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Thanatologue, un métier qui donne le goût de vivre

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Ils maquillent les macchabées, surveillent les cadavres qui brûlent, gèrent le chagrin des endeuillés et cueillent des dépouilles mutilées. Portrait de travailleurs au métier singulier.

«Ouache! Tu touches à des morts!»

Cette réaction de dégoût, Cynthia Corriveau l’a maintes fois entendue depuis qu’elle a terminé son cours en thanatologie, il y a sept ans. Aujourd’hui employée du Complexe funéraire Mont- Royal, à Montréal, elle comprend mal pourquoi certains ont si peu de considération pour son métier, alors qu’elle a le sentiment d’être utile à la société. Même ses parents ont difficilement accepté son choix de carrière. À leurs yeux, c’était un «job laid», raconte la femme de 30 ans.

«Mon ex-conjointe était si dégoûtée par mon emploi qu’elle exigeait que je me douche dès mon retour du boulot!», raconte un thanatologue qui désire garder l’anonymat. Un problème désormais réglé : il fréquente une autre thanatologue!

«Les travailleurs qui manipulent des cadavres peuvent inspirer de la répugnance parce qu’ils incarnent ce qui terrorise les gens : leur propre finalité, l’image de leur corps en décomposition», explique Sébastien St-Onge, sociologue et auteur de l’essai L’industrie de la mort (Éditions Nota Bene, 2001). «La mort donne lieu à des pensées irrationnelles, car c’est l’inconnu. Ces pensées sont transférées sur le croque-mort.»

Multifinction

Pas étonnant que si peu de gens endossent ce métier… Au Collège de Rosemont, à peine 15 élèves par année, en majorité des filles, obtiennent leur diplôme en thanatologie.

«Les femmes sont plus nombreuses à être admises dans ce programme très exigeant parce qu’elles ont généralement un meilleur dossier académique, explique David Émond, coordonnateur au Département de thanatologie du collège. Mais elles sont aussi plus nombreuses à envoyer leur candidature, attirées peut-être par la possibilité d’aider des familles et par les habiletés esthétiques requises.»

Les 320 entreprises funéraires de la province s’arrachent littéralement les finissants, constate Nathalie Samson, directrice générale de la Corporation des thanatologues du Québec (CTQ). «On leur offre même un logement gratuit et des cartes d’essence prépayées s’ils acceptent de travailler en région.»

Le diplôme technique en thanatologie permet au diplômé d’obtenir son permis d’embaumeur – on dit aussi thanatopracteur –, sans lequel on ne peut toucher à un cadavre. Toutefois, il peut exercer d’autres métiers, pour lesquels aucune formation particulière n’est requise : gestionnaire d’une maison funéraire, préposé à la crémation, conseiller aux familles, vendeur d’arrangements préalables, préposé au fourgon (celui qui va chercher les cadavres à l’hôpital ou sur des scènes de crime) ou directeur de funérailles.

Dans les petites et moyennes entreprises, qui gèrent 300 décès et moins par année, le thanatologue cumule souvent tous ces emplois, en plus de laver les vitres et de couper le gazon! «Il faut aimer la polyvalence, remarque Nathalie Samson. Toutefois, dans les grandes entreprises, chacun tient un rôle précis. Le thanatopracteur embaume à longueur de jour et ne rencontre pas les familles.»

Au Québec, l’industrie funéraire compte environ 3 000 travailleurs, dont 2 000 à temps partiel ou sur appel. Autour d’eux gravitent d’autres professionnels, dont le nombre est difficile à déterminer : manufacturiers de cercueils, d’urnes ou de monuments, fleuristes, concepteurs de signets funéraires, psychologues du deuil, traiteurs et spécialistes en multimédia, puisque des familles présentent désormais des montages photo et vidéo pendant les funérailles.

Sang-froid

Si on ne se bouscule pas au portillon de l’industrie funéraire, c’est en partie parce que les conditions d’emploi ne sont pas toujours très «attrayantes», admet David Émond. «Cependant, elles tendent à s’améliorer parce que les entreprises manquent de personnel», dit-il.

Les horaires sont rebutants : il n’est pas rare de travailler 10 jours d’affilée, en plus d’être disponible de soir comme de nuit. Quant aux salaires, ils sont modestes. Par exemple, un embaumeur gagne de 15 $ à 24 $ l’heure, mais il est rare qu’il atteigne ce maximum. Un préposé au fourgon et une hôtesse au salon funéraire gagnent de 8 $ à 12 $ l’heure, tandis qu’un conseiller aux familles récolte de 12 $ à 16 $ l’heure. Toutefois, ce dernier reçoit une commission sur la vente des produits, ce qui fait parfois grimper son revenu annuel à 70 000 $.

