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  Le futur du travail
2010 : l'Odyssée du travail
par Martine Pagé et Gildas Meneu

Dans le célèbre roman d'anticipation 1984, le héros, Winston Smith, était employé à la révision de documents d'archives. Assis devant son télécran - à la fois ordinateur et caméra de surveillance pour Big Brother -, Smith tapait quelques mots pour commander les archives nécessaires. Les papiers lui parvenaient immédiatement par tube pneumatique et il en modifiait le texte en dictant les changements désirés dans un microphone.

Cette œuvre de George Orwell, publiée en 1949, prédisait déjà la webcam, la modélisation de données et la reconnaissance vocale, trois technologies qui ont modifié notre réalité!

La technologie d'aujourd'hui évolue toutefois beaucoup plus vite qu'elle ne le faisait 50 ans plus tôt. Les outils de travail qui nous permettent maintenant d'être plus efficaces et plus productifs - ordinateurs puissants, réseau Internet, messagerie instantanée - nous étaient inconnus il y a seulement 10 ans. Qui aurait pu concevoir à cette époque l'apparition du métier de webmestre?

Il est d'autant plus périlleux de prévoir comment la technologie influencera notre façon de travailler d'ici à une dizaine d'années. Des signes précurseurs nous laissent tout de même entrevoir que rien ne sera plus pareil, de nos choix de carrière à nos environnements de travail. Tout ça à cause des puces, des nanotechnologies et des fibres optiques.


Nous sommes en 2010. Jean est un travailleur type. Il cumule au moins deux champs d'expérience différents puisqu'il est ingénieur et qu'il possède un MBA. Il a obtenu son emploi grâce au CV multimédia contenu dans sa carte professionnelle.

Il se rend rarement au bureau du centre-ville et préfère l'immeuble-satellite de sa compagnie en banlieue, plus près de sa résidence. Bientôt, il pourra travailler dans un tout nouveau bureau intelligent, aménagé de manière ergonomique dans une sorte de conteneur installé dans la cour arrière de sa maison.

Son ordinateur est branché sur un réseau à haut débit et le transport des données est assuré par des micro miroirs. Lors de ses déplacements, Jean est constamment branché grâce à son téléphone-ordinateur portable en tissu, dont l'écran peut être déroulé pour avoir accès à une plus grande surface d'affichage. Il met à l'occasion sa cravate-cellulaire, lorsqu'elle s'agence au costume qu'il porte.

S'il sort dîner avec ses collègues, le restaurant est choisi selon les offres publicitaires qui bombardent son téléphone lorsqu'il arrive à proximité des commerces. Il emmène partout avec lui son chien-robot Aibo, dont ses enfants ne veulent plus et dont il adore le look rétro. Sa visite annuelle chez le médecin est devenue inutile, puisque ce dernier peut surveiller son état de santé grâce au microprocesseur implanté dans sa manche.

Branché jusqu'à la moelle
Si ce récit vous paraît farfelu, détrompez-vous : bon nombre des innovations mentionnées ci-dessus sont en cours de développement, sinon déjà sur le marché et commencent à changer notre façon de travailler et de concevoir le travail.

Par exemple, avec les réseaux de fibre optique qui sont de plus en plus engorgés, les espoirs se tournent maintenant vers la photonique. Des chercheurs des grands laboratoires du monde entier, dont ceux de Nortel à Québec, développent des commutateurs photoniques, des systèmes d'aiguillage de données munis de minuscules miroirs, qui permettront aux informations de circuler à une vitesse dépassant celle des réseaux optiques conventionnels, en allant jusqu'à mille fois plus vite. On espère la mise en fonction de ces systèmes au cours de la prochaine décennie.

L'impact de la photonique sera impressionnant et ses avantages seront largement pris en considération, surtout après les récents événements. «Les voyages vont devenir probablement plus chers et plus risqués dans un monde menacé», croit Joël de Rosnay, célèbre futurologue, directeur de la Cité des sciences et de l'industrie de Paris et auteur de plusieurs ouvrages scientifiques. «On assistera à une explosion des e-meetings et des téléconférences. Et, au passage, au remplacement du PC (Personal Computer) par le PN (Personal Network).»

