La proposition péquiste de la semaine de quatre jours, lancée à la
veille du déclenchement des dernières élections, a suscité un vif intérêt.
Pourtant, selon les patrons et les économistes, l'idée est loin d'être
réaliste pour les entreprises comme pour les travailleurs... La mise en
place d'une telle mesure menacerait même la survie des entreprises! Question
d'argent.
Une journée de congé (sans solde) de plus par semaine pour les salariés
ayant des enfants de moins de 12 ans ou devant prendre soin de leurs parents...
«Le temps, c'est de l'amour!» a répété Bernard Landry, chef
péquiste et alors premier ministre, durant la campagne électorale pour
promouvoir son programme politique axé sur la conciliation travail-famille.
Cette proposition péquiste lancée en février dernier, à l'étonnement général,
n'a laissé personne indifférent. Et pour cause : les nombreux sondages
et enquêtes réalisés lors de la dernière campagne électorale ont montré
l'intérêt de la population pour le sujet. Même le nouveau premier ministre
Jean Charest a admis, en toute fin de campagne, que la semaine de quatre
jours l'intéresse, sans toutefois s'engager à quoi que ce soit.
Pour Gilles Taillon, président du Conseil du patronat du Québec (CPQ),
l'équation est simple. «Les gens veulent plus de temps, et avec
l'actuelle pénurie de main-d'oeuvre, personne ne peut se permettre de
perdre des employés compétents par simple manque de flexibilité. La conciliation
travail-famille est donc une réalité pour les entreprises d'aujourd'hui.»
Même son de cloche à la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante
(FCEI), où selon l'économiste principal, Pierre Emmanuel Paradis, «la
conciliation travail-famille est un phénomène impossible à nier».
Cependant, les représentants des employeurs sont inquiets. À leur avis,
la semaine de quatre jours menacerait la survie même des entreprises,
rien de moins! «Pour certaines entreprises, ce sera la faillite,
avance Gilles Taillon. Imposer une mesure de manière unilatérale, sans
se demander quel est le contexte et s'il y a pénurie de main-d'oeuvre,
c'est irresponsable.»
C'est qu'à son avis, la facture totale de la semaine de quatre jours risque
en effet d'être beaucoup plus salée que les 100 millions de dollars prévus
par le gouvernement de Bernard Landry. «Il faudra remplacer les
personnes qui s'absenteront, accorder de la formation aux nouveaux venus,
fournir les équipements de sécurité en double...»
Du côté de la FCEI, on parle même d'une facture «atteignant les
300 millions de dollars, et ce, à la condition que seulement 100 000
travailleurs se prévalent de la mesure». Or, même ces chiffres sont
nettement sous-estimés selon Pierre Emmanuel Paradis. «D'après les
derniers sondages, environ 60 % de la population est intéressée par
un tel arrangement.»
L'économiste Pierre Fortin, de l'Université du Québec à Montréal, partage
les mêmes réticences. Les grandes entreprises seraient en mesure d'offrir
sans trop de problèmes la semaine de quatre jours à leur personnel puisqu'elles
peuvent réorganiser leur production sans surcharger les autres employés.
Ce qui n'est pas le cas pour les PME. «Dans une entreprise de 20
employés, il n'y a souvent qu'un seul spécialiste par métier. S'il décide
de travailler quatre jours par semaine, on ne peut pas se fier à quelqu'un
d'autre. Il faut soit retarder la production, soit embaucher une personne
pour une journée, ce qui est loin d'être facile à faire. À long terme,
une mesure comme la semaine de quatre jours pourrait même dissuader les
employeurs d'embaucher de jeunes parents.»
Appel à la flexibilité
À la Jeune Chambre de commerce du Québec, d'où vient la proposition de
la semaine de quatre jours, la présidente, Dominique Anglade, refuse de
céder au pessimisme ambiant. «Ce que nous avons proposé représente
un grand changement. Nous en sommes conscients et nous n'avons jamais
prétendu que ce serait facile. Mais le Québec vieillit et il fera face
bientôt à d'importants problèmes de main-d'oeuvre et de relève. Il faudra
donc soit compter sur l'immigration mais l'histoire a montré que
ça ne suffit pas , soit faire des enfants. Nous proposons de mettre
en place des mesures qui faciliteront la natalité dès maintenant. Après
tout, les enfants d'aujourd'hui seront les travailleurs de demain.»
