expliquent le nombre élevé d'accidents dans le secteur commercial.

Après les ouvriers de la construction et les manutentionnaires, le métier le plus hasardeux demeure celui de camionneur, avec 19 morts en 2002. La cause est entendue : les accidents de la route.

Funeste amiante
L'amiantose, ou asbestose, a été LA maladie professionnelle fatale en 2002 avec 30 cas. Provoquée par l'inhalation prolongée de poussières d'amiante, elle accable le système respiratoire des mineurs et des travailleurs de la construction. L'amiante provoque aussi des cancers - 20 décès déclarés à la CSST en 2002.

La période de latence de l'amiantose est d'au moins 20 ans. Ainsi, les travailleurs qui en meurent aujourd'hui l'ont contractée dans les années 1970 ou 1980. À l'époque, la santé-sécurité faisait l'objet d'une surveillance plus laxiste. «Depuis les années 1980, l'industrie s'est dotée de normes plus sévères, les travailleurs sont mieux équipés, plusieurs produits de l'amiante ont été interdits, etc. Aujourd'hui, le risque est presque inexistant», assure Patrice Duguay, professionnel scientifique à l'Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail du Québec (IRSST).

Parmi les autres maladies professionnelles notables en 2002, la silicose (affection des poumons causée par l'inhalation de particules de silice libres), fréquente chez les mineurs, les maçons et les tailleurs de pierre, a emporté 12 personnes. Douze autres ont succombé à des cancers divers. Des maladies pulmonaires autres que l'amiantose ont envoyé quatre travailleurs dans la tombe.

Difficile de dresser un portrait-robot de l'emploi létal. Les études de l'IRSST permettent seulement de déterminer quels sont les travailleurs et les situations les plus à risque en ce qui a trait aux accidents et aux maladies professionnelles. Patrice Duguay a dirigé deux de ces études, récemment publiées. Avec des résultats surprenants. «Lorsqu'il y a un équilibre entre le nombre d'hommes et de femmes dans un secteur donné, les femmes ont un taux de prévalence [NDLR : nombre d'accidents et de maladies comparativement à la population totale] supérieur à celui des hommes. On ne se l'explique pas!»

De ces études se dégagent quelques constantes. Les hommes effectuant généralement des tâches plus lourdes que les femmes, tous les métiers manuels et à forte présence masculine sont critiques. En revanche, les femmes souffrent plus que les hommes de troubles musculo-squelettiques provoqués par des mouvements répétitifs, aujourd'hui la plus importante des lésions déclarées à la CSST. Ce type de lésion n'entraîne pas la mort, mais peut nuire au travail, voire empêcher les victimes de travailler. En outre, les femmes déclarent aujourd'hui plus de maladies professionnelles à la CSST que les hommes.

Les travailleurs de moins de 25 ans subissent davantage d'accidents que les plus âgés (ils représentent 15 % de la population active, mais 17 % des accidents). Ces travailleurs moins expérimentés sont aussi les plus téméraires. Les maladies professionnelles frappent surtout les 25 ans et plus.


Top 10 des emplois mortels au Québec en 2002
  1. Ouvriers de la construction
  2. Manoeuvres et manutentionnaires
  3. Contremaîtres, surveillants, directeurs de travaux de construction
  4. Camionneurs
  5. Mineurs et foreurs
  6. Chauffeurs et livreurs
  7. Policiers, détectives, gardiens de sécurité
  8. Bûcherons et autres travailleurs forestiers
  9. Agriculteurs, horticulteurs, éleveurs
  10. Mécaniciens de machinerie agricole
(Source : CSST; compilation : Jobboom.)


Top 10 des emplois mortels aux États-Unis en 2002
  1. Bûcherons et autres travailleurs forestiers
    Un métier qui figure régulièrement dans les palmarès des boulots les plus dangereux.
  2. Pêcheurs en haute mer
    Les crabiers de l'Alaska ont fait exploser les statistiques : une fois sur trois, ils risquent de ne pas survivre à une carrière de pêcheur.
  3. Pilotes d'avions commerciaux
    Surtout les petits avions de brousse, les avions-taxis, etc. Encore une fois, l'Alaska, avec ses conditions climatiques imprévisibles, influence à la hausse les statistiques.
  4. Monteurs de charpentes métalliques
    Comme au Québec, ce métier suspendu à de hautes structures est particulièrement dangereux.
  5. Livreurs et vendeurs itinérants
    Le quart des morts est attribuable à des agressions et des meurtres, le reste aux accidents de la route.
  6. Couvreurs
    L'ennemi : le feu!
  7. Électriciens d'installation
    L'installateur court beaucoup plus de risques que l'électricien de réparation.
  8. Agriculteurs
    La machinerie lourde des fermes (tracteurs et moissonneuses-batteuses, par exemple) est souvent impliquée dans des accidents mortels.
  9. Autres travailleurs de la construction
    Les chutes sont particulièrement fréquentes et mortelles.
  10. Camionneurs
    Dans ce secteur compétitif où prédominent les travailleurs autonomes, la course à la rentabilité provoque de nombreux accidents de la route.
(Source : Bureau of Labor Statistics, compilation : CNN.)


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