Par ailleurs, il faut avoir le coeur exceptionnellement solide pour travailler dans ce secteur. Assez pour supporter la vue – et l’odeur – de corps démembrés ou en putréfaction. «Mais les cas les plus pénibles restent les enfants décédés», affirme Richard Hébert, gestionnaire à la Maison funéraire Hébert et fils, au Saguenay.

Je n’ai jamais eu aussi peur de la mort que maintenant.
— Cynthia Corriveau, thanatologue

Pour se protéger sur le plan émotif, Stéphane Paquin, thanatopracteur dans une maison funéraire qu’il préfère ne pas nommer, fait comme si le corps qu’il embaume n’avait jamais été habité par une personne vivante. «Mon blocage est tel que j’ai été capable d’embaumer mes parents et mon ex-blonde. Je préférais le faire moi-même.»

Tous n’ont pas le même seuil de tolérance. Jacques Traversy, maintenant propriétaire d’Inno-Memorial Design, qui fabrique urnes et niches en marbre et granit à Montréal, a dû abandonner son ancien emploi au complexe funéraire Alfred Dallaire tant il le bouleversait. «J’allais chercher les victimes de mort violente chez elles. J’ai vu entre autres une mère de famille qui baignait dans son sang, tuée accidentellement par son fils, qui s’est ensuite enlevé la vie par culpabilité. Je pensais tout le temps à ça…»

«Certaines scènes vous marquent à jamais», confie Marc Poirier, vice-président aux opérations chez Magnus Poirier, à Montréal. Comme la tuerie de l’École Polytechnique, en 1989, où il a dû improviser une morgue sur les lieux pour l’identification des victimes. «J’ai ramassé deux femmes tuées dans la cafétéria, qui s’étaient enlacées pour se protéger. Depuis ce jour, je m’assois toujours dos au mur dans une pièce afin de voir entrer les gens…»

Le travail n’est guère plus facile au salon funéraire, où le personnel compose avec les émotions exacerbées des familles. «Les gens arrivent parfois avec des couteaux dans les yeux; ils nous tiennent responsables de la mort de leur proche», raconte Nadia Fournier, qui dirige avec son oncle la maison funéraire Georges Fournier et Fils, à Amqui.

«D’autres font des crises d’hystérie, affirme David Émond. J’ai vu des gens sauter sur le cercueil d’un défunt avant qu’on l’enterre ou argumenter que la personne dans le cercueil n’était pas la bonne… Ça prend des nerfs solides pour gérer ces situations!»

Un autre regard

Pourtant, malgré la tristesse qu’ils côtoient au quotidien, les professionnels des maisons funéraires ne sont pas plus déprimés que d’autres travailleurs. Peut-être même moins. «C’est pour moi un grand mystère : on rapporte à peine un cas de burnout par année dans l’industrie», dit Nathalie Samson, qui rencontre des centaines de thanatologues à la CTQ.

«C’est que nous sommes des vivants extrêmes! soutient Marc Poirier, qui préside aussi l’Association des services funéraires canadiens. La proximité avec la mort nous change; nous profitons pleinement de la vie, sans remettre à plus tard.»

Quand elle a commencé à travailler dans les laboratoires de thanatologie il y a quatre ans, Danielle Huard, maquilleuse professionnelle spécialisée entre autres dans les soins esthétiques apportés aux dépouilles, s’est mise à dire à son monde qu’elle les aimait. «Tout à coup, j’ai pris conscience de ma propre mort, et de celle de mes proches… Ça m’a beaucoup secouée.»

Mais la crainte de mourir ou de souffrir demeure. «Je n’ai jamais eu aussi peur de la mort que maintenant, admet Cynthia Corriveau. Avant, je me croyais immortelle, comme la plupart des gens. Jusqu’à ce que je voie tous les jours les dépouilles de personnes qui n’étaient pas censées mourir, elles non plus…»

Carpe diem!

le bouton «panique»

Un inventeur russe du nom de Vitaly Malyukov a mis au point un cercueil muni d’un bouton d’urgence, au cas où vous vous retrouveriez six pieds sous terre par erreur. Une fois le bouton activé, un signal est émis dans le bureau du cimetière.
Voilà qui est rassurant!

Dans ce dossier

Pompes à fric – L’éthique dans l’industrie funéraire
Le deuil à l’agonie

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