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Duchesneau enquête


Vous avez aimé le rapport Duchesneau? Voici ce qui aurait pu être le synopsis, si l’enquête du chef de l’Unité anti-collusion avait été un drame policier hollywoodien (avec Peter Sellers dans le rôle-titre de l’inspecteur Duchesneau) : «Jacques Duchesneau, un père de famille sans histoire, voit son existence bousculée par un sombre complot où se mêlent mafia, argent, sexe et pouvoir.»

Dans les pages de ce magazine, nous vous présentons d’une certaine manière le making of de Duchesneau Enquête. Car si le rapport de cet ex-chef de police de Montréal a pu voir le jour, c’est qu’il y a eu, à l’origine, de véritables héros qui, eux, pour vrai dans la vraie vie, ont tout risqué – famille, argent, bonheur, carrière – afin de faire éclater au grand jour une vérité qui dérange. Ça n’a rien de glamour. Il n’y a même pas de cul.

Bien avant que des sources anonymes osent se mettre à table avec le convive Duchesneau pour lui permettre d’accoucher de cet opus désormais célèbre, il y a eu François Beaudry. Dès 2003, cet ingénieur au ministère des Transports savait à peu près tout ce qui se trouve dans le rapport Duchesneau : collusion, corruption, blanchiment d’argent, fraude fiscale, alouette. Mis au fait du réseau de trafic d’influence qui commençait à étendre ses tentacules, Beaudry aurait bien pu protéger ses arrières et emporter dans sa tombe ces secrets trop lourds.

Mais il a parlé. D’abord à son patron, qui a retransmis l’info à la Sûreté du Québec. Jusqu’à sa retraite en 2007, il a servi de courroie de transmission entre son informateur et la SQ. Ses collègues le surnommaient FBI, François Beaudry Investigation.

En fait, il était un lanceur d’alarme, pas une police parallèle. Un whistleblower, comme le dit l’expression imagée des anglos. Un type qui souffle fort dans le sifflet, histoire de bien éveiller ses semblables face à un danger imminent. Le plus célèbre d’entre tous : Deep Throat, cette ombre qui a alimenté deux journalistes d’enquête du Washington Post au début des années 1970. Ça allait donner le Watergate, menant à la seule démission présidentielle de l’histoire des États-Unis.

Ces dernières années, il y a eu multiplication des scandales éventés par les siffleurs : les commandites (avec la très énigmatique Ma Chouette, première source à propos de ce terrible détournement de démocratie), la VP qui a fait chuter Enron, un autre VP, celui-là chez Norbourg.

Mais, devant cette mise à l’affiche des lanceurs d’alarme, un grand nombre d’organisations cherchent à se donner une devanture en carton-pâte de droiture et d’éthique en mettant en place des systèmes de dénonciation. Qui sont en fait des systèmes de délation. Un véritable détournement de la raison d’être du lanceur d’alerte.

Trop de bonnes âmes confondent dénonciation et délation. On se mêle dans notre définition de l’honneur. On tend à assimiler les dénonciateurs avec les délateurs, cette forme de dénonciateurs invétérés, intéressés et méprisables. C’est tout bon. On le fait notamment par l’instauration de lignes téléphoniques «éthiques» en entreprise, dans les ministères et les villes, afin d’encourager les employés à dénoncer tout et rien, mais généralement rien. Et ces petits riens risquent de transformer nos milieux de travail en sorte d’Allemagne de l’Est 2.0, où tout un chacun est à la fois potentiellement dénonciateur et dénoncé. Bonjour l’ambiance!

C’est rien de moins qu’un appel aux rats qui, terrés au fond de leur égout, profitent de l’anonymat pour lancer des bavassages malsains. Dont toutes les sortes de dirigeants profitent pour asseoir leur pouvoir, du patron au premier ministre, en passant par le chef de police et cette espèce de mini-boss des bécosses, comme il en rampe trop dans nos milieux de travail.

Ah, s’il nous fallait être témoin d’un meurtre, du viol d’une jeune fille douce et, tant qu’à faire, d’un génocide, nous aurions le devoir moral de dénoncer, dites-vous. Reste que les risques qu’un tel crime se déroule sous nos yeux sont encore plus minces que celui de manger un satellite en perdition sur la gueule.

Pour le reste, ne laissons pas aux autorités en place l’occasion de se déresponsabiliser en se délestant de leur devoir de faire régner l’éthique en nous transformant en informateurs conscrits. Nous ne sommes pas tous dans la situation où se trouvait Roméo Dallaire, qui avait devant les yeux les préparatifs du génocide rwandais. Voyez la suite : son coup de sifflet a été, au mieux, perçu par le pouvoir onusien comme un manque de loyauté à son égard. Cela démontre à quel point la dénonciation, la vraie, est un acte héroïque. L’acte de dénoncer doit demeurer un geste exceptionnel pour situation exceptionnelle. Seuls ceux qui ont ce courage propre aux naïfs pétris d’une grandeur d’âme qui les honore doivent en récolter les honneurs. Mes hommages à François Beaudry. Et surtout, merci.

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