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  Le télétravail dans le monde
Phénomène singulier
par Jean-Sébastien Marsan

À New York, Paris, Jakarta ou Rosemont, les télétravailleurs évitent les embouteillages et les longues journées passées sous le regard scrutateur de leurs supérieurs. Mais le phénomène demeure marginal, loin des prédictions délirantes des années 70 et 80.

C'est en 1989 que Bob Fortier a découvert le télétravail. À l'époque, il était analyste des politiques en ressources humaines au gouvernement fédéral. «Un de mes patrons revenait de Californie, où il en avait entendu parler. Il m'a demandé d'étudier ce phénomène, pour voir si ça pouvait s'appliquer au gouvernement fédéral. Mais personne autour de moi ne savait ce que voulait dire «télétravail».

Qu'importe, Bob Fortier n'a pas tardé à mettre sur pied un programme volontaire de télétravail au sein de la fonction publique. Bien qu'il n'existe pas de bilan statistique de cette initiative, la plupart des ministères et organismes gouvernementaux ont au moins expérimenté le programme entre 1992 et 1995. Il en est resté une politique du télétravail, détaillant les droits et responsabilités de l'employeur et du salarié - un document de référence cité jusqu'en Europe. C'est à la suite de cette expérience que le Canada est devenu un pionnier du télétravail.

Mais le phénomène demeure malgré tout marginal, loin des prédictions délirantes des années 70 et 80, alors que des «experts" avaient prédit que la majorité des salariés américains pratiqueraient le télétravail en l'an 2000! Ainsi, entre 6 et 10 % seulement de la population canadienne «télétravaillerait» - ce qui représente tout de même l'un des taux les plus élevés du monde.


Des travailleurs branchés

De façon générale, le télétravail, c'est effectuer du travail de bureau hors du bureau - à domicile, sur la route ou encore dans un autre bureau branché sur celui de l'employeur.

Mais il n'existe pas de définition universelle plus raffinée du télétravail. Chaque pays, chaque consultant et chaque organisme a sa propre idée sur le sujet. De sorte que l'ampleur du phénomène varie considérablement selon les statistiques de chacun.

Par exemple, Statistique Canada estime à environ 6 % la proportion de la population active canadienne considérée comme «télétravailleuse». Au Québec, selon le Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO), il n'y en aurait que 4 %. Pourquoi cette différence? Parce que l'agence fédérale définit comme télétravailleurs tous les salariés qui travaillent occasionnellement ou régulièrement à la maison. Le CEFRIO s'en tient à ceux qui utilisent les technologies de l'information au travail, en dehors du bureau officiel, mais inclut toutefois dans ses données les travailleurs autonomes, contrairement à Statistique Canada. Un véritable imbroglio.

Reste que les télétravailleurs partagent tous un point en commun aujourd'hui : un soutien important de leurs tâches par les technologies de l'information et de la communication (TIC). Ainsi, l'utilisation d'Internet ou du cellulaire distingue les télétravailleurs «modernes" des traditionnelles couturières à domicile.

Quelques fabricants de TIC, pour qui le télétravail est un alléchant marché, prêchent par l'exemple. Dès le milieu des années 90, les géants américains AT&T et IBM comptaient respectivement 19 et 20 % de télétravailleurs dans leurs rangs, une sorte de vitrine promotionnelle pour la quincaillerie vendue par ces entreprises. Plus près de nous, 5 % de la main-d'œuvre de Bell Canada «télétravaille», soit 2 000 personnes.

En Europe, le phénomène concernerait environ 10 millions de personnes, selon la Commission européenne. Le télétravail semble plus populaire aux États-Unis, avec de 11 à 13 millions de salariés télétravailleurs, selon les estimations de Gil Gordon, consultant en télétravail (voir l'entrevue en p. 12).