Le PN, c'est un grand nombre d'extensions professionnelles - cellulaires, portables, imprimantes, caméras numériques, scanner - toutes reliées entre elles. Ces outils communiqueront ensemble à très haut débit et seront capables de gérer la voix et l'image en temps réel, sans décalage.

En attendant, grâce aux nanotechnologies - l'art de l'infiniment petit -, les microprocesseurs se font minuscules et s'intègrent même dans des objets familiers, comme les vêtements. Deux concepteurs industriels anglais ont développé un nouveau tissu, l'Elektex, qui contient à la fois des fibres normales, de coton ou de soie, mélangées avec des fibres conductrices d'électricité. Un des premiers prototypes offerts par la compagnie Electrotextile est un téléphone cellulaire intégré dans une cravate.

Des ordinateurs en soie... pourquoi pas en verre, alors? Des ingénieurs des laboratoires de Fujitsu ont réussi cette année à intégrer des microprocesseurs dans une plaque de verre tout en améliorant la vitesse de circulation des électrons dans ce matériau. La compagnie croit pouvoir mettre en marché dès 2003 des ordinateurs de poche, en verre, qui auront simplement la taille de leur écran. «Nous aurons bientôt des ordinateurs «Post-It», promet pour sa part Joël de Rosnay, des petits ordinateurs qui seront déposés un peu partout et qui vont créer un environnement proactif, c'est-à-dire qu'il n'attendra pas de commandes pour intervenir. Nous serons en symbiose avec notre environnement professionnel.»

Toutefois, rien n'assure que toutes ces innovations technologiques amélioreront nos performances au travail. «Quel que soit l'outil, il faut savoir l'utiliser», réplique le chroniqueur techno Michel Dumais, qui met à l'essai les nouveautés du domaine de l'informatique. «Or, on offre la technologie sans offrir les moyens de l'utiliser. Par exemple, tout le monde a sur son ordinateur la suite bureautique Office, qui contient une base de données appelée Access. Mais qui donc sait vraiment utiliser Access? Personne, ou presque!»

Plus Michel Dumais teste d'appareils et de logiciels, et plus il est convaincu de la futilité de la plupart de ces nouveaux outils. «Ils ne procurent aucune augmentation de la productivité. En fait, la question qu'il faut se poser devant une nouveauté technologique est : «Ma mère est-elle capable de s'en servir?» Si oui, alors cet outil a de l'avenir.»

Espaces réels et virtuels
Utiles ou non, ces outils de travail ont déjà modifié, et devraient continuer à modifier, la réalité du travail, de notre formation jusqu'à nos horaires, en passant par nos relations avec nos patrons.

Notre environnement de travail, par exemple, se verra transformé. Le travailleur du futur n'aura pas nécessairement à se rendre aux bureaux de l'entreprise qui l'emploie, généralement situés au centre-ville. C'est déjà le cas en Europe, où les congestions de la circulation ont forcé les gestionnaires à trouver des solutions de rechange. Avec son projet «Mobilité», lancé en 1999, IBM France a ainsi ouvert sept immeubles-satellites à l'extérieur de Paris. Ces bureaux, ou «espaces de proximité», évitent aux travailleurs qui résident en banlieue d'avoir à se rendre au bureau principal dans le Paris intra-muros, sans toutefois les contraindre à s'isoler en travaillant à la maison.

Le milieu de travail est donc appelé à subir une cure de jouvence et certains y travaillent déjà. La firme de design américaine, LOT/EK, a exploré le concept du bureau modulaire. Bâti à l'intérieur d'un conteneur de métal, l'«Inspiro-tainer» s'est inspiré à la fois des espaces modestes des entreprises en démarrage de la nouvelle économie et des possibilités offertes par la haute technologie. Le travailleur peut choisir de s'isoler ou encore d'ouvrir un pan de mur pour parler avec ses collègues. On y retrouve un grand écran qui projette des données à l'intérieur ou à l'extérieur du bureau, pour que l'information liée au travail soit partagée par tous.

