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Le cerveau : l’ultime outil de travail

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Quel est votre outil de travail le plus important? Ce téléphone si intelligent? Votre camion à quatre roues motrices? Ce pointeur laser qui vous amuse tant? Erreur. C’est votre caboche, aussi dure soit-elle!

Franco Lepore aurait pu prendre sa retraite il y a longtemps. À 71 ans, il le mériterait bien : ce professeur et chercheur en neuropsychologie a été intronisé à l’Académie canadienne des sciences de la santé en 2007 et a été reçu chevalier de l’Ordre national du Québec deux ans plus tard.

Mais plutôt que de se reposer sur ses lauriers, il a choisi de rester actif. En témoigne la file d’étudiants qui attendent de pouvoir lui parler dans la salle à côté de son bureau, lors de notre passage au Centre de recherche en neuropsychologie et cognition qu’il dirige à l’Université de Montréal. «Beaucoup de retraités autour de moi passent leur temps dans les centres commerciaux, à prendre un café toujours au même endroit, à marcher le même parcours tous les jours et à éviter les travaux manuels pour ne pas se fatiguer.»

Une perspective qui lui semble non seulement plate comme la pluie, mais surtout risquée pour la santé : dans ce cas, les neurones s’ennuient à mourir, littéralement.

«Se désintéresser ainsi de ce qui nous entoure est très mauvais. Si on n’utilise pas notre cerveau, on perd des connexions, qui ne reviennent pas.»

Son modèle? Brenda Milner, une éminente neuropsychologue de l’Institut et hôpital neurologiques de l’Université McGill toujours active professionnellement… à l’âge de 95 ans!

Les tâches qu’on fait comme travailleur, […] ça crée du stress, mais c’est aussi une occasion d’utiliser nos neurones pour résoudre des problèmes.
— Franco Lepore

Une étude du King’s College London publiée en 2009 semble lui donner raison. L’analyse des dossiers de 382 patients atteints de la maladie d’Alzheimer a révélé que plus un patient avait pris sa retraite à un âge avancé, plus les symptômes de la maladie étaient apparus tard dans sa vie. Chaque année supplémentaire passée au travail était associée à un délai de près de sept semaines avant l’apparition des premiers signes de la maladie.

Bref, le travail est bon pour le cerveau… Et inversement! Au total, 86 milliards de neurones nous donnent un bon coup de main au boulot. «C’est notre seul véritable outil de travail selon moi, pas mal plus que le foie ou le pancréas!» lance Bruno Dubuc, vulgarisateur scientifique et auteur du site Le cerveau à tous les niveaux lancé en 2002.

À quoi sert cet organe de 1,4 kilo? À tout! «Ce que tu fais, par réflexe ou pas, ce que tu penses, y compris être conscient que tu y penses, c’est grâce au cerveau.»

Prière de stimuler

Calculer, bouger, interagir, planifier, déchiffrer, créer : notre cerveau a besoin d’action pour garder la forme. Use it or lose it, dit-on en anglais. Plus on l’utilise, moins il s’abîme.

«Le travail est surtout bon pour le cerveau lorsqu’il est stimulant et qu’un bon équilibre est maintenu entre le travail et les autres facettes de notre vie, incluant le repos», explique le Dr Naguib Mechawar, directeur de la Banque de cerveaux Douglas – Bell Canada, à Montréal. Ce laboratoire conserve dans ses frigos ou dans le formaldéhyde plus de 3 000 encéphales légués à la science par des Québécois décédés.

Qu’entend-on par «stimulant»? Plus un poste propose des tâches diversifiées, plus il risque d’être stimulant, peu importe le domaine dans lequel on évolue. Car pour entraîner son cerveau, il faut utiliser la mémoire, l’attention, les capacités d’anticipation et de réflexion. Des activités qui entretiennent les synapses, ces connexions entre les neurones.

Le pire emploi, pour le cerveau, est répétitif – et «aliénant», ajoute Bruno Dubuc. «C’est visser des vis et ne faire que ça, sans planification. Dans ce cas, le résultat est un appauvrissement de la pensée.» Dans le classique du cinéma Les Temps modernes, de Charlie Chaplin, Charlot fait d’ailleurs une dépression nerveuse, à s’aliéner sur des écrous.

