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[Formation | Emploi]
Château de cartes?
par Emmanuelle Gril
Photo : Patrick Deslandes
La région de Québec brille de tous ses feux, poussée par une économie qui tourne à plein régime. Mais le spectre du manque de main-d’œuvre jette une ombre au tableau. Des observateurs sonnent l’alarme.
Depuis la fin des années 1990, l’économie de la Capitale-Nationale a amorcé un virage qui aujourd’hui porte ses fruits. Même si son économie est encore fortement tributaire de l’administration publique, de la santé et de l’enseignement, la région a développé des créneaux très prometteurs, notamment dans les technologies de l’information et les sciences de la vie. Toutefois, la baisse de la population en âge de travailler laisse entrevoir un manque de main-d’œuvre qui pourrait bientôt freiner l’expansion de la Capitale.
Sur papier, la région a de quoi charmer. Selon les plus récentes prévisions d’Emploi-Québec, 21 300 emplois devraient y être créés d’ici à 2009. Les spécialistes tracent aussi un bilan très positif de l’année qui vient de s’écouler. «En 2005, il s’est créé 14 100 emplois, majoritairement à temps plein, ce qui constitue une hausse de 4,3 % par rapport à l’année précédente. C’est l’une des meilleures performances de la région depuis 2002», souligne Martine Roy, économiste à Emploi-Québec, région de la Capitale-Nationale.
En 2005, le taux de chômage s’y est fixé à 5,8 %, soit le plus faible taux observé pour cette période dans toute la province, où la moyenne a atteint 8,2 %. «Dans la région de Québec, même le secteur manufacturier, qui connaît des difficultés ailleurs dans la province, parvient à maintenir son nombre d’emplois», ajoute Michel Gingras, directeur par intérim, Direction de la planification, du partenariat et de l'information sur le marché du travail à Emploi-Québec. «On explore de nouveaux domaines et on y développe des produits qui possèdent une plus grande valeur ajoutée, des revêtements extérieurs plus performants, par exemple.»
Crise de croissance
Malgré ces bonnes nouvelles, certains observateurs se montrent plus circonspects, car le ralentissement de la croissance démographique pourrait bientôt freiner le développement économique de la région. Avec l’un des taux de fécondité les plus faibles de la province (1,2 comparativement à 1,4 pour l’ensemble du Québec), la Capitale-Nationale pourrait connaître des difficultés considérables pour répondre à ses besoins de main-d’œuvre au cours des prochaines années.
Une recherche effectuée à l’automne 2005 par le quotidien Le Soleil indique qu’au moins 3 000 postes spécialisés sont vacants dans les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches en raison d’un manque de candidats. Selon l’enquête, ce chiffre passera à 10 000 d’ici à 2008. Les secteurs concernés sont le tourisme, la plasturgie, la transformation du bois, le multimédia et le jeu vidéo, la construction, les assurances, de même que la science et les technologies.
Par ailleurs, selon les dernières prévisions de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), l’augmentation de la population active ralentira, passant de 1,6 % entre 2004 et 2005 à 0,8 % entre 2008 et 2009. Le manque de travailleurs va donc s’accentuer dans un avenir rapproché. Certains intervenants sont franchement alarmistes. «Actuellement l’économie roule à fond de train, convient Pierre Dolbec, président de la Chambre de commerce de Québec. Mais le faible taux de rétention d’immigrants que nous connaissons, jumelé au déclin démographique et à la difficulté à garder nos jeunes diplômés, laisse supposer que les entreprises vont finir par manquer de travailleurs.»
Pierre Dolbec craint que cette situation ne nuise au développement économique, dans la mesure où les compagnies, par peur de manquer de relève, pourraient déménager ou choisir une autre région pour élargir leurs activités. Il cite en exemple le cas d’un fabricant de structures de métal dont le volume d’activité nécessiterait quatre quarts de travail, mais où l’on ne parvient pas à recruter suffisamment de main-d’œuvre pour pourvoir au quatrième quart.
«Nous voulons doubler le volume de nos activités au cours de la prochaine année, mais ce ne sera pas facile de trouver de la main-d’œuvre qualifiée», souligne pour sa part Mario Guérin, président de EFC, une entreprise de la région spécialisée dans la construction et la conception d’entrepôts frigorifiques, d’usines alimentaires et d’abattoirs. Selon lui, le problème de recrutement sera le grand défi des entreprises au cours des prochaines années. «La situation est la même partout dans la province, mais je crois que dans la région de Québec en particulier, la grosse difficulté réside dans la méconnaissance de l’anglais. Il n’est pas évident de trouver ici des employés qui maîtrisent cette langue. Nous payons pour former notre personnel et très bientôt, nous aurons recours à des cours d’anglais particuliers.»
«La région accueille des immigrants, mais ils ne restent pas. Le gouvernement devrait mieux cibler les clientèles et attirer des gens qui sauront s’adapter à la ville et au climat.»
— Pierre Dolbec, président, chambre de commerce de québec
Selon Pierre Dolbec, une partie de la solution réside dans la rétention des jeunes. «On doit leur prouver qu’ils n’auront aucun problème à trouver du travail ici, même durant les prochaines années. Mon fils, par exemple, étudie en administration à l’Université Laval. Il aimerait bien s’installer dans la région, mais il craint que l’entreprise qui l’embauchera ne finisse par déménager ailleurs. Aujourd’hui, les jeunes ont un large éventail de possibilités. Ils s’ouvrent notamment à l’international.
Il faut se battre pour les garder, il y a beaucoup de compétition!»
L’immigration serait une autre piste de solution. «La Chambre de commerce fait pression sur le gouvernement pour conserver des programmes d’immigration proactive, poursuit Pierre Dolbec. La région accueille des immigrants, mais ils ne restent pas. Le gouvernement devrait mieux cibler les clientèles et attirer des gens qui sauront s’adapter à la ville et au climat.» Le président de la Chambre de commerce pense notamment aux ressortissants des pays d’Europe de l’Est qui connaissent l’hiver et qui comptent plusieurs francophiles.
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