Pour ses concepteurs, l'Inspiro-tainer représente un début de réponse des travailleurs à l'élimination de la frontière entre vie privée et vie professionnelle... «Nous voulons que le travailleur puisse avoir des loisirs pendant ses heures de bureau, explique Ada Tolla, de LOT/EK. Si un employé est forcé d'apporter du travail chez lui le soir, il devrait alors pouvoir aussi s'amuser un peu pendant sa journée de travail!» Ainsi, isolé dans son Inspiro-tainer, il peut choisir de relaxer ou de jouer à des jeux vidéo. «L'objectif est vraiment de travailler dans le confort et la détente.»

Le bureau fera aussi place à un nouvel espace de travail, virtuel celui-là : la communauté de pratique. «Pour les entreprises et les organisations, c'est une nouvelle manière d'effectuer la gestion des connaissances entre professionnels d'un même domaine», dit Marcel Gilbert, directeur de projets de recherche au Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO), à Québec. Il cite en exemple la communauté de pratique des infirmières francophones du Canada, qui permet aux infirmiers et infirmières de peaufiner leurs connaissances avec leurs collègues à travers le pays.

Le CEFRIO étudie actuellement une vingtaine de ces communautés. Dans ces espaces virtuels, des gens pratiquant un même métier ou travaillant dans un même secteur échangent connaissances pratiques, questions et informations, le tout dans un forum Internet accessible à leur communauté. Ces précieux renseignements sont ensuite rassemblés en une banque de données qui alimente un site Web. «Plus qu'un simple intranet ou un forum de discussion, la communauté de pratique représente un véritable espace de collaboration, structuré autour d'objectifs précis», explique Marcel Gilbert.

C'est payant de participer!
L'apport des technologies modifie même le concept de carrière. Selon l'édition de juin dernier du magazine français Management (la bible des jeunes cadres dynamiques français), le travailleur de demain devra cumuler une double compétence et se munir d'au moins deux diplômes différents s'il veut obtenir un emploi digne de ce nom. Les exigences seront grandes : on s'attendra à ce qu'il possède le cerveau droit du spécialiste et le gauche du généraliste. «Ce qui était réalisé par des spécialistes auparavant peut être fait maintenant par des gens sans expérience, constate Arnaud Sales, professeur de sociologie à l'Université de Montréal. En comptabilité, aujourd'hui, je peux faire mes impôts assez facilement avec des logiciels faciles d'utilisation.» Ainsi, les comptables seront de plus en plus appelés à concevoir et à mettre à jour ces outils. Ils devront avoir une idée générale du fonctionnement des logiciels, sans en être spécialistes, et leur expérience fiscale s'occupera du reste.

«Plus largement, les nouvelles technologies changent complètement notre façon de gérer les organisations, ajoute Marcel Gilbert. Les employés de tous les niveaux sont appelés à participer et à communiquer directement, par l'entremise du réseau, avec leurs pairs et leurs dirigeants. C'est toute la hiérarchie des organisations qui s'en trouve renversée.»

Ce mode de travail en réseau modifiera les techniques de gestion utilisées par les employeurs, souligne Marcel Gilbert : «La gestion des employés se fera par objectifs plutôt que par un lien d'autorité. Toute cette technologie aura un impact à la fois sur la reconnaissance de la participation de l'individu dans l'entreprise, ainsi que sur les formules de rémunération.» Ainsi, les salaires de base pourraient être remplacés par une rémunération fondée sur des primes accordées selon la participation.

C'est dire qu'un employé productif en 2010 pourrait ne plus être celui qui croit l'être aujourd'hui... «C'est tout le système de concurrence qui a été touché par l'importance que le savoir a pris dans le travail, estime Arnaud Sales. Ce n'est plus la productivité brute, mais l'innovation et la création qui feront les gagnants.» Enfin, l'avenir n'appartiendrait pas seulement à ceux qui se lèvent tôt...


Les carrières de 2010

Il y a 10 ans, personne ou presque n'aurait pu prévoir l'existence des webmestres. En 2010, quels seront les nouveaux professionnels indispensables? Voici quelques prévisions, glanées auprès de publications spécialisées ou lors de récents événements spéciaux du domaine technologique.

