Navigation des articles

marie-helene-proulx

Travailleurs autonomes, chefs d’entreprise de demain?

designer_mode

De plus en plus de Québécois se convertissent au travail autonome. Une bonne nouvelle pour l’entrepreneuriat? Pas forcément : un graphiste qui bosse en solo chez lui n’a pas toujours les ambitions d’un Jean Coutu. Et devenir patron a un prix que beaucoup rechignent à payer.

Marie-Lou Miron s’amuse comme une fillette au milieu des bouteilles de vernis à ongles, des plumes et des paillettes. Après avoir galéré pendant dix ans comme superviseure dans une agence de recrutement, la jeune femme de 31 ans a décidé, en 2009, de faire des manucures à son compte dans un salon de bronzage de Laval. Elle a maintenant 80 clientes et ses revenus grimpent en flèche. Mais pas question de devenir la Bombardier de la pose d’ongles : «Je n’ai pas de vision d’entreprise. Et l’idée de gérer du personnel me donne de l’urticaire!»

Si Marie-Lou Miron ne se perçoit pas comme une entrepreneure à la Guy Laliberté, elle appartient pourtant à la même famille de travailleurs que lui en vertu des critères de Statistique Canada. En effet, toute personne exploitant une entreprise, une concession ou une ferme, incorporée ou non, seule ou avec des employés, pigiste ou contractuelle, est définie comme étant un «travailleur autonome» (TA). Le terme «entrepreneur» n’existe même pas dans les définitions statistiques.

En résumé, est un travailleur autonome toute personne qui crée son propre emploi. Au Québec, ils étaient 546 500 en 2010 – c’est deux fois plus qu’il y a 30 ans! De 2000 à 2009, leur nombre a crû de 21 %, pendant que celui des travailleurs salariés augmentait de 10 %.

En principe, l’envolée du travail autonome devrait rassurer les missionnaires de l’entrepreneuriat, inquiets de la vitalité de l’esprit d’entreprise au Québec. Mais décortiquer les statistiques tempère l’enthousiasme. «Les 55 ans et plus sont responsables de 70 % de la hausse totale du travail autonome dans la province depuis 10 ans», constate Luc Cloutier, analyste en statistiques du travail à l’Institut de la statistique du Québec.

Certes, la volonté des baby-boomers de prolonger leur vie active à titre de TA est un plus pour l’économie québécoise, estime Nathaly Riverin, directrice générale de l’École d’Entrepreneurship de Beauce. Mais la culture entrepreneuriale y gagne peu. «Bon nombre embrassent le travail autonome pour bonifier leur revenu avant la retraite complète, et non pour prendre le risque de développer une entreprise.»

Martine Hébert, vice-présidente Québec de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), fait aussi remarquer que les deux tiers des TA au Québec n’ont pas d’aide salariée, et que le nombre de TA qui embauchent diminue depuis 20 ans. «Or, ces derniers ont un impact économique supérieur sur leur communauté puisqu’ils créent des emplois.»

«La croissance des TA sans employés est quand même une bonne nouvelle, nuance Richard Fahey, premier vice-président du développement stratégique à la FCEI. Nombre de chefs d’entreprise prospères ont d’abord lancé leur projet en solo avec des moyens modestes.» «Générer son propre emploi, c’est déjà le signe qu’on est débrouillard et réactif – deux ingrédients essentiels à l’édification d’une compagnie», remarque Nathaly Riverin.

Par contre, les TA sans employés survivent en affaires moins longtemps : seulement la moitié de ceux qui gagnent plus de 30 000 $ par an s’y maintiennent au-delà de cinq ans. Selon la sociologue du travail Martine D’Amours, s’ils tiennent moins le coup, c’est entre autres parce que 25 % d’entre eux se retrouvent dans cette situation par nécessité, faute de trouver un job en entreprise. Quand un poste se présente, ils abandonnent leur statut de travailleur autonome.

