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Le travail ne paie pas

Il y a deux mois, dans des États-Unis encore moralement lessivés par la pire récession depuis la mère de toutes les récessions, est apparue enfin une belle occasion de se refaire le portefeuille #: le gros lot de la loterie nationale atteignait la somme record des 656 millions de dollars.

Mais on n’avait encore rien vu. Car au chapitre des fortunes instantanées, les résultats stratosphériques sont plutôt du côté de la haute finance ces temps-ci.

Une semaine plus tard, un autre jackpot, de un milliard de dollars celui-là, était remporté. Une petite société détentrice d’un machin à la mode pour les «internets», Instagram, s’est vue achetée par Facebook pour le même prix qu’un stade olympique. Or, Instagram emploie moins de travailleurs que certains dépanneurs montréalais, ce qui n’a pas empêché son fondateur et PDG de rafler à lui seul 400 millions.

Bienvenue dans l’économie Instagram, a titré un blogueur du Huffington Post américain en réaction à cette orgie financière. Une économie où les entrepreneurs et les entreprises n’ont plus besoin de travailleurs pour casher gros, écrivait-il.

Cet exemple extrême illustre à merveille une bien mauvaise tendance : le travail ne paie plus. Cette économie Instagram tient de la loterie. En plus honnête que la loterie qui, on le sait (mais l’oublie chaque fois qu’on réclame «l’Extra S.V.P.»), n’a rien à voir avec le hasard, mais tout avec de savants algorithmes élaborés afin d’assurer à la maison le gros du gain.

Dans les cas comme Instagram, il n’y a que la chance et une fulgurante pluie de bonnes étoiles filantes qui peuvent engendrer pareil gagnant et des dizaines de millions de perdants. Pas loin de 200 millions, si tant est qu’on puisse qualifier de perdants chacun des chômeurs de l’Occident.

Quoique des faiseurs de leçon d’aujourd’hui reprochent à bien des citoyens de ne plus considérer le dur et bon labeur comme une valeur humaine importante. Force est d’admettre qu’ils ne sont que des nostalgiques du bon vieux temps. Travailler ne rapporte plus aux travailleurs.

Par exemple, chez nos voisins du sud, le nombre moyen d’employés par entreprise a chuté de 10 % entre 2001 et 2011. De 17,5 qu’il était en 2001, il est passé à 15,7 en 2011. Quant au salaire médian – celui où 50 % de la population gagne moins et 50 % plus –, il n’a pas bougé depuis 1999, à un peu moins de 27 000 $, tandis que les revenus que tirent les employeurs de chaque employé ont crû de 11 % depuis 2007, pour atteindre 420 000 $ en 2011, selon des données recueillies par le Wall Street Journal.

De 1945 à 1973, les revenus des travailleurs ont augmenté au même rythme que l’économie. Ce n’est plus le cas. Juste depuis 1990, indique l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le salaire médian n’a à peu près pas crû au Canada, aux États-Unis et en Allemagne, et stagne depuis le début des années 2000 en Grande-Bretagne. Tandis que le PIB, cette addition de toutes les richesses comptabilisables d’un pays (grâce au travail acharné de ses citoyens), lui, a crû de façon considérable. En fait, si les revenus de travail avaient augmenté au même rythme que l’économie aux États-Unis depuis 1973, les travailleurs gagneraient 60 % de plus qu’aujourd’hui.

Malgré la croissance économique assez importante qu’ont connue plusieurs pays, dont le nôtre, le pourcentage de travailleurs à petit salaire ne bouge pas depuis 30 ans, révélait ce printemps l’OCDE. Le Canada, l’Allemagne et les États-Unis, trois des stars de la croissance des années 2000 parmi les nations développées, monopolisent le podium des pays abritant les plus hauts taux de bas salariés; un travailleur sur quatre aux États-Unis, un sur cinq au Canada.

D’ailleurs, au début du mois, les Allemands salariés ont signé l’arrêt de la récré auprès du patronat, après 15 ans de résignation. Une série de grèves et de manifestations aux coloris rouges (ça vous rappelle quelque chose?) ont ébranlé les régions les plus prospères du pays.

Autre preuve que le travail n’est plus un obstacle aux bas prix?

Près de nous, le Plan Nord pourrait nous en donner un exemple. Selon l’expert de l’économie des régions, Marc-Urbain Proulx, cité par Le Devoir au début du mois, il fallait 459 travailleurs pour extraire un million de tonnes de minerai de fer en 1950. Il en faut aujourd’hui 300 de moins. C’est pareil pour tous les minerais.

Dans le cas du nickel, la chute est encore plus marquée : seulement 10 % de la main-d’œuvre autrefois requise est nécessaire aujourd’hui. Une étude de Secor à propos du Plan Nord prévoit 37 000 emplois. Marc-Urbain Proulx juge qu’il faudra peut-être plutôt parler de 10 000, dans ce qui est pourtant présenté comme le chantier d’une génération. Mais c’est une bien petite génération, puisqu’en un seul mois, l’économie québécoise gagne ou perd le triple de ces emplois de façon régulière.

Et dire qu’à Québec, on chipote à l’idée de forcer ceux à qui nous construirons routes, aéroports et ports avec les impôts des travailleurs, à transformer ici une partie de ce pactole en produits finis plutôt que de l’exporter brutalement en gros chez nos prochains seigneurs.

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