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Punir les assistés sociaux ne sert à rien

spirale

Avertissement : la phrase suivante contient un langage qui pourrait mêler les esprits pourtant les plus tordus. Nous préférons vous en avertir.

«[…] il vise à bonifier les prestations spéciales versées pour subvenir au coût d’accessoires reliés au système d’élimination pour les prestataires d’aide financière qui ont une problématique de santé significative à ce niveau.»

Quand les politiciens doivent s’expliquer les charbons ardents sous le cul, il est naturel qu’à l’occasion leurs réponses ne fassent ni queue ni tête.

Mais quand l’exposé est écrit, comme un règlement sur le régime d’aide sociale publié dans la Gazette officielle de l’Assemblée nationale, il n’y a pas d’excuse à s’exprimer en charabia. C’est à se demander si les fonctionnaires et la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, auteurs de cette phrase, ont la moindre idée des objectifs de la réformette à l’aide sociale annoncée l’hiver dernier. D’où ce babillage technocratique pour attardés.

Compter sur eux pour répondre aux besoins à moyen terme du marché du travail, c’est comme compter sur les paraplégiques pour assurer un record de participation à un marathon.

On devine ainsi que la réforme n’a rien à voir avec l’aide sociale. Elle participerait plutôt de la même logique comptable que la réforme à l’assurance-emploi du gouvernement Harper. Quand on ne sait plus où couper sans que ça fasse mal électoralement, on s’invente des problèmes.

Tant à l’aide sociale qu’à l’assurance-emploi, deux problématiques (problèmes, en charabia) ont été établies : la dépendance aux programmes et le nombre d’emplois non pourvus.

Ça sous-entend deux postulats pas vraiment vérifiables : 1) les chômeurs et les assistés sociaux sont paresseux, et il faut les forcer à chercher une job; 2) les McDo du pays importent de la main-d’œuvre. Il faut donc trouver le moyen de les faire se découvrir mutuellement.

Mais selon un sondage mondial réalisé l’an dernier auprès de 40 000 employeurs de 41 pays, le Canada est l’un de ceux où les entreprises jouissent de la plus grande facilité à pourvoir les postes disponibles. Seulement 25 % affirment connaître des difficultés. Au Japon, c’est 81 %, en Australie, 50 %, aux États-Unis, 49 %. C’est plus de 40 % en Allemagne. Seule la Chine, parmi 11 pays avec un taux de chômage sous les 8 %, abrite des employeurs plus chanceux.

Il est vrai que, au Canada, certains employeurs de certaines régions et de certains secteurs d’activité bien précis ne dénichent pas sans peine des travailleurs précisément qualifiés pour un poste donné qui exige une qualification précise et des aptitudes uniques. Des ingénieurs, des informaticiens, des tuyauteurs, des technologues, des camionneurs, des infirmières, notamment. Ce n’est pas du côté des assistés sociaux de longue date qu’on les trouvera.

Même guéris de leur dépendance, ces individus doivent affronter le phénomène du rejet lors de la greffe avec le marché de l’emploi : aucun organe ne souhaite les embaucher. Trop longtemps retirés du marché, trop vieux, trop tout. Compter sur eux pour répondre aux besoins à moyen terme du marché du travail, c’est comme compter sur les paraplégiques pour assurer un record de participation à un marathon.

Par contre, on réussit facilement à casser la dépendance chez les sujets plus jeunes, avec un peu d’attention et des programmes de réinsertion adaptés. Avec pour résultat une baisse remarquable du nombre total d’assistés sociaux : il y en avait 813 000 en 1996 (incluant les enfants et les conjoints des prestataires); il n’y en avait plus que 460 000 en mars 2013. Aujourd’hui, la plupart des nouveaux prestataires ne sont que des touristes dans le système : ils n’y passent que quelques mois.

À l’assurance-emploi, il n’y a pas si longtemps, presque tous les travailleurs cotisant au régime pouvaient recevoir des prestations. Aujourd’hui, pas même 45 % y ont droit. Les autres sont les chômeurs fréquents, justement ceux qui en ont le plus besoin. Pêche, foresterie ou construction, leur secteur d’emploi est saisonnier. Ça tient davantage de la climatologie que de la volonté des travailleurs d’abuser du système.

Maintenant, faute de prestations de chômage, ils se retrouvent à l’aide sociale, d’où, de programme en programme, ils sont renvoyés sur le marché du travail. Jusqu’au prochain ralentissement économique causant une mise à pied inévitable, suivie d’un retour à l’assurance-emploi puis à l’aide sociale.

Dans l’intervalle, les deux gouvernements auront réussi à équilibrer sur papier un budget comme promis, grâce à ce jeu de ping-pong. Avec, à la clé, des régions économiquement dévitalisées et des industries déstructurées qui ont pourtant leur mot à dire sur la prospérité de ce pays.

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