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À contre-courant

Le port de l’Arsenal, entre le quai de la Rapée et la place de la Bastille, à Paris.

Le port de l’Arsenal, entre le quai de la Rapée et la place de la Bastille, à Paris.
Photo : Bianca Joubert

Pour certains travailleurs français, la vie ressemble à un long fleuve tranquille. Elle a l’ondulation de la Seine, de la Marne ou de la Sarthe. Retour du travail rime avec bercement des flots, quand le bureau n’est pas carrément sur l’eau.

Comment vivre à une minute du métro parisien tout en ayant l’impression d’habiter à la campagne? Louis-Marie Couturier, contrôleur de gestion chez EMI Music, a trouvé la solution. Son coin de paradis, il l’a déniché sur l’eau, au port de l’Arsenal, surplombé par la rame de la station Bastille.

Chaque soir, en rentrant du boulot, il a l’impression que les vacances commencent. Pieds nus sur le pont du Minor Swing, un houseboat anglais blanc et rouge de 12 mètres, il lance des morceaux de pain à des carpes énormes qui bondissent hors de l’eau. Ou prend l’apéro sur la terrasse en se laissant bercer par les flots.

À l’aube de la quarantaine, Louis-Marie habite sur l’eau depuis sept ans. Le Minor Swing est son deuxième bateau. Après avoir habité de petits appartements sombres dans la capitale, il ne voit pas ce qui pourrait le faire retourner sur terre. «Quels que soient vos soucis, en entrant dans la marina, vous décrochez facilement», raconte celui qui préfère les couchers de soleil dans le port au confort plus douillet d’une maison.

Ce qui était un moyen économique de se loger, avec les avantages d’un habitat individuel en ville, tend à devenir un luxe.

Selon la Fédération des associations de défense de l’habitat fluvial (ADHF-F), qui chapeaute quelque 80 associations sur l’ensemble du territoire français, on trouve aujourd’hui plus de 1 000 bateaux habités en France, dont environ 80 % dans la région parisienne.

Inconnu il y a une quarantaine d’années, le phénomène des bateaux-logements s’est beaucoup développé durant les années 80 et 90, et se stabilise depuis. Le déclin du transport fluvial à partir des années 70 a envoyé beaucoup de bateaux de commerce à la casse, où l’on pouvait les acheter pour le prix de la tôle et les réaménager en maisons flottantes.

Territoires occupés

Alain Carlier fait partie de la première cohorte de pénichards en France. Il vit depuis 37 ans sur le Pytheas Vivas, une péniche de 30 mètres amarrée à deux pas du Louvre et du jardin des Tuileries, avec en toile de fond une vue sur le pont Alexandre III et la