Déménageur de technologie
Déménager des meubles, ça va. Mais déménager des réseaux d'ordinateurs, c'est plus compliqué, et transporter leur contenu, c'est carrément périlleux. Le déménageur de technologie devra, entre autres, s'assurer que les services offerts par l'entreprise ne seront pas interrompus lors du déménagement, que la vie «virtuelle» de l'entreprise se poursuivra alors que sa vie matérielle sera paralysée. À quand un entrepôt virtuel du clan Panneton?

Bio-informaticien spécialisé en simulation de maladie et de virus
Le monde de la bio-informatique a pris son envol avec le séquençage du génome humain. Bientôt, des cybercellules, sortes de clones informatiques des cellules humaines, seront utilisées pour simuler les attaques des virus sur le corps humain. Le bio-informaticien pourra ainsi tester l'effet de certains médicaments sans avoir à utiliser de cobayes. Les souris de laboratoire peuvent souffler.

Téléacteur ou robot humain
Dans l'attente du robot parfait, le téléacteur offrira ses services en tant que «marionnette électronique»! Vous ne pouvez vous rendre à une réunion à l'étranger? Engagez un téléacteur qui jouera votre rôle selon vos désirs et les indications que vous lui donnerez en temps réel par Internet. Piles non comprises.

Designer d'interface pour prêt-à-porter électronique
Que ce soit la cravate-cellulaire lavable ou le clavier que l'on peut rouler sous sa manche, le créateur devra savoir intégrer cette technologie complexe dans nos vêtements et accessoires en fonction de nos mouvements comme des tendances de la mode. Une occasion pour Bill Gates de repenser sa garde-robe.

Détective spécialisé en reconnaissance faciale
D'ici à 2010, les policiers compteront dans leurs rangs des experts en biométrie faciale. Les logiciels qu'ils utiliseront leur permettront de balayer une foule sur la place publique avec des caméras, et d'analyser chacun des visages afin de les comparer avec une base de données de criminels recherchés. Profession conséquente : chirurgien plastique...

Agent d'acteur virtuel
Après le succès qu'a connu le premier film de la série Final Fantasy et son actrice virtuelle Aki Ross l'an dernier, Hollywood se lancera peu à peu dans la production de films sans aucun acteur réel. Certains de ces nouveaux acteurs virtuels seront très demandés et devront compter sur les services d'un agent. Ce dernier contrôlera leur image publique et négociera leurs contrats pour la compagnie qui leur donnera vie. À la soirée des Oscars, il y aura le tapis rouge... et le tapis de souris rouge!

Ingénieur physiothérapeute
Faiseur de miracles des temps futurs, l'ingénieur physiothérapeute viendra en aide aux personnes atteintes de paralysie. Des expériences ont déjà montré qu'avec des implants électroniques insérés dans son cerveau, un patient paralysé arrive à faire déplacer un curseur à l'écran par le simple acte de la pensée. La tâche de l'ingénieur physiothérapeute sera d'aider le patient à orienter ses pensées pour qu'elles génèrent un mouvement de son corps. Variation sur le thème de L'Homme de six millions.

Spécialiste en droit électronique
Avec une formation en droit de la propriété intellectuelle et en programmation, ce spécialiste s'assurera non seulement que les droits des œuvres seront protégés, quelle qu'en soit la plate-forme (Web, cellulaire, télé interactive, organiseur de poche), mais aussi que leurs détenteurs recevront le montant qui leur sera dû. Il conseillera les créateurs dans le choix d'un système de distribution et de cryptage de leurs œuvres. Où il y a de la vie, il y a des avocats!

Ingénieur en forage de données
Que l'on fasse un achat par carte de crédit ou que l'on navigue dans le Web, nous laissons derrière nous des traces qui peuvent être rassemblées en d'immenses bases de données. Ces informations constitueront une mine d'or de renseignements, lorsqu'elles passeront sous la loupe d'un ingénieur en forage de données. Le «data-mining» permettra de fouiller les bases de données pour établir des liens très complexes entre elles. Commerçants et spécialistes du marketing salivent déjà.

