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Entrepreneuriat : des immigrants à leurs affaires

Les immigrants sont presque deux fois plus nombreux à être propriétaires d’une entreprise ou à rêver d’en fonder une que les Québécois de souche, selon des données exclusives obtenues par le Magazine Jobboom.

S’ils souhaitent exalter leur fibre entrepreneuriale, les Québécois francophones ont des leçons à recevoir de leurs concitoyens immigrants. Selon une étude réalisée en 2010 par la Fondation de l’entrepreneurship – dont les résultats sont rendus publics pour la première fois –, 14 % des immigrants du Québec sont dans les affaires, contre 9,5 % de l’ensemble de la population québécoise. Aussi, près de 15 % des nouveaux arrivants caressent l’idée d’avoir leur entreprise, soit le double des Québécois (7,4 %).

«Dans presque tous les pays occidentaux, les immigrants sont deux fois plus entrepreneurs que la population locale», soutient Louis Jacques Filion, titulaire de la Chaire d’entrepreneuriat Rogers– J.-A.-Bombardier de HEC Montréal.

Les immigrants sont animés d’un besoin impérieux de s’accomplir, ce qui expliquerait en partie leur dynamisme entrepreneurial. «Relever le défi de changer de pays témoigne d’une volonté extraordinaire de suivre sa voie en dehors des cadres reçus et en fonction d’une vision, croit Louis Jacques Filion. C’est l’esprit même de l’entrepreneur.»

C’est d’ailleurs parce que la population immigrante a crû de façon exponentielle dans le reste du Canada depuis 40 ans que le taux d’entrepreneuriat y est plus élevé qu’au Québec, estime le spécialiste. «Presque la moitié des citoyens de Toronto et de Vancouver sont issus de l’immigration, notamment de l’Inde et de la Chine – deux pays parmi les plus entrepreneuriaux au monde!»

«Immigrer déclenche une décharge d’adrénaline incroyable», témoigne Diana Parada, une Colombienne arrivée au Québec en 1998. En 2003, elle a fondé Maman Kangourou, une fabrique de porte-bébés inspirés des modèles traditionnels de son pays. «En Colombie, je ne rêvais pas de fonder une compagnie, raconte cette diplômée en psychologie. Ça me paraissait compliqué. Mais ici, le désir profond de me tailler une place a stimulé mon côté entrepreneur.»

Le «survipreneuriat»

Ayant des ressources financières et un réseau de relations limités, beaucoup de nouveaux arrivants lancent de petites entreprises dans des secteurs de l’économie délaissés par les Québécois de souche – dépanneurs, entretien ménager, restauration –, ou qui répondent aux besoins de leur propre communauté culturelle – épiceries, boutiques, salons de coiffure. Souvent, toute la famille contribue à faire rouler le commerce.

«Les chefs d’entreprise immigrants sont encore peu présents dans l’économie du savoir au Québec», constate Sylvie Paré, professeure au Département d’études urbaines et touristiques à École des sciences de la gestion de l’UQAM.

Toutefois, le tableau est fort différent d’un groupe ethnique à l’autre, a-t-elle observé lors de ses travaux en entrepreneuriat immigrant. «Les Européens installés au Québec ne vivent pas les mêmes réalités professionnelles que les communautés sujettes à la discrimination, comme les Noirs et les Arabes.» Bien qu’il soit difficile de le démontrer de façon scientifique, elle croit que ces derniers ont plus de mal à obtenir du financement institutionnel pour leurs projets, ce qui les oblige à réviser à la baisse leurs ambitions entrepreneuriales.

Les difficultés d’intégration en emploi mènent aussi nombre d’immigrants à embrasser l’entrepreneuriat par dépit. «Quand tu maîtrises plus ou moins la langue de ton pays d’accueil, que tes diplômes ne sont pas reconnus et que les entreprises refusent de t’embaucher, t’établir à ton compte est une des seules options qui restent pour mettre du pain sur la table», dit Pierre Duhamel, journaliste économique depuis 30 ans.

C’est notamment le cas des Maghrébins du Québec, observe Brahim Allali, professeur à HEC Montréal. Depuis deux ans, il étudie l’entrepreneuriat dans cette communauté où le taux de chômage frise les 25 %, alors qu’il est de 8 % pour l’ensemble de la population québécoise. Il constate que la grande majorité des Arabes d’Afrique du Nord n’avaient pas l’intention de travailler à leur compte à leur arrivée, mais qu’ils s’y sont résolus à défaut de trouver un job. Informaticien converti en pâtissier, juriste transformé en paysagiste, ingénieur devenu importateur… «C’est du survipreneuriat», résume Brahim Allali.

«Beaucoup d’entre nous ont laissé leur famille dans leur pays d’origine pour accomplir le rêve américain, dit Diana Parada. Nos proches espèrent qu’on leur enverra de l’argent bientôt. Recommencer l’université, c’est long; alors on se lance en affaires et on se bat!»

La fondatrice des Granolas d’Émilie, Andrea Courey, vient aussi d’une famille d’immigrants. Ses grands-parents sont venus par bateau du Liban en 1913. Avec peu de moyens, ils se sont débrouillés pour ouvrir un magasin de draps dans le Vieux-Montréal. «Outre la recette de granolas de ma grand-mère Émilie, dont j’ai fait ma marque de commerce, j’ai aussi récupéré l’énergie formidable de mes grands-parents. C’est celle des gens qui sont acculés au pied du mur. Quand on vit dans le confort, on perd le goût de se démener et de prendre des risques.»

commentez@jobboom.com

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