Navigation des articles

jean-sebastien-marsan

Droit : exercer en région

Qu’est-ce qui pousse un avocat ou un notaire à élire domicile (et bureau) dans le Grand Nord? Est-il possible de faire carrière dans un petit village de 700 habitants ou une localité isolée comme Chibougamau?

Découvrez l’édition 2014 du guide
Les carrières du droit.

François Dorval, avocat, a débuté à titre de recherchiste pour la Cour supérieure du Québec. Après deux années de ce boulot, il a eu envie de travailler outre-mer. Retour sur les bancs de l’école, pour une maîtrise en droit international. Durant ses études, une offre d’emploi parue dans Le Journal du Barreau a piqué sa curiosité : l’Administration régionale Kativik (organisme public créé en 1978 dans la foulée de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois), dans le village inuit de Kuujjuaq, recherchait un conseiller juridique.

«Ça m’a attiré tout de suite. J’y ai vu une façon de travailler à l’étranger… tout en restant au Québec!» raconte Me Dorval. Il a obtenu le poste – et renoncé à ses études de deuxième cycle – en décembre 2000.

De conseiller, il est devenu directeur du service juridique de l’Administration en 2005. Deux ans plus tard, il occupait un emploi de conseiller juridique à la Société Makivik, organisme qui gère et investit les compensations financières versées aux Inuits. Au moment d’écrire ces lignes, en juin 2012, Me Dorval assumait également la fonction d’adjoint exécutif du président de la Société, par intérim.

«À 30 ans, j’étais directeur du service juridique de l’Administration régionale Kativik, qui constitue le gouvernement sur le territoire, souligne l’avocat. À Kuujjuaq, j’ai progressé et j’ai développé des aptitudes plus rapidement que je n’aurais pu le faire dans le Sud.»

La qualité numéro un du professionnel installé aux confins du Québec : l’autonomie. Car la pratique en région éloignée permet de se frotter d’emblée à des dossiers d’envergure et de grimper rapidement les échelons.

Un boum économique

En région éloignée, l’exploitation des ressources naturelles et l’activité industrielle représentent une manne pour le droit des affaires, le droit minier et le droit autochtone, notamment depuis le dévoilement du Plan Nord par le gouvernement du Québec, en 2011.
Me Guy Prud’homme est un avocat de la Nation crie de Mistissini, au sud-est du lac Mistassini (région de la Jamésie). Spécialisé en droit des affaires, surtout pour l’industrie de la construction, il se réjouit : «Le Plan Nord me donne beaucoup d’ouvrage. Il y a deux mines en train d’ouvrir près de Mistissini. Il y a aussi la construction de la route des monts Otish», prolongement de la route 167 vers la mine de diamants de Stornoway Diamond, située à environ 250 km au nord de la communauté des Cris de Mistissini. «Je négocie des contrats de construction et j’essaie de trouver de l’ouvrage pour les Cris dans les mines», précise l’avocat.

Qui dit boum économique dit aussi boum immobilier. «On voit beaucoup de jeunes acquérir des maisons, parce qu’ils ont des salaires impressionnants dans les mines aux alentours de Lebel-sur-Quévillon. Les mines ont aussi acheté des immeubles d’appartements pour leurs travailleurs», note Paméla Trottier-Poirier, notaire à Senneterre. Elle travaille également à Lebel-sur-Quévillon, petite ville d’environ 2 000 habitants située à 87 km au nord de Senneterre.

Plusieurs localités du Nord-du-Québec sont desservies par la Cour itinérante : des avions nolisés transportent juges, procureurs des poursuites criminelles et pénales, avocats de la défense, greffiers, etc., pour tenir des procès.

Cette effervescence contraste vivement avec la morosité économique qui affligeait Lebel-sur-Quévillon, cette ville du Nord-du-Québec, jusqu’à la fin de 2011. L’usine de pâtes et papiers Domtar, principal employeur, a fermé ses portes en 2008, laissant plus de 700 travailleurs sans gagne-pain. «La moitié de la ville était au chômage, c’était le krach économique total, se souvient Paméla Trottier-Poirier. Des maisons étaient à vendre pour 20 000 $ ou 30 000 $. Et de belles résidences!» se souvient-elle.

Au début de 2012, une entreprise de Vancouver, Fortress Paper, a acquis l’ancienne usine de Domtar pour la relancer. À terme, cela devrait générer environ 300 emplois. «Le jour même de l’annonce officielle, mon bureau recevait des coups de téléphone de gens qui vendaient leurs résidences, car avec ce rachat, l’immobilier avait immédiatement repris du poil de la bête», raconte Me Trottier-Poirier.

De longues distances

Travailler en région éloignée, c’est aussi se déplacer sur de longues distances pour développer et servir la clientèle. «Les avocats de pratique privée doivent faire plus d’un district judiciaire pour gagner leur vie», note le bâtonnier de l’Abitibi-Témiscamingue, Me Marc Ouimette.

Des districts judiciaires, sa région en compte trois : celui de Témiscamingue, au sud, celui de Rouyn-Noranda, qui couvre la MRC du même nom, et le district de l’Abitibi, qui s’étend jusqu’à l’extrémité nord de la province. Un immense terrain de jeu, de plus de 120 000 km2!