En préparant son étude Le travail indépendant – Un révélateur des mutations du travail, publiée en 2006 aux Presses universitaires du Québec, Martine D’Amours a observé que la majorité des TA solo ne se considéraient pas comme des entrepreneurs, mais comme des travailleurs seuls responsables de leur carrière.

«Quand on leur demandait pourquoi ils s’étaient établis à leur compte, les TA avec employés citaient presque deux fois plus que les autres le goût d’innover, de même que le désir de contrôler et d’avoir la responsabilité d’une entreprise», soutient-elle.

Les TA solo, quant à eux, évoquent plus souvent la conciliation travail-famille comme principal motif d’établissement. C’est le cas de Marie-Lou Miron, qui souhaitait un horaire plus souple pour s’occuper de ses jumelles. Le travail autonome a aussi été «la solution miracle» pour Maurice (nom fictif), un conseiller technique en hygiène et salubrité de 60 ans qui a dû élever seul ses enfants à la suite du décès de sa conjointe, en 1998.

D’autres font ce choix pour travailler moins. «Après avoir bossé des heures incalculables pendant 20 ans dans l’industrie pharmaceutique, je rêvais d’une qualité de vie», explique Roger Roy, 61 ans, consultant auprès des compagnies de médicaments depuis 1997. Aujourd’hui, il travaille moitié moins d’heures par semaine, tout en encaissant plus d’argent!

Le grand dérangement

Aucun de ces travailleurs autonomes n’a déjà songé à embaucher du personnel. «J’ai parfois confié des contrats à d’autres TA lors d’un mandat parce qu’ils avaient des expertises complémentaires à la mienne, mais avoir des employés salariés, non merci!, dit Maurice, catégorique. C’est trop de troubles et ça coûte un bras!»

Un avis que partage Evelyn Proulx. Propriétaire d’un salon d’esthétique à Vaudreuil depuis 15 ans, elle a déjà eu quelques employés dans le passé, mais jure qu’on ne l’y reprendra plus. «Payer la cotisation de l’employeur au Régime des rentes du Québec, à la CSST et tutti quanti, en plus de répondre à un tas d’exigences administratives, c’est lourd à gérer quand on a des revenus modestes.»

«L’embauche d’un employé à 30 000 $ par an coûte 4 500 $ à l’employeur en « taxes » sur la masse salariale – c’est-à-dire en contribution aux différents régimes sociaux, tels le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) et le Fonds des services de santé, illustre Martine Hébert. Ces montants sont énormes pour un travailleur qui se lance en affaires.» En Ontario, le même employé à 30 000 $ par an coûte 2 900 $ à l’employeur en cotisations à des régimes sociaux.

«Je n’ai jamais rêvé de devenir la prochaine Lise Watier, mais j’aurais certainement eu un plus grand salon d’esthétique si le système ne m’avait pas découragée», soutient Evelyn Proulx.

Elle n’est pas la seule. La pression financière pour payer les cotisations ainsi que la gestion de la paperasse réglementaire sont les principaux irritants mentionnés par les membres québécois de la FCEI, un lobby qui regroupe les chefs de PME non cotées en bourse (ce qui inclut les pigistes, consultants et autres «travailleurs autonomes» au sens populaire du terme).

L’Indice entrepreneurial québécois 2011, un sondage publié par la Fondation de l’entrepreneurship québécois, révèle aussi que «la complexité administrative, légale et fiscale caractérisant l’entrepreneuriat au Québec» brime 26,6 % des démarcheurs. Dans le reste du Canada, ces enjeux ne freineraient que 16,9 % des entrepreneurs en herbe.

La FCEI calcule que l’État québécois prélève la moitié des «taxes» sur la masse salariale dans l’ensemble du pays, alors que son économie représente environ 20 % de celle du Canada. «Il est certain que ces ponctions fiscales nuisent aux intérêts des entrepreneurs québécois, estime Richard Fahey. Elles ont un effet sur leur profitabilité et leur compétitivité.»

