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  [Salon - Alain Lévesque, coordonnateur au ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie, et l’arrivée des générations X et Y sur le marché du travail]
Le grand débarquement
par Éric Grenier

La génération X, dont les membres sont âgés de 25 à 40 ans, et la génération Y, qui regroupe les moins de 25 ans, s’apprêtent à envahir le marché du travail pour prendre la relève des dizaines de milliers de baby-boomers au seuil de la retraite.

Alain Lévesque, coordonnateur au ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie, est lui-même un représentant de la génération X. Au cours des deux dernières années, en tant que conseiller en gestion des ressources humaines auprès du Secrétariat du Conseil du trésor, il s’est penché sur la question du renouvellement de la fonction publique québécoise. Il en est venu à tracer le portrait des jeunes travailleurs issus des générations X et Y, rebaptisées Nexus et Velos (prononcer «velosse»).

Marquée par la rapidité, l’instabilité et la précarité qui caractérisent son époque, la nouvelle garde aura des répercussions considérables sur le fonctionnement des entreprises, prévient Alain Lévesque.


Vous soutenez que les générations Nexus et Velos transformeront complètement le marché du travail au cours des 10 prochaines années. Qu’ont-elles de particulier pour créer une telle révolution?

Les membres de ces deux générations ont appris très tôt à être autonomes. Ils ont été des enfants avec la «clé au cou». Cela leur a permis de développer une grande autonomie qui sied mal à un milieu de travail très encadré.

Les Nexus ont été abandonnés à leur sort, d’une certaine manière : au début des années 1990, on disait de cette génération qu’elle était foutue, sans avenir. Elle a fait face à un marché de l’emploi réfractaire, où il y avait peu d’ouvertures. De sorte qu’elle est demeurée longtemps sur les bancs d’école. Elle est sortie de cette période difficile éduquée, flexible et pragmatique.

La génération Velos est celle des enfants-rois, souvent enfants uniques. Dans cette situation familiale, ils ont compris que cela leur conférait tout un pouvoir sur leurs aînés.
Ce sont aussi les deux premières générations de l’âge de l’information. Elles ont eu accès à une panoplie de sources d’information comme aucune autre génération avant elles. Ceci les a rendues sceptiques : elles veulent vérifier, exigent des explications. Les Velos n’ont même jamais connu la machine à écrire; pour eux, tout doit aller vite. Ils exigeront aussi qu’on leur offre du défi et des sensations. Ils auront de la difficulté à se contenter d’un emploi de commis… et de toute façon, ils n’auront pas à le faire! Ils seront la génération de la pénurie de main-d’œuvre, provoquée par le vieillissement de la population. Ils auront donc l’embarras du choix. Avec de telles promesses, ils sont devenus particulièrement confiants face à l’avenir.


Ces jeunes travailleurs seraient-ils trop arrogants?

Peut-être, mais ils ne sont pas irrespectueux. Cependant, ils porteront davantage de respect à un supérieur en regard de ses compétences, plutôt que de son titre. Ils se laissent diriger dans la mesure où leurs patrons font preuve de compétence. Sinon, ces derniers feront face à un barrage de la part de leurs jeunes employés. Dans une entreprise informatique où j’ai œuvré, de jeunes collègues ont fait circuler une pétition pour exiger le départ d’un vice-président qu’ils considéraient comme incompétent. Jamais on n’aurait vu ça il y a 30 ans!


Vous avez aussi une vision étonnamment optimiste de la génération X…

La génération X a été décrite, à tort, de façon négative. On a dit qu’elle était déloyale, laissée à elle-même, on lui a reproché son cynisme. Mais elle n’est pas individualiste, ni déloyale; elle est seulement méfiante à l’égard des institutions parce que celles-ci ont souvent trahi les promesses de prospérité qu’elles faisaient miroiter à leurs travailleurs. L’exemple de Nortel est frappant : qui, il y a deux ans, aurait pu prédire sa débandade? Au contraire, on a soutenu que l’avenir s’y trouvait; des milliers de personnes ont été embauchées avec cette promesse. Aujourd’hui, c’est la dèche. Les membres de la génération X garderont leur loyauté pour eux-mêmes et leurs coéquipiers de travail. La loyauté totale envers l’employeur, c’est fini.


