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Nuls et découverts

menottes

S’il n’y avait pas eu de victimes – 9 200 dans ce cas-ci –, le scandale Norbourg aurait pu être la base du scénario d’une bonne comédie de situation. Les gestes posés par Vincent Lacroix et sa bande sont graves, on parle de fabrication de faux, de fraude, de vol, de complot, de recyclage de produits de la criminalité. Rien pour faire des cinq coaccusés ni du déjà reconnu coupable Vincent Lacroix des gendres présentables à sa mère. Une affaire de 130 millions, de quoi salarier 100 personnes pendant toute une vie.

Pourtant, l’histoire de Norbourg tissée de 1998 à 2005 n’est rien de moins que le fruit du travail d’une bande d’abrutis peu rompus aux grandes manœuvres frauduleuses. Aidés, l’apprendra-t-on peut-être après le recours collectif que les victimes ont intenté contre différentes institutions montrées du doigt dans le scandale, par des autorités parfaitement incompétentes. On achetait des entreprises à coups de millions sans contrat, on se rémunérait à coups de chèques personnels signés sur le coin d’une table sans justification, on faisait du copier-coller sur Word pour imiter des en-têtes, on entretenait des relations avec du bien drôle de monde, des danseuses, des danseuses, et encore des danseuses, partout dans le récit.

La grande différence entre Norbourg et Bernard Madoff, cet escroc américain qui aurait floué ses clients pour des dizaines de milliards et condamné à 150 ans de prison (si la chose est possible!), est dans la durée. Autant chez Madoff les opérations crapuleuses étaient sophistiquées et secrètes comme une mission de la CIA en Amérique du Sud, autant celles de chez Norbourg étaient un cirque à ciel ouvert. Le premier a œuvré pendant 25 ans, les seconds, à peine le temps d’un mandat à l’Assemblée nationale.

Chez Madoff, seule une poignée de collaborateurs pouvaient savoir. Chez Lacroix, un grand nombre d’employés savaient que rien n’allait dans cette firme, qui pourtant, sur la place publique, avait l’air d’une réussite totale. Bon nombre ont questionné le principal intéressé, bon nombre ont aussi quitté le navire en cours de route, à défaut d’obtenir des explications susceptibles de calmer leurs inquiétudes. D’autres, par contre, ont fait preuve d’un aveuglement professionnel téméraire dans les circonstances. À leur défense, quelques-uns des proches collaborateurs de l’escroc ne possédaient pas la compétence requise pour saisir toute la monstruosité de l’arnaque. Et c’est bien pour cela que Lacroix les avait engagés : pour leur docilité assurée, en échange d’une vie de pacha.

Et c’est pour cette raison que même si l’expérience Norbourg a été relativement courte en comparaison d’autres histoires de cravatés fraudeurs, elle a duré bien trop longtemps pour 9 200 victimes.

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