Pour qu'une telle logique ait de l'effet, il faudrait que les travailleurs
québécois adhèrent massivement à la semaine de quatre jours. Or, selon
Pierre Lefebvre, professeur d'économie à l'Université du Québec à Montréal,
il est carrément impossible que ça se produise. «Peu de familles
de la classe moyenne peuvent s'offrir le luxe d'une baisse de salaire
de 20 %. Encore moins s'il s'agit de familles monoparentales. Seule
une minorité en profiterait.»
«Ma crainte, c'est que la semaine de quatre jours maintienne encore
les responsabilités familiales sous l'aile des femmes», s'inquiète
Diane-Gabrielle Tremblay, professeure de l'Unité d'enseignement et de
recherche en travail, économie et gestion à la Télé-université (voir notre
entrevue L'emploi du temps). «Puisque les femmes gagnent des salaires
encore moindres que les hommes, ce sont elles surtout qui se prévaudront
de la mesure, afin que la journée sans solde ait le moins d'impact sur
le revenu familial», explique-t-elle.
De l'avis de Charles-Henri Amherdt, professeur à la faculté d'éducation
de l'Université de Sherbrooke et spécialiste de la question de la conciliation
travail-famille, la semaine de travail de quatre jours est une «mauvaise
bonne solution». «De façon générale, les travailleurs affirment
ne pas sentir une grande ouverture de la part des employeurs pour les
autres rôles qu'ils doivent assumer, dont celui de parents. Ils se sentent
coincés, incompris, et, selon leurs dires, peu de choses sont faites pour
faciliter un arrimage entre leurs responsabilités de parents et celles
d'employés. L'idée de réduire le temps de travail est intéressante, mais
ça ne changera pas le climat de travail.»
Sur le terrain, d'autres modèles de conciliation travail-famille sont
implantés un peu partout, que ce soit la semaine de travail compressée
(cinq jours en quatre, avec plus ou moins le même nombre d'heures de travail
par semaine), les horaires flexibles (le droit de commencer ou de finir
sa journée plus tôt) ou le télétravail.
C'est le fait qu'on souhaite appliquer la semaine de quatre jours à tous
les travailleurs qui fait tiquer Charles-Henri Amherdt. «C'est de
flexibilité que les gens ont besoin, pas nécessairement d'une journée
de congé de plus.»
Fait-on mieux ailleurs?
Le Québec n'est pas le seul endroit où la question de la conciliation
travail-famille retient l'attention. Dans plusieurs pays d'Europe, on
a déjà mis de l'avant diverses mesures gouvernementales en ce sens, les
unes malheureuses, les autres couronnées de succès.
FRANCE
Depuis 1999, la semaine de travail se limite à 35 heures dans l'Hexagone.
Plusieurs affirment toutefois ne pas y trouver leur compte. C'est que,
si le nombre d'heures a été réduit, la charge de travail, elle, ne l'a
pas été. Résultat : il faut faire autant en moins de temps. Pour
corriger cet effet de débordement, le gouvernement français permettra
aux entreprises, en juillet prochain, d'augmenter à 180 le nombre d'heures
supplémentaires permises chaque année, au lieu des 130 prévues en 2004.
Retour à la case départ...
DANEMARK
En 1994, le Danemark introduisait le concept de rotation des postes, sorte
de congés rémunérés pour la formation du personnel et pour le soin des
enfants. Les travailleurs absents étaient remplacés par des chômeurs,
ce qui permettait du même coup de donner un second souffle à l'économie.
La lune de miel n'a pas duré. La participation au programme a chuté :
de 13 000 personnes en 1998, elle est passée à moins de 1 000
en 2002. Les coûts élevés de la mesure pour les employeurs expliqueraient
en partie ce recul.
FINLANDE
Entre 1997 et 1998, les employés municipaux de 19 villes finlandaises
ont accepté de participer à un projet pilote qui visait à réduire leur
temps de travail de 20 %, même s'il leur fallait pour cela essuyer
une perte salariale oscillant entre 7 et 8 %. Selon le ministère
finlandais du Travail, la mesure a été gagnante. Non seulement les employés
ont appris à mieux gérer leur travail, mais ils ont aussi plus de facilité
à concilier travail et vie familiale. Le projet pilote est encore à l'étude.
PAYS-BAS
Les Pays-Bas font figure de leaders en matière de réduction du temps de
travail. Permise depuis déjà un certain temps, la semaine de quatre jours
est en effet assez populaire dans ce pays, même auprès des hommes. On
estime qu'un travailleur masculin sur cinq a fait le choix de travailler
une journée de moins. La majorité d'entre eux ont des enfants et confirment
apprécier cette journée de plus passée en famille.
(Source : Observatoire européen pour l'emploi)
www.eu-employment-observatory.net