Il est vrai que les cotisations aux régimes de services sociaux sont plus élevées au Québec qu’au Canada, selon Éric Pineault, à la fois économiste et professeur au Département de sociologie de l’UQAM. «Mais rien ne prouve que cela freine la productivité des entreprises québécoises et empêche leurs propriétaires d’investir dans la croissance – en tout cas, ils ne le font pas moins que leurs homologues canadiens», dit-il.

Les études menées au cours des dernières années par la Fondation de l’entrepreneurship confirmaient que la volonté des chefs d’entreprise québécois de faire croître leur compagnie était aussi vive que celle des propriétaires canadiens, même plus prononcée en ce qui a trait au désir d’innover et d’embaucher. Toutefois, en 2011, ces intentions ont chuté de près 52,7 % à 42,4 %. Une proportion importante d’entrepreneurs québécois évoque le fait qu’ils vieillissent pour expliquer le déclin de leurs intentions.

Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec, pense néanmoins que l’environnement fiscal du Québec est «problématique» pour les entreprises. Au point où, selon ses observations, certains entrepreneurs québécois font le saut dans d’autres juridictions canadiennes et américaines, où le fisc est moins gourmand.

Éric Pineault rappelle cependant qu’en bout de piste, payer moins de cotisations à des régimes publics n’est pas une économie pour les entreprises. Dans les pays ayant établi des normes du travail, les compagnies désireuses d’attirer une main-d’œuvre qualifiée et motivée se doivent d’offrir des avantages sociaux, explique-t-il. «Aux États-Unis, par exemple, où il n’y a pas de régime public de soins de santé, de nombreux employeurs ont un régime privé d’assurance maladie pour leurs salariés. Sauf que des études démontrent que ces régimes privés coûtent beaucoup plus cher aux entreprises qu’un système public. Ça fait surtout le bonheur des compagnies d’assurance et des bureaux d’avocat!»

Les représentants de la FCEI estiment aussi qu’un régime public est avantageux pour les entreprises. Ils en ont surtout contre son caractère régressif, qui fait en sorte que l’embauche d’un employé à 30 000 $ par année coûte autant en cotisations sur la masse salariale à l’entreprise qui fait 1 000 $ de profit par an qu’à celle qui engrange 10 millions de dollars.

Ainsi, pour favoriser le saut des TA en entrepreneuriat, la FCEI suggère que Québec fasse comme le Manitoba, où les entreprises ne sont pas imposées si leur revenu est sous la barre des 400 000 dollars. Elle réclame aussi que les jeunes entreprises soient exonérées de la taxe sur la masse salariale, que le taux d’imposition des petites entreprises au Québec rejoigne la moyenne canadienne en passant de 8 % à 4 % et que les cotisations des employeurs aux divers régimes sociaux soient gelées. «La moitié des entreprises au Québec ont moins de cinq employés, dit Martine Hébert. Notre défi est de mettre en place un environnement fiscal et réglementaire qui leur permette de croître.»

Saignée à venir

En 2010, le Québec comptait 186 100 travailleurs autonomes, incorporés ou non, qui avaient au moins un employé. En proportion de la population, c’est un peu moins qu’il y a 20 ans – la baisse est d’environ 0,5 %. Mais la grande saignée devrait se produire d’ici 2018 : on prévoit une chute de 14 % du nombre de TA employeurs à cause du vieillissement de la population.

Source : Le renouvellement de l’entrepreneuriat au Québec : un regard sur 2013 et 2018, ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation, 2010.

commentez@jobboom.com

Dans ce dossier

• L’entrepreneuriat québécois en crise
• L’ADN de l’entrepreneur
• Le mythe du Frenchpea soup
• Entrepreneuriat: les Anglo-Québécois plus dégourdis
• Des immigrants à leurs affaires
• Aide à l’entreprise : du gaspillage?
• Agents de brevet, agents secrets!
• Le courage, c’est de l’ouvrage

Partager