La différence entre les expériences nord-américaine et européenne serait une question d'espace, avance Gil Gordon. «La plus grande superficie des maisons et des logements en Amérique du Nord incite davantage au travail à domicile.» À l'inverse, le télétravail à domicile est quasi inexistant en Asie, la maison moyenne y étant beaucoup trop petite.

Inégal et sexiste

Le télétravail en Asie, où l'entreprise demeure un lieu de socialisation primordial, est plutôt lié à la délocalisation, c'est-à-dire à la sous-traitance de tâches de bureau vers des régions en développement où les salaires sont faibles. C'est le côté obscur du télétravail.

Ce qu'on appelle aussi «l'emploi offshore» est délocalisé dans les pays des Caraïbes, en Chine et dans le sud-est asiatique, au Mexique et au Sri Lanka. Ces pays accueillent depuis longtemps des centres de saisie de données d'entreprises occidentales et japonaises désirant économiser sur les salaires.

L'Inde fait figure d'exception. La délocalisation d'activités informatiques en provenance d'Europe ou d'Amérique du Nord a donné naissance à la branche d'activité affichant la plus forte croissance de l'économie indienne. Les services informatiques pourraient représenter 25 % des exportations du pays en 2003, selon l'Organisation internationale du travail.

Dans les pays développés, le télétravail est plus répandu chez les professionnels du secteur des services, pour des tâches intellectuelles et bien rémunérées : rédaction, analyse, gestion, conception informatique, etc.

Par exemple, au Québec, plus du tiers (38 %) des télétravailleurs salariés sont cadres ou gestionnaires, selon le CEFRIO. Viennent ensuite les postes d'employés de bureau (16 %) et de techniciens (8 %).

Sexiste, le télétravail réserve aux hommes la majorité des postes valorisants, les femmes se contentant plus souvent des emplois de saisie de données, de service à la clientèle, de secrétariat, etc.

Pour Diane-Gabrielle Tremblay, professeure titulaire à la Télé-université de l'Université du Québec, le «risque» du télétravail d'aujourd'hui, ce sont ces «femmes à domicile à temps plein qui font un télétravail répétitif».

Obstacles en vue

Tous les spécialistes du télétravail jurent que ce dernier ne vaut la peine que s'il est planifié par l'entreprise et librement adopté par les travailleurs. Les syndicats, traditionnellement opposés au télétravail de peur de perdre contact avec leurs membres, s'y rallient lorsque les syndiqués adhèrent volontairement à un programme structuré.

Bien implanté, le télétravail augmente la productivité, fait fondre les déplacements inutiles et l'absentéisme, fidélise le personnel, assouplit les horaires et permet une meilleure conciliation travail-vie privée, toujours selon les spécialistes.

L'employeur ne doit toutefois pas espérer de réduction des coûts du travail. Les frais d'équipement informatique et de soutien technique font oublier les économies d'espace de bureau. Et les problèmes de gestion se complexifient. Au Québec, la Loi sur les normes du travail exige que l'employeur contrôle les heures de travail, mais jusqu'où peut-on surveiller un travailleur à distance? La Cour d'appel du Québec a statué qu'un employeur qui se rend au domicile d'un télétravailleur sans l'accord de celui-ci viole son droit à la vie privée.

En principe, le télétravailleur salarié est protégé par les lois sur la santé et la sécurité au travail, mais comment prévenir, inspecter et indemniser en cas d'accident de travail à domicile? Gestionnaires et pouvoirs publics déplorent l'absence de jurisprudence pour ce genre de cas.

Dans le cas du télétravail transfrontalier, à quelles lois nationales se plier? Un tribunal californien a déjà jugé que le lieu de travail d'une télétravailleuse domiciliée au Maryland était la Californie, là où se situait le siège de son employeur!

Du Québec au Sri Lanka, faire éclater les frontières physiques de l'entreprise remet en question ce qui a longtemps été la norme : un boss, un poste, un lieu de travail. Les spécialistes du droit du travail et de la gestion des ressources humaines ont tout un nœud à démêler...

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