«À l’inverse, un artisan, comme ce gars qui a construit ce balcon à côté de chez nous, utilise beaucoup son cerveau parce qu’il doit planifier toutes les étapes sans se tromper.»

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D’ailleurs, si votre emploi consiste à appuyer 50 000 fois par jour sur le même bouton, Franco Lepore vous invite fortement à laisser tomber la télévision le soir pour plutôt aller marcher ou voir des amis. «En poussant 50 000 fois le bouton, ça développe beaucoup la partie qui contrôle notre doigt, mais toutes les autres parties du cerveau, dont tout le côté affectif, sont négligées.»

Les interactions sociales semblent avoir un effet protecteur contre les troubles cognitifs. Pour prévenir la maladie, la Société Alzheimer du Canada conseille d’ailleurs de parler au téléphone et de fréquenter famille et amis. Les collègues, ça compte aussi!

Les échéances, les défis, les casse-tête et les impasses sont la gymnastique de notre tête. «Les tâches qu’on fait comme travailleur, que ce soit comme dirigeant d’entreprise ou comme ouvrier, ça crée du stress, mais c’est aussi une occasion d’utiliser nos neurones pour résoudre des problèmes», affirme Franco Lepore.

Surtout qu’un peu de stress serait apparemment bénéfique pour notre cerveau. Une étude récente de l’Université Berkeley, menée sur des rats, suggère qu’une dose de stress aigu de temps à autre favorise la production de nouveaux neurones. «Une certaine dose de stress est bonne pour vous pousser au niveau optimal de vigilance et de performance cognitive et comportementale», affirmait l’auteure et professeure de biologie intégrative Daniela Kaufer lors de la diffusion des résultats en avril 2013.

Gare aux excès

Un peu de stress, d’accord, mais pas trop… Au risque d’affecter le fonctionnement et même l’intégrité structurale du cerveau, prévient le Dr Naguib Mechawar. «On sait, par exemple, que l’hippocampe, une région cérébrale notamment importante pour la mémoire, mais aussi pour la régulation du stress, perd du volume chez des individus exposés au stress de manière chronique. Ce phénomène, mis en évidence par la neuro-imagerie et des études de modèles animaux, résulterait de l’atrophie, mais aussi de la mort de cellules.»

Les heures supplémentaires fréquentes ont un impact certain sur les performances de notre cerveau. Selon une étude menée auprès de 2 214 fonctionnaires britanniques et publiée en 2008, les employés qui travaillaient 11 heures par jour avaient de moins bons résultats à 2 tests cognitifs (vocabulaire et raisonnement) comparativement aux employés qui quittaient le travail après 7 ou 8 heures de besogne. Le style de vie de ces personnes aux horaires surchargés – peu de sommeil et peu d’exercice physique, par exemple – serait possiblement en cause.

«Si vous faites des heures supplémentaires sur de longues périodes, pendant des mois ou des années, vous développerez peut-être des symptômes liés au stress qui affectent le cerveau, explique Marianna Virtanen, épidémiologiste à l’Institut finlandais de la médecine du travail et auteure principale de l’étude. Les difficultés de concentration sont le problème le plus fréquemment rapporté par les personnes surchargées.»

Fait pour l’action

Sur une note plus philosophique, Bruno Dubuc cite le neurobiologiste français Henri Laborit, dont les travaux sont vulgarisés dans le film Mon oncle d’Amérique (1980), d’Alain Resnais. Laborit affirmait que le cerveau «sert à agir».

Or, dans le monde du travail, trop de gens choisissent l’immobilisme devant une menace, «comme un petit rongeur dans un champ qui voit passer un rapace et qui ne peut ni lutter ni fuir et qui freeze», image Bruno Dubuc. Ils ne peuvent pas fuir leur boss, parce qu’ils ont des obligations économiques, familiales ou autres, et ils ne peuvent pas lutter, parce que ça leur causerait des ennuis, ajoute-t-il. «Alors ils restent là et endurent, et ça amène toutes sortes de pathologies.»

