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  [Mode de vie]
Courriels indésirables
La poubelle est pleine

par Marie-Eve Cousineau

Les utilisateurs du courrier électronique n'en peuvent plus de chercher les messages qui leur sont vraiment destinés dans la mer de pourriels qui inonde leur boîte aux lettres. Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines : les polluposteurs trouvent chaque jour de nouveaux moyens de faire des ravages. Comment les freiner?


Allongement du pénis, vente de médicaments, richesse instantanée : les pourriels (ou spams, en anglais) représenteront 65 % des messages électroniques transmis en 2004, d'après une étude publiée récemment par Brightmail, un distributeur américain de technologies anti-pourriels. C'est 9 % de plus qu'en 2003, déjà une année record. L'an dernier, en un seul jour, pas moins de 2,4 milliards de pourriels ont été bloqués par America Online (AOL), un fournisseur d'accès Internet qui dit intercepter plus des trois quarts des pourriels envoyés à ses membres. Faites le calcul...

«Les spams découragent les utilisateurs occasionnels du courriel. Ce n'est pas très agréable d'ouvrir sa boîte de messages et d'y découvrir 80 pourriels!» Jean Lalonde sait de quoi il parle. Coauteur du livre Internet au bout des doigts et président d'AméliorAction, un cabinet montréalais de services-conseils et de formation en gestion, en technologies de l'information et en communication, il a reçu récemment jusqu'à 178 pourriels par jour! Préoccupé par l'ampleur galopante du phénomène, il a fondé en novembre dernier le site informatif www.pourriel.ca afin d'aider entreprises et individus à lutter contre la prolifération des messages électroniques non sollicités. «Les spams ralentissent les réseaux des fournisseurs et leur causent des problèmes lorsqu'ils sont envoyés en grande quantité», dit-il.

Insaisissables
On ne compterait pourtant pas plus de 180 polluposteurs dans le monde, explique Donald Oliver, un sénateur de la Nouvelle-Écosse qui a présenté l'automne dernier le projet de loi S-23, visant à combattre les pourriels. «Mais ils sont capables d'envoyer chacun un million de messages par jour, poursuit-il. C'est très difficile de les arrêter : ils changent sans cesse de nom.» Une poignée d'entre eux sévissent depuis le Québec. Mais il est difficile d'épingler ceux qui distribuent des promotions pour le compte d'entreprises en se cachant derrière de fausses identités.

«Techniquement, il est pratiquement impossible de déterminer quelle est la provenance de ces courriels, souligne David Poellhuber, président de Zérospam, une entreprise qui a mis au point un service de filtrage pour entreprises. Il peut y avoir 20 intermédiaires, comme des agences de marketing ou d'autres polluposteurs, entre le vendeur et le spammer qui envoie le message.»

À l'aide de logiciels de collecte, les polluposteurs enregistrent un maximum d'adresses électroniques inscrites dans les sites Web et dans les forums de discussion, explique Martin Ouellette, président de Provokat, une agence de publicité numérique. D'autres applications génèrent au hasard des adresses de courriels de fournisseurs comme Hotmail ou Yahoo : par exemple, ou pourra envoyer une bouteille à la mer à paulmartin@yahoo.com ou à garou@hotmail.com. «Chaque fois que le message ne rebondit pas, le logiciel considère l'adresse comme valide», explique-t-il. Certains polluposteurs vendent aussi leurs listes d'adresses à une compagnie ou à un autre spammer, multipliant ainsi leurs profits.

À partir d'un simple ordinateur situé en Asie, en Europe ou en Amérique du Nord, les polluposteurs peuvent envoyer une publicité à des millions de personnes sans laisser de trace. Pour distribuer leurs messages indésirables, ils utilisent comme tremplin des serveurs de courriels d'entreprises qui sont mal configurés ou non mis à jour, explique Jacques Viau, directeur principal du Centre de test du logiciel du Centre de recherche informatique de Montréal. Depuis peu, les polluposteurs usent même de virus de type «cheval de troie» afin de prendre le contrôle d'un ordinateur à distance. Ils peuvent alors envoyer des pourriels à tous les chanceux qui figurent dans le carnet d'adresses du propriétaire!