«Un juriste qui se spécialise dans un domaine du droit doit travailler sur l’ensemble du territoire, poursuit Me Ouimette. Un avocat qui fait du droit familial, par exemple, doit pratiquer en partie à Val-d’Or, à Rouyn-Noranda, à Amos. Il n’est pas obligé d’aller dans le Grand Nord, mais pour que sa pratique soit rentable, il lui faut se déplacer dans plusieurs palais de justice.»

Cette réalité ne touche évidemment pas les avocats au service d’un contentieux d’entreprise, les procureurs des poursuites criminelles et pénales, les salariés de l’aide juridique. À souligner, tous les avocats du Nunavik travaillent pour le gouvernement du Québec ou pour celui de la région, et on n’y trouve pas de cabinet de pratique privée.

Plus on s’approche de l’Arctique, plus les palais de justice se font rares. Plusieurs localités du Nord-du-Québec sont desservies par la Cour itinérante : des avions nolisés transportent juges, procureurs des poursuites criminelles et pénales, avocats de la défense, greffiers, etc., pour tenir des procès. «J’ai connu une époque où l’on allait dans les arénas des réserves autochtones, dans le petit restaurant au deuxième étage. On plaçait des tables et la Cour se réunissait là», se souvient Me Serge Fleury, un avocat de pratique privée de Chibougamau qui a longtemps travaillé pour la caravane de la Cour itinérante. Aujourd’hui, les infrastructures sont plus modernes, y compris dans les réserves amérindiennes.

En plus de se déplacer sur plusieurs kilomètres pour pratiquer, de nombreux avocats se rendent fréquemment au «Sud» pour des réunions de travail, des congrès ou autres. Me François Dorval, de la Société Makivik, assiste deux ou trois fois par mois à des réunions à Montréal, Québec ou Ottawa.

Touche-à-tout

Pour s’installer en région éloignée, la polyvalence est de rigueur! Pour une raison fort simple : dans les petits patelins, les juristes se comptent parfois sur les doigts d’une main, et d’ailleurs tous les professionnels se plaignent du manque de relève. Il faut donc être prêt à mettre la main à la pâte et toucher à tout pour survivre.

C’est le cas à Chibougamau, petite ville située entre le Lac-Saint-Jean et l’Abitibi, isolée au cœur d’un territoire où les villages sont rares. Elle ne compte que quatre avocats, dont Me Fleury. Ce dernier travaille fin seul. «Cinq minutes je suis secrétaire, cinq minutes je suis comptable, cinq minutes je vide les poubelles… et je fais aussi de la pratique!» lance-t-il avec humour.

Me Nathalie Ross, notaire, travaille en solo dans le village de la Haute-Côte-Nord qui l’a vue naître, Les Bergeronnes. Au recensement de 2006, la localité comptait 659 habitants. Mariages, testaments, immobilier : elle touche à tout. «Avec le temps, ça devient de plus en plus facile. Je refais les mêmes dossiers avec des clients différents.»

Me Ross aimerait embaucher pour diminuer sa charge de travail et poursuivre le développement de sa clientèle, mais les candidats se font rares. «On pourrait être jusqu’à quatre notaires dans mon bureau. J’ai embauché une notaire, mais elle est partie en congé de maternité. Et si seulement j’avais une secrétaire juridique… Mais je n’en trouve pas», soupire-t-elle.

Les ressources se font tellement rares que certains notaires offrent des services qui sont généralement l’apanage des avocats. «Dans les régions éloignées, ce sont les notaires qui offrent des conseils en droit des affaires, remarque Me Jean Lambert, président de la Chambre des notaires. Les PME en région sont plus près de leur notaire que des avocats», précise-t-il.

Les professionnels utilisent les mêmes bases de données, inforoutes sécurisées et autres outils informatiques que leurs collègues des grands centres.

L’inverse est tout aussi vrai : certains avocats font une incursion dans le monde du notariat. Me Yvon Parent, un Métis de la réserve de Mashteuiatsh (sur la rive ouest du lac Saint-Jean), travaille à son compte depuis 15 ans, après avoir œuvré pour le conseil de bande. «Je suis avocat, mais j’agis un peu comme le notaire du village. J’aide les gens à faire leur testament ou des transactions immobilières, je donne beaucoup de conseils. Par exemple, une réserve vend un terrain et il n’y a pas de notaire? Je vais aider. Des résidents ne savent pas lire et écrire? Je leur lis et leur explique les lettres qu’ils reçoivent, je remplis leur formulaire de pension de vieillesse.» Un travail plus «communautaire» que légal, souligne Me Parent.

Et le développement professionnel?

Qu’ils résident au centre-ville de Montréal ou en pleine taïga, notaires et avocats ont l’obligation de suivre un nombre minimal d’heures de formation continue. Et les deux professions parviennent à organiser des sessions de formation en personne aux quatre coins de la province. «Le bâtonnier du Québec disait récemment que c’est en Abitibi-Témiscamingue qu’il y a le plus grand nombre d’heures de participation aux formations au Québec, après Montréal et Québec», se félicite le bâtonnier de la région, Me Ouimette.

Les régions éloignées ont considé­rablement développé l’accès à Internet haute vitesse. Les professionnels utilisent les mêmes bases de données, inforoutes sécurisées et autres outils informatiques que leurs collègues des grands centres. Ce qui facilite aussi la participation aux formations en ligne données par le Barreau et la Chambre des notaires.

«Un avocat de l’Abitibi-Témiscamingue peut faire ses heures de formation juste en suivant nos activités prévues en région», souligne-t-il. Si loin, si proche…

Cet article est tiré du guide
Les carrières du droit 2013

Partager