Expert en localisation de sites Internet
Mondialisation oblige, l'expert en localisation de sites Internet aura pour mission d'adapter le contenu d'un site pour chacun des pays où l'entreprise de son client étendra ses activités. Faisant plus qu'une simple traduction du site, le localisateur devra modifier l'interface et les services offerts en fonction des spécificités culturelles.
Toutes couleurs unies?


Les SSF

par Marie Labrecque

Ils sont en voie de disparition. De moins en moins de lieux de travail peuvent les accueillir. Pourtant, ils résistent, à leurs risques et périls. Portraits de SSF (les sans sans-fil), des professionnels qui résistent à l'envahissement de la technologie dans leur vie.

«Quand je vais faire réparer mon ordinateur, le technicien me dit : «Es-tu sérieux? Tu veux vraiment faire arranger ça?!?»», raconte Serge Mongeau, éditeur et heureux propriétaire d'une vieille machine à faire hurler de rire Bill Gates.

Pourtant, son ordinateur, un vieillard de 13 ans, lui convient parfaitement. «Ce dont j'ai besoin, c'est d'une bonne machine à écrire. Je me sers du traitement de texte, c'est tout. J'ai l'impression que l'immense majorité des gens sont suréquipés en ordinateurs, ils ont plus que ce dont ils ont réellement besoin.»

Promoteur de l'idéologie de la simplicité volontaire et auteur d'un livre à ce sujet, Serge Mongeau n'est pas technophobe. Il reste que, fidèle à sa philosophie de vie - ramener son existence à l'essentiel, éliminer le superflu -, il ne s'encombre pas de gadgets inutiles. D'ailleurs, il n'a pas non plus de télévision! Il est un digne membre de cette étrange confrérie qu'on pourrait appeler les SSF, les sans sans-fil, des professionnels qui résistent à l'envahissement de la technologie et qui, la plupart du temps, ont appris il y a belle lurette à travailler sans ordinateur et sans portable.

«Je ne refuse pas toute technologie d'emblée, précise Serge Mongeau. Mais devant chaque nouvelle technologie, je me pose la question : «Qu'est-ce que ça nous offre vraiment de plus?» On n'adopte pas une technologie simplement parce qu'elle est accessible.»

Le dinosaure
Il n'est pas le seul à douter du tout-à-la-technologie. Douglas Whitehead, lui, ne possède même pas d'ordinateur. Cet ingénieur de formation, qui travaille désormais à temps partiel, est consultant spécialisé en transport. Et pendant toute sa carrière, il n'a jamais senti le besoin de maîtriser un logiciel en particulier ni même l'univers informatique en général.

«Je connais bien la capacité de tous les logiciels, précise-t-il. C'est dans la plomberie, dans la façon de les manipuler, que je suis déficient. J'ai travaillé plusieurs années en recherche et j'étais très impliqué dans la haute technologie. J'étais un promoteur de la nouvelle technologie. Mais je n'étais pas aveugle devant ses désavantages. Alors, j'attendais de voir ses avantages avant de sauter dessus...»

Heureusement, Douglas Whitehead dispose d'un outil indispensable : une excellente secrétaire! Quand il travaille à son compte, pas de problème. Elle tape ses lettres, reçoit ou envoie pour lui les courriels des clients; ils s'échangent, chacun de leur bureau, des documents par télécopieur. «C'est lorsque je travaille à contrat dans un plus grand bureau que ça fonctionne moins bien. Les bureaux d'aujourd'hui ne sont pas organisés pour les dinosaures comme moi!»

Quand son travail l'amène à faire des recherches, Douglas Whitehead s'en remet aux bons services de bibliothécaires capables de faire des recherches informatisées. «Elles sont de plus en plus rares, mais il en existe encore quelques-unes! Mais si elles disparaissent, je vais devoir acheter un ordinateur et apprendre à faire mes propres recherches (rires).»

Internet? Pourquoi faire?
Avec un ordinateur acheté bien avant la révolution Internet, il est bien normal que Serge Mongeau n'ait toujours pas adopté le recours à la grande Toile. «Il y a des gens qui perdent énormément de temps sur Internet. Trop d'informations, pour moi, c'est comme pas assez. On en vient à ne plus savoir ce qui est vrai ou pas; il y a une telle masse d'infos accessibles qu'on ne sait plus où se brancher.»