Ignorer ou trier
L'efficacité de ce type de marketing est pourtant très faible. Seule une infime proportion des internautes sollicités mordent à l'hameçon, d'après Jacques Nantel, professeur et titulaire de la chaire en commerce électronique à HEC Montréal. «Par contre, ces méthodes ne coûtent pas cher aux entreprises, observe-t-il. On peut désormais envoyer un courriel à partir d'une liste de plus de un million d'internautes pour aussi peu que 10 000 $, ce qui correspond à peine à un sou par consommateur.» Le retour sur investissement est donc équivalent à celui d'une autre méthode de promotion, soutient-il.

La meilleure façon d'éradiquer les pourriels est encore... de ne pas y répondre, d'après l'auteur Jean Lalonde. «La population ne doit absolument pas acheter de produits par l'intermédiaire de ces messages.»

En attendant que la communauté virtuelle se passe le mot, les internautes ont tout intérêt à utiliser deux adresses électroniques : l'une pour leurs messages personnels et l'autre - une adresse jetable, de type Hotmail ou Yahoo! - pour participer à des forums ou des concours. Dans les deux cas, les spécialistes recommandent aux usagers d'activer si possible la fonction de filtrage des messages indésirables.

On peut aussi se rabattre sur des outils anti-pourriels, de plus en plus nombreux sur le marché. Vendus en magasin ou téléchargeables en ligne, ces applications procèdent à un triage à l'intérieur de la boîte de courrier.

Les pourriels font la vie dure aux entreprises, qui doivent parfois embaucher des spécialistes informatiques pour sécuriser leur serveur. Selon David Poellhuber, de Zérospam, les pourriels occupent environ 30 % de leur bande passante, soit la quantité de données maximale pouvant transiter sur un réseau au même moment. C'est sans compter qu'ils entraînent une perte de productivité du personnel. «Pour le triage et l'effacement de ces courriels, on estime que cela coûte 43 $ par mois par employé», dit-il.

«La population ne doit absolument pas acheter de produits par l'intermédiaire de ces messages.»
- Jean Lalonde, fondateur du site www.pourriel.ca
Une lutte à finir
Un peu partout dans le monde, les gouvernements fourbissent leurs armes pour lutter contre les épidémies de pourriels. Au Canada, le projet de loi S-23 du sénateur Oliver prévoit permettre aux internautes d'intenter une action en dommages et intérêts contre un polluposteur, un fabricant ou un fournisseur. «Il y aura de sévères pénalités si des messages pornos sont envoyés aux enfants», mentionne Donald Oliver.

Malheureusement, l'étude du projet S-23 a été repoussée à une date ultérieure lors de la prorogation des travaux de la Chambre des communes, en décembre dernier. Malgré tout, Donald Oliver espère que son projet devienne une loi d'ici à la fin de 2004. Au Canada, la lutte contre les pourriels coûtera près de deux milliards de dollars aux usagers du courrier électronique en 2004, rapporte le sénateur.

Au Québec, Vidéotron a pris des mesures pour protéger ses 450 000 usagers. La société, qui reçoit environ 1 200 plaintes par mois concernant les pourriels, forme présentement une équipe de neuf personnes qui effectueront sous peu du monitoring 24 heures sur 24, indique Jean-Paul Galarneau, directeur général des communications. Ainsi, dès qu'un message sera envoyé massivement aux clients de Vidéotron, cette vigie le bloquera. «On ne parviendra toutefois pas à enrayer tous ces pourriels, dit Jean-Paul Galarneau. Les usagers doivent pour leur part utiliser des anti-pourriels ou des coupe-feu.» Le réseau Sympatico de Bell est quant à lui équipé d'un logiciel anti-pourriels de Brightmail.

La lutte anti-pourriels bloque parfois l'envoi massif de courriels sollicités, comme ceux destinés aux internautes qui participent à des concours. «On a déjà confondu nos messages avec des pourriels, si bien que le fournisseur les a retenus pendant quelques heures», déplore François Lane, président de Mastodonte Communications. Cette entreprise de marketing direct possède une caractéristique importante des polluposteurs : elle a une liste d'envoi de près de 300 000 noms. C'est grâce à un site de concours lancé il y a 10 mois qu'elle a pu amasser toutes ces adresses électroniques. Les participants, qui ont notamment la possibilité de gagner des billets de spectacles, doivent cliquer sur une case (opt-out) s'ils ne désirent pas recevoir les publicités envoyées par la firme. «Les polluposteurs nuisent à notre industrie, dit François Lane. Nous devons sans cesse justifier la légalité et le caractère éthique de nos activités à nos clients et aux distributeurs.»

Voir le Viagra disparaître de nos boîtes de courriels? On peut toujours rêver.


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