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L’entrepreneuriat québécois en crise

Des étudiants de l’ÉEB à l’occasion d’un jeu de piste, cet hiver. Ils s’étaient faits tirer du lit sans préavis, à 4 h du matin!

La création d’entreprise pique du nez au Québec, assez pour semer l’inquiétude quant à notre avenir économique. Que faire pour retrouver une fougue de bâtisseurs à la Radisson et Des Groseilliers?

Disposer de cinq minutes pour cuisiner la meilleure soupe possible. Se faire tirer du lit à quatre heures du matin, sans préavis, pour un jeu de piste dans le bois, en plein hiver. Jouer à próximo dans le dictionnaire et composer une chanson avec Gregory Charles.

Voilà, entre autres, à quoi s’affairent 25 chefs d’entreprise du Québec inscrits depuis septembre à l’École d’Entrepreneurship de Beauce (EEB), à Saint-Georges. Droits de scolarité : 50 000 dollars pour 15 formations étalées sur deux ans. Objectif : devenir le prochain Bill Gates.

Ces «entrepreneurs-athlètes», comme on les appelle ici parce qu’ils sont soumis à un entraînement physique quasi militaire, travaillent dans des secteurs aussi variés que ceux des boulons, des tartes aux pommes et des voyages. Mis ensemble, ils gèrent un total de 1 700 employés et affichent des revenus de 650 millions de dollars par an. Mais ça ne leur suffit pas. «Ils se sont inscrits à l’EEB pour apprendre à jouer dans les ligues majeures», dit Katia Renaud, directrice du développement pédagogique dans cet établissement.

Les témoignages d’entrepreneurs à succès, comme Jean Coutu et Alain Lemaire (de Cascades), sont au cœur de l’enseignement. Les étudiants apprennent notamment quelles valeurs chérissent ces bonzes et comment ils ont surmonté les obstacles. «Ce transfert d’expérience me fait gagner du temps», dit un des étudiants, Patrick Messier, président de Messier designers, une boîte de design de produits et de marques installée à Montréal.

Les formateurs injectent aussi aux apprentis des doses massives de confiance : l’EEB, c’est le paradis du «croire en soi». Pendant mon séjour de 24 heures, j’ai dû entendre 100 fois le mot «champion» et ses synonymes. «Nos entrepreneurs ont besoin de soutien, car le pouvoir isole, explique Katia Renaud. Ils se sentent très seuls.»

«On passe souvent pour des extraterrestres dans nos communautés», témoigne Valérie Rodrigue. À 29 ans, cette Beauceronne pleine d’aplomb vient de fonder Decotek Wood Solutions, une entreprise de revêtements intérieurs dont elle ambitionne de faire un empire. «À l’EEB, j’ai rencontré d’autres spécimens de ma race. On se comprend à demi-mot. Et on s’appuie : quand l’un de nous a des soucis dans son entreprise, la cohorte se mobilise.»

Stopper l’hémorragie

L’EEB est le «bébé» du président du Groupe Canam, Marc Dutil, qui rêvait de cet établissement iconoclaste depuis 2008. Trois ans plus tard, après avoir convaincu son réseau d’y investir trois millions de dollars, le fondateur coupait le ruban d’inauguration de l’École.

Son initiative fait beaucoup d’heureux dans le milieu de l’entrepreneuriat. Plusieurs observateurs estiment qu’il était urgent que des leaders du monde des affaires québécois posent des gestes pour soutenir la création d’entreprises.

«La situation est dramatique au Québec, estime Louis Jacques Filion, titulaire de la Chaire d’entrepreneuriat Rogers– J.-A.-Bombardier de HEC Montréal. Notre population est parmi les plus pauvres de l’Amérique du Nord, selon les derniers rapports de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques [OCDE]. Si on ne génère pas plus d’entreprises, le Québec s’appauvrira encore.»

Des études récentes du gouvernement du Québec révèlent que le taux entrepreneurial de la province, c’est-à-dire le nombre d’entrepreneurs parmi la population de 15 ans et plus, est passé de 3,4 % en 1987 à 2,9 % en 2008. Et ce, malgré le demi-milliard de dollars que l’État investit chaque année dans les programmes de soutien à l’entrepreneuriat (voir texte Aide à l’entreprise : du gaspillage?). La part des nouvelles entreprises dans le nombre total de compagnies au Québec a chuté de 14,6 % en 1991 à 11,2 % en 2006. Pendant ce temps, en Ontario, elle augmentait de 13,9 % à 15,1 %!

Aussi, moins des deux tiers des entreprises québécoises sont encore en activité deux ans après leur création, et seulement le tiers d’entre elles fête ses cinq ans. En moyenne, dans les pays de l’OCDE, la moitié des entreprises passent ce cap décisif pour leur avenir.

