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Vers une société de vieux

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Au milieu des années 1990, à la vue des prévisions démographiques qui annonçaient un tsunami gris déferlant sur les générations futures du Québec, on se demandait à quoi pourrait bien ressembler cette société «vieille». À une pub de REER? À un hospice à ciel ouvert? À un épisode de Symphorien?

Vingt ans plus tard, on vous dit : bienvenue dans le futur. Il ne cogne même plus à nos portes, il est déjà dans la maison, affalé sur le sofa, les pieds étendus sur la bavette du poêle.

Le nombre de Québécois âgés de 15 à 64 ans a augmenté d’à peine 10 000 en 2013, relevait en fin d’année l’économiste Pierre Fortin. La croissance de l’économie et de l’emploi pour les années à venir vont s’en ressentir. «En moyenne, depuis 15 ans, l’économie québécoise a créé des emplois au rythme de plus de 50 000 par année. Après 2013, nous serons chanceux si nous réussissons à dépasser une moyenne de 20 000 par année», écrivait-il. Ça n’a rien à voir avec la performance économique, les gouvernements en place ou notre ingéniosité. C’est bêtement démographique.

Le chiffre cité par Fortin est si faible qu’il a un impact considérable. Dans les décennies précédentes, le segment des 15 à 64 ans croissait à coups de plusieurs dizaines de milliers chaque année. Même dans les années 2000, cette tranche gagnait en moyenne 30 000 membres.

En 2012, indiquaient d’autres données récentes diffusées par l’Institut de la statistique du Québec en décembre dernier, les plus de 65 ans comptaient désormais pour 16,2 % de la population. En 2016, ce sera probablement au-dessus de 18 %. En 1996, à peine 11 % d’entre nous avaient l’âge officiel de la retraite.

Pour notre guide annuel Les carrières d’avenir à paraître ce mois-ci, nous avons calculé que près de 75 % des jeunes qui sont aujourd’hui sur les bancs d’école occuperont un emploi grâce au départ d’un retraité. En 2008, malgré des prévisions de création d’emplois encore plus faibles en raison de la crise, c’était à peine 60 %.

Qu’est-ce que ça donne, une société vieille, maintenant qu’on est dedans jusqu’aux appareils auditifs? Une société qui ne placote que de manger (mou, ou autre), qui accorde 10 000 fois plus d’importance médiatique et morale à Ricardo et à sa recette de biscuits en jarre qu’aux grands défis qui nous pendent au bout du nez.

Un cinquième de la société est à la retraite. Un autre l’attend impatiemment. Et un autre y rêve.

Ça donne une obsession pour la santé et la retraite. On l’a vu dans le débat entourant l’avenir des régimes de retraite publics, toutes les solutions proposées – celles du fédéral comme celles, unanimes, des provinces – mènent inéluctablement vers un important déficit intergénérationnel.

Aux abonnés absents des grands débats publics : les changements climatiques, la capacité d’épargne des moins de 45 ans, leur endettement galopant. La dernière fois que le Québec a tenté de parler d’éducation? C’était au printemps 2012, et ça s’est terminé en procès d’une génération plutôt qu’en réglant le fond de la question : pour qui l’éducation, comment et pourquoi? L’automne suivant, le Québec vieux a failli réélire les procureurs.

Qu’est-ce que ça donne une société vieille? Malgré de beaux efforts et un esprit d’entrepreneuriat aiguisé chez les plus jeunes, le taux de création d’entreprises est en chute libre depuis le nouveau millénaire, indiquaient des données récentes. Pourquoi? Parce qu’un cinquième de la société est à la retraite. Un autre l’attend impatiemment. Et un autre y rêve.

Pendant ce temps, des députés et des ministres font le tour du Québec pour prévenir la maltraitance chez les personnes âgées. On l’aime bien Marguerite Blais, mais mise à part la DPJ, qui se préoccupe de la maltraitance des enfants?

Et les congés parentaux, et les garderies, ces filets de sécurité chromés mis en place ces 10 dernières années, me dites-vous? Leur création a été motivée par la peur de vieillir seuls des baby-boomers – lire : de manquer de cotisants à la Régie des rentes et de préposées aux bénéficiaires dans les CHSLD de 2030. Et non par le besoin de la génération montante – qui en fait, elle, des enfants – d’une meilleure conciliation travail-famille.

Dans un éditorial au titre percutant, «The Devil wears orthopedic shoes», le magazine albertain Unlimited désignait la présidente de la Canadian Association of Retired Persons, Susan Eng, comme la plus grande menace canadienne. «Avec une marée de 10 millions de baby-boomers bien raides sur le Cialis, au bord de la retraite, elle est la personne la plus dangereuse pour les Canadiens de moins de 40 ans. Selon elle et son puissant lobby, les vieux seniors méritent plus et encore plus d’argent, plus d’attention, plus de protection, plus de tout. Même si les personnes les moins à risque de pauvreté au Canada sont les plus de 55 ans.»

Bref, à quoi ressemble une société vieille? À un épisode de Symphorien : une fois c’t’un gars pris avec plein d’enfants, une vieille matrone sur le dos comme boss, et toute une trâlée d’adultes dépendants de ses services.

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