En quoi les Nexus et les Velos sont-ils si différents de leurs aînés? Leurs parents n’étaient-ils pas comme eux, à leur âge?

C’est propre aux jeunes d’être rebelles, téméraires, insouciants. Cependant, les Nexus et les Velos ont été témoins des mises à pied massives des années 1980 et 90; ils ont vu des gens possédant 25, 30 ou même 40 ans d’ancienneté se faire montrer la porte. Les «X» ont connu deux récessions, et en ont vu les impacts sur leur famille. Ça les a marqués. Ils ne tiennent plus rien pour acquis, ni la sécurité d’emploi ni la stabilité. Le changement fait partie de leur vie.


Qu’attendent-ils du monde du travail? Et que n’attendent-ils pas?

Puisque aucun employeur ne peut leur garantir un emploi pour les 30 années à venir, ce sont les possibilités de développer leur employabilité qu’ils recherchent. Je vais bâtir ma sécurité d’emploi moi-même, se disent-ils, par les différentes expériences de travail que j’accumulerai. Le marché du travail devra leur offrir, plus rapidement qu’il ne le fait actuellement, des occasions de promotion, de nouvelles tâches. Ils savent que plus ils accumuleront d’expériences, mieux ils seront parés face aux incertitudes grandissantes du marché de l’emploi.

Ça ne veut pas dire qu’ils aient abandonné le concept d’emploi à vie; changer d’emploi aux deux ou trois ans sans arrêt, ça n’a aucun sens. Cependant, même si les Nexus et les Velos y aspirent d’une certaine manière, ils ne sacrifieront pas tout pour la sécurité d’emploi. D’ailleurs, ils se considèrent comme suffisamment autonomes pour faire face à cette incertitude. Surtout les Velos, qui se comporteront comme de véritables agents libres sur le marché du travail.


Qu’exigent-ils à tout prix?

Ils exigent une qualité de vie. Ils veulent vivre! Régulièrement, je vois des jeunes qui refusent des postes de direction qui demandent beaucoup de temps, parce que ça les priverait de leur qualité de vie. Les loisirs sont importants à leurs yeux et ils ne feront pas vraiment de compromis là-dessus, gros salaire ou pas - ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour des secteurs difficiles, comme le réseau de la santé.
Ils veulent aussi donner de leur temps à la société, en dehors du travail. Ils sont plus altruistes qu’on ne le croit. Ils sont également moins friands de prestige. Ils préféreront s’engager dans une petite boîte informatique plutôt que de travailler pour IBM, parce que les rapports y seront plus humains et leur opinion aura plus de poids auprès de la direction. Il y a une quête de sens dans leurs plans de carrière.


Comment les employeurs devront-ils s’ajuster pour satisfaire ces nouveaux types de travailleurs?

Ils devront modifier radicalement leurs méthodes. D’abord, ils devront revoir leurs stratégies de recrutement. Pour attirer chez eux ces candidats, les organisations devront leur faire miroiter des possibilités de développement de carrière. Aussi, pour prévenir un conflit de générations entre eux et les baby-boomers, elles devront leur proposer des programmes ou des systèmes plus ou moins officiels de mentorat. Il faut plus qu’un simple accompagnateur. Le nouveau venu devra avoir accès à un vrai mentor, qui lui transmettra les valeurs de l’organisation et l’intégrera dans les réseaux officieux de l’entreprise. Ce qui est très différent du coaching, où un «vieux» supervise le travail d’un «jeune». Or, le jeune ne veut pas demeurer assis à côté de son aîné pour deux ans. Ce sont ses conseils et son expertise qu’il désire, pas se faire dire comment travailler.

Par ailleurs, les organisations devront revoir leur structure décisionnelle. Ces deux générations sont très attirées par les structures horizontales, où il y a plus de travail en équipe, où tous sont partenaires de la même aventure à des degrés divers. Malheureusement, nos organisations ont des structures très verticales, où ce sont les titres – président, vice-président, directeur – qui font foi de tout.


Le secteur privé est déjà bien engagé dans ces réformes, mais le secteur public traîne. Il n’a même pas commencé à changer ses façons de traiter avec son jeune personnel. Si rien n’est fait rapidement, très peu de recrues demeureront au service de la fonction publique…


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