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Francophonie : des possibilités inexploitées

Et si la principale menace du français au Québec était le manque d’ambition de ses locuteurs? On est 220 millions de francophones sur la planète. Faut se parler!

L’anglais domine le monde actuel parce que Américains et Britanniques investissent depuis plusieurs siècles dans l’éducation, la recherche et la création, «plus et mieux que tout le monde, et de façon plus constante», fait remarquer le journaliste Jean-Benoît Nadeau, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de la langue de Molière dont La Grande Aventure de la langue française : De Charlemagne au Cirque du Soleil (Québec Amérique, 2007).

Ces efforts ont donné lieu à des inventions qui se sont imposées partout. «En outre, ils ont eu le génie de commercialiser des technologies inventées par d’autres peuples», explique le journaliste. Avec une terminologie en anglais, of course.

Mais par-dessus tout, l’omnipotence de l’anglais s’explique par le fait qu’entre le XIXe et le XXe siècle, la puissance impériale qu’était l’Angleterre a perdu des plumes aux dépens d’une puissance hégémonique ayant la même langue, les États-Unis. Un événement unique dans l’histoire depuis l’empire hellénique, dit-il.

Néanmoins, aucune domination langagière n’est éternelle, comme en font foi les déclins successifs du grec puis du latin comme lingua franca; ainsi, ceux qui inventeront la source d’énergie, la technologie de l’information ou le moyen de transport de l’avenir généreront «une demande linguistique d’un ordre nouveau», croit Jean-Benoît Nadeau.

Le français a d’ailleurs déjà eu ce statut d’élite. «Au XVIIIe siècle, on n’était personne si on ne parlait pas français. Les anglophones aussi l’apprenaient, sans créer pour autant des programmes en français à l’Université d’Oxford et à Harvard», dit-il, décochant une flèche à HEC Montréal, qui vient d’instaurer une maîtrise en anglais dans l’espoir d’attirer des étudiants étrangers. «Sauf que les Anglais n’ont jamais pensé que le français valait mieux que leur langue, et c’est pourquoi ils sont ce qu’ils sont aujourd’hui.»

Un potentiel inexploité

Jean-François Gaudreault-Desbiens, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les identités juridiques et culturelles nord-américaines et comparées à l’Université de Montréal, pense aussi que les Québécois doivent s’organiser pour que l’apprentissage du français «vaille la peine». «Certes, l’existence du français en Amérique du Nord est une anomalie continentale, mais faisons-en un atout, pas une pathologie!» dit-il, las de la «paranoïa linguistique» qui prévaut au Québec, selon lui. Il croit que les francophones devraient prendre des mesures affirmatives pour faire rayonner leur langue sans livrer bataille à l’anglais, comme si l’assimilation les guettait. «Il y a moyen d’adopter un discours plus positif», dit-il.

Par exemple, il échange présentement avec des universitaires sud-américains qui s’intéressent aux programmes d’enseignement de la Faculté de droit de l’Université de Montréal. «Ils estiment qu’on trouve chez nous une tournure d’esprit et des préoccupations différentes de celles véhiculées dans les grandes écoles de droit américaines où sont formées les élites de plusieurs pays, raconte-t-il. Il s’est perdu une diversité avec l’engouement pour l’anglais, que certains cherchent à recouvrer.»

Il rappelle aussi qu’au-delà de l’initiation à la culture québécoise, l’apprentissage du français donne accès à toute la richesse de la francophonie, d’Albert Camus à Aimé Césaire. «Il faut le rappeler pour rendre cette langue plus séduisante encore aux yeux des néo-Québécois, entre autres.»

Par ailleurs, Jean-Benoît Nadeau pense que les Québécois sous-exploitent les liens commerciaux avec «l’univers francophone considérable» de la planète. En effet, le français est la seule langue au monde présente sur les cinq continents, à l’exception de l’anglais. Plus de 220 millions de personnes la maîtrisent, et, en 2050, il y en aura 700 millions, dont 85 % en Afrique, évalue Richard Marcoux, professeur de sociologie à l’Université Laval et directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone.

Sur le territoire des Amériques seulement, il y a deux fois plus de personnes qui parlent français qu’au Québec, dit Jean-Benoît Nadeau. Des milliers de jeunes l’apprennent comme langue seconde aux États-Unis et au Canada. «L’espace culturel réel des francophones s’étend bien au-delà de la rivière des Outaouais. On pourrait y vendre nos manuels scolaires et nos films, par exemple. Il faut sortir du village d’Astérix!»

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Dans ce dossier

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– Le bilinguisme ne fait pas l’unanimité

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