Pour rester dans l’action, Bruno Dubuc se fait un devoir de sortir pour bouger une heure chaque midi. «Après ma marche, je ne vois pas passer la première heure à mon retour devant l’ordinateur.» Sa concentration est au mieux. Ce n’est pas un hasard : l’activité physique augmente l’afflux sanguin vers la tête et, du même coup, une bonne dose d’oxygène parvient au cerveau.

Selon des études récentes, le sport favorise aussi l’émergence de nouveaux capillaires sanguins dans le cerveau, ces vaisseaux qui acheminent les nutriments aux neurones, en plus de stimuler la création de connexions synaptiques et d’augmenter le nombre de cellules dans l’hippocampe.

Une alimentation saine (voir page suivante) et de bonnes nuits de sommeil permettent également au cerveau de bien fonctionner. La nuit, pendant que le corps se repose, le cerveau absorbe et classe les informations accumulées dans la journée pour repartir à neuf. «Le sommeil est absolument essentiel; il reformate le cerveau pour qu’il puisse se remettre en mode travail» le lendemain, explique Franco Lepore.

Alors, faites-vous attention à votre plus précieux outil de travail? «Les gens ne sont pas conscients qu’ils doivent prendre soin de leur cerveau, car bon nombre de ses actions sont automatisées, pense Bruno Dubuc. Quand ils font un accident vasculaire cérébral ou développent un autre problème au cerveau, là, ils se rendent compte que c’est fragile. Certains perdent un champ visuel ou ne reconnaissent plus leur main…!»

C’est à en perdre la tête.

Garantie prolongée

Le professeur Franco Lepore n’a pas tort de redouter l’oisiveté de la retraite. Mais il y a mille façons de garder son esprit affûté en dehors du travail. L’une d’elles est le bénévolat, suggère une étude dirigée par la chercheuse Michelle Carlson, de l’Université Johns Hopkins.

Son équipe a suivi des retraités âgés de 60 ans et plus qui s’étaient engagés à faire 15 heures de bénévolat, chaque semaine pendant 6 mois, auprès de jeunes élèves.

À la fin du programme, les aînés qui ont aidé les élèves à apprendre à lire et à faire leurs devoirs avaient augmenté leur performance à différents tests cognitifs, tandis que les capacités d’un groupe témoin avaient décliné. Il n’est donc jamais trop tard pour activer ses neurones.

Pendant votre absence

Sachez que votre cerveau est un bourreau de travail : il ne prend jamais de vacances… Même quand vous ne faites rien. Dans les années 1990, différents scientifiques ont découvert l’existence d’un réseau d’activité cérébrale lorsque le corps est au repos. Quelques années plus tard, le professeur de radiologie et de neurologie à l’Université de Washington à St. Louis, Marcus E. Raichle, l’a baptisé «mode par défaut». C’est ce réseau qui s’active quand vous travaillez et que soudain votre regard se détourne pour laisser votre esprit vagabonder : vous êtes dans la lune. Ce mode est encore mal connu, mais selon des hypothèses, le cerveau l’emploie pour se réorganiser et évaluer des scénarios au sujet de ce qui pourrait advenir, afin de s’y préparer.

Ça chauffe? Éteignez-le

Vous avez un problème complexe à résoudre au bureau et malgré plusieurs heures de réflexion ou de calculs, vous n’y arrivez toujours pas? La meilleure prescription est d’oublier votre problème. La clé vous viendra peut-être ce soir, entre deux brassées de lavage, ou au petit matin.

C’est qu’à force de construire des solutions qui ne fonctionnent pas, votre cerveau croule sous les informations. Un moment de pause lui laissera le temps d’oublier les hypothèses qui ne menaient nulle part, afin de faire de la place pour des idées nouvelles, et potentiellement meilleures. La nuit peut donc bel et bien porter conseil.

Dans ce dossier

• Le cerveau s’adapte pour mieux vous servir
• Quoi manger pour être efficace au bureau
• Comment ménager son cerveau
• Le mirage du multitâche

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