«Le bilan n’est pas rose», dit Robert Gagné, directeur du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal. Selon lui, le taux relativement bas d’entrepreneuriat au Québec explique en partie pourquoi la productivité de la province stagne depuis 25 ans. «Sur ce plan, le Québec se situe derrière la moitié des pays de l’OCDE», dit-il. Le niveau de vie de ses habitants est aussi moins élevé que la moyenne canadienne et qu’aux États-Unis.

À cela s’ajoute un problème démographique : d’ici 2018, 30 % des entrepreneurs québécois prendront leur retraite, alors que le taux d’entrée des nouveaux chefs d’entreprise est de 16,5 %. «Il faut sonner l’alarme, dit Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des Chambres de commerce du Québec. Si les jeunes ne reprennent pas ces entreprises, notre patrimoine économique ira aux mains d’investisseurs étrangers.»

Des investisseurs sur lesquels il faut d’ailleurs de moins en moins tabler, estime le journaliste économique Pierre Duhamel. «La compétition pour les attirer est plus vive que jamais. Des pays comme la Malaisie et le Vietnam offrent une main-d’œuvre infiniment plus abordable. Aussi bien ne compter que sur nous-mêmes!»

L’oiseau fait son nid

Encore faut-il convaincre les Québécois de se mettre à leur plan d’affaires. Leur manque d’empressement serait en partie causé par une tradition entrepreneuriale moins ancrée que dans le reste du Canada (voir texte Entrepreneuriat : les Anglo-Québécois plus dégourdis), un environnement fiscal défavorable à la création d’entreprises et, aussi, un faible taux de chômage.

«Quand on a l’embarras du choix pour trouver des jobs intéressants et bien payés, au privé comme au public, on a moins envie de jouer son va-tout en affaires», dit Yvon Gasse, titulaire de la Chaire en entrepreneuriat et innovation de l’Université Laval.

Certes, les Canadiens du centre et de l’ouest du pays sont deux fois plus entrepreneurs que les Québécois, en dépit d’un taux de chômage encore moins élevé qu’au Québec. Sauf qu’ils ont des atouts exceptionnels dans leurs manches, explique Yvon Gasse : le pétrole dans l’Ouest, la proximité du marché américain en Ontario. De plus, à titre de province la plus multiculturelle au Canada, l’Ontario bénéficie du dynamisme particulier des immigrants, qui sont de vraies machines à créer des entreprises (voir texte Des immigrants à leurs affaires).

Le coût de renonciation à la sécurité d’emploi est d’autant plus élevé que la mode est à la «consommation extrême», estime Paul-Arthur Fortin, considéré comme un des pères de l’entrepreneuriat au Québec. Âgé de 76 ans, il a consacré sa vie à cette cause, notamment en créant la Fondation de l’entrepreneurship du Québec, en 1980. «Je connais peu de gens qui sacrifieraient voiture de luxe, voyages et gadgets électroniques pour investir dans un projet d’entreprise.»

Un pessimisme que ne partage pas tout à fait Natacha Jean, présidente du Concours québécois en entrepreneuriat (CQE).

Depuis 1997, cet organisme sans but lucratif organise des concours d’entrepreneuriat étudiant de l’école primaire jusqu’à l’université, en plus de soutenir des entreprises émergentes. «Il reste beaucoup de chemin à faire pour que l’entrepreneuriat attire la relève, admet-elle, mais je note un regain d’intérêt depuis quelques années.»

Les statistiques sont éloquentes : en 2010, plus de 67 000 étudiants ont soumis un projet au CQE, contre 1 500 étudiants en 1999. Le nombre d’entrepreneurs en démarrage participants est aussi passé de 800 à 1 700 au cours de la même période. Des sondages réalisés par le CQE révèlent même que la motivation des jeunes à l’école augmente lorsqu’ils s’investissent dans un projet d’entreprise. «La génération montante semble adhérer naturellement à la culture entrepreneuriale, observe Natacha Jean. Les jeunes ont envie d’être leur propre patron, de vivre à fond de train, de gérer leur horaire.»

Difficiles balbutiements

Les nouvelles entreprises de cinq employés et plus éprouvent davantage de difficultés à survivre au Québec que dans l’ensemble du Canada. En particulier, le taux de passage de la première à la deuxième année d’existence est beaucoup plus faible au Québec : 80,1 % contre 90,7 %.

Même constat du côté de la Fondation Canadienne des Jeunes Entrepreneurs (FCJE). «Je n’ai jamais été aussi occupée!» affirme Valérie Bellavance, qui dirige la section québécoise de cet organisme offrant mentorat et financement à des entrepreneurs âgés de 18 à 34 ans. Il y a sept ans, lors de son entrée en fonction, la FCJE parrainait environ 25 entreprises du Québec. En 2010, elle en a appuyé 250.