Pour échanger des documents à partir de sa résidence de l'île d'Orléans avec le reste du monde, Serge Mongeau n'en a que pour la poste traditionnelle. «Ça existe encore! Il y a des courriers spéciaux grâce auxquels un envoi fait avant 18 h parvient à mon bureau le lendemain matin.» L'un des rares outils de télécommunications qui obtienne grâce à ses yeux est le télécopieur. «Je négocie avec des gens en Californie ou en Europe par télécopieur. On gagne ainsi beaucoup de temps. Mais, là encore, pourquoi faudrait-il gagner du temps? Cette volonté d'accélérer constamment les choses, je trouve que ça n'a pas grand sens.»

La psychologue Solange Lévesque boude elle aussi le Web et use de méthodes traditionnelles pour effectuer ses recherches : par téléphone, à l'aide de personnes-ressources ou de documents écrits. «Ça prend beaucoup de discipline pour se servir d'Internet sans perdre du temps, sans se laisser tenter par des sites que l'on n'a pas besoin de consulter. Je crois qu'on n'a pas nécessairement besoin de la Toile pour avoir accès au monde.»

La psychologue s'est vite aperçue que l'informatique ne lui servait aucunement. «La première fois que j'ai eu un ordinateur, en 1986, je me suis dit : «Ça y est, je vais informatiser tous mes dossiers!» Alors, j'ai commencé à les taper. Or, ce n'est absolument pas pratique. C'est plus rapide de consulter un dossier sur papier que d'enfoncer la disquette, chercher le dossier, l'imprimer... De toute façon, pendant une consultation, je prends des notes manuscrites. C'est bien plus simple ensuite de mettre tout ça dans un dossier, de le ranger dans un classeur et de le repêcher au moment où j'en ai besoin.»

Avec ses 35 années d'expérience, Douglas Whitehead sait qu'il possède bien d'autres qualités qui compensent amplement son handicap bureautique. Il estime même que notre dépendance à la technologie peut avoir des effets pervers. «L'informatique et Internet, ça semble faire partie d'une culture qui prétend que vous pouvez savoir sans comprendre, que vous avez juste besoin de posséder le bon logiciel et de le manipuler. J'ai vu des erreurs, de très mauvais résultats issus de logiciels dont les concepteurs étaient complètement ignorants. Ils connaissaient peut-être le fonctionnement du logiciel, mais pas la matière qu'il traitait. Vous ne pouvez pas simuler la circulation automobile avec un logiciel, si vous ne l'avez pas expérimenté pour vrai, sur le terrain.»

Sus au sans-fil!
De tous les outils modernes, les téléphones portables sont les appareils qui horripilent le plus les SSF. «Avec les cellulaires, on n'a plus d'heures à soi, on est constamment à la disposition de son travail, accuse Serge Mongeau. J'ai toujours apprécié les voyages en autocar, où je peux lire, dormir, travailler. Mais c'est de moins en moins possible, quand ton voisin t'impose ses conversations professionnelles pendant trois heures. Je songe à mettre sur pied un mouvement des voyageurs en autocar qui veulent avoir la paix!»

Solange Lévesque refuse elle aussi d'entendre parler du cellulaire, même si elle avoue que ce serait sûrement pratique. «Il y a des moments où je suis très contente qu'on ne puisse pas me joindre», explique-t-elle. Et elle sait, pour l'avoir déjà essayé, que cet agressant appareil crée des besoins inutiles. «Je peux très bien me débrouiller pour être joignable sans cellulaire.»

Comme plusieurs SSF, la psychologue est de ces êtres qui préfèrent la vie réelle à
la vie virtuelle, et la sensualité d'une belle lettre à la rapidité anonyme d'un courriel.
Ce n'est pas Benoît Courtois qui va la contredire : «Je suis un puriste, admet-il.
Je n'utilise même pas de stylo! J'écris des lettres à mes amis avec une plume pour le cachet. Et je trouve que le délai de réception fait partie du processus. Envoyer une lettre à la poste, c'est pratiquement un rite, ce qu'on ne retrouve pas avec un courriel, qui est trop instantané.»

Une réflexion toute naturelle pour lui... Il est facteur!


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