«Plus de 40 % des dossiers soumis à la Fondation proviennent du Québec, dit-elle. Mes collègues du reste du Canada sont jaloux!» C’est aussi au Québec que le taux de remboursement des prêts octroyés aux jeunes entrepreneurs par la FCJE est le plus élevé, avec une moyenne de 97 %. De quoi stupéfier les banquiers. «Ça témoigne de la bonne santé financière des entreprises mises sur pied.»

Comme tout le monde, Valérie Bellevance voit les statistiques «déprimantes» sur l’entrepreneuriat au Québec. «Mais je réponds : patience. Ça fait à peine 10 ans qu’un grand nombre de gens se mobilisent pour valoriser le développement de l’entreprise au Québec. On finira par en récolter les fruits.»

Changer de lunettes

Il faut faire de l’école l’incubateur par excellence de la culture d’entreprise, croient la quinzaine d’experts interviewés par le Magazine Jobboom. C’est aussi l’avis de la majorité des entrepreneurs, membres d’organismes d’aide à l’entreprise et acteurs du milieu financier et scolaire, consultés cet hiver lors de la tournée du gouvernement du Québec en vue de définir la Stratégie québécoise de l’entrepreneuriat, dont le dépôt est prévu d’ici l’été.

En 2010, plus de 67 000 étudiants ont soumis un projet au CQE, contre 1 500 étudiants en 1999

Un exemple vient sur toutes les lèvres : l’école primaire Des-Cœurs-Vaillants, à Sainte-Foy. Dans cette école communautaire entrepreneuriale, les élèves sont encouragés à développer des micro-entreprises – fromagerie, magasin de fournitures scolaires, joujouthèque. Mais l’expérience demeure marginale. «Notre système d’éducation incite davantage le jeune à trouver un emploi qu’à le créer lui-même», remarque Yvon Gasse.

«Le défi est de sensibiliser les enseignants et les conseillers pédagogiques à la culture entrepreneuriale», estime Alain Paquet, ministre délégué aux Finances.

Parmi les idées entendues pour renverser cette tendance : inviter des entrepreneurs en classe afin qu’ils racontent leur parcours, revoir les programmes scolaires du primaire et du secondaire pour introduire davantage de notions d’entrepreneuriat, multiplier les locaux dans les écoles de formation technique et les universités afin que les jeunes y développent et commercialisent leurs idées.

La promotion de l’entrepreneuriat doit aussi se faire dans les médias, considère Pierre Duhamel. L’hiver dernier, il a entamé une série de portraits de chefs d’entreprise québécois sur le site Cyberpresse.

«J’estime que l’entrepreneuriat se porte mieux qu’on le croit au Québec, dit-il. Les études sur le sujet alignent des statistiques, mais ne nous informent pas de la qualité des entreprises créées ici.» Il s’est donc donné pour mission de faire connaître des entrepreneurs, en particulier les «fantômes», ceux qui ne s’appellent pas Guy Laliberté et dont la compagnie n’est pas cotée en bourse. Il espère que la diffusion de ces modèles inspirera des Québécois qui ont des idées, mais n’osent pas se lancer dans l’arène.

Les entrepreneurs ont grand besoin d’être appuyés par leur communauté, remarque Natacha Jean, qui en rencontre des milliers grâce au Concours québécois en entrepreneuriat. «Certains arrivent parfois avec des idées qui peuvent d’abord paraître excentriques pour le commun des mortels. Mais combien de grandes entreprises sont nées grâce à un flash un peu fou auquel personne ne croyait?»

Faits «maison»

Fonder peu d’entreprises, est-ce grave, docteur? Après tout, les entreprises étrangères implantées dans la Belle Province embauchent aussi de la main-d’œuvre locale et génèrent de l’activité économique en périphérie. Sauf que, de l’avis de la plupart des observateurs du milieu entrepreneurial, être une terre de sièges sociaux est plus rentable que d’abriter des succursales de compagnies étrangères. «Les sièges sociaux ont des besoins spécifiques qui génèrent une activité économique lucrative autour d’eux», dit le journaliste économique Pierre Duhamel. Des bureaux de services-conseils en droit, en informatique et en comptabilité, par exemple. «Ces bureaux embauchent du personnel hautement qualifié, fort bien rémunéré, qui crée à son tour de la richesse.»

commentez@jobboom.com

Dans ce dossier

• Agents de brevet, agents secrets!
• Travailleurs autonomes, chefs d’entreprise de demain?
• L’ADN de l’entrepreneur
• Le mythe du Frenchpea soup
• Entrepreneuriat: les Anglo-Québécois plus dégourdis
• Des immigrants à leurs affaires
• Aide à l’entreprise : du gaspillage?
• Le courage, c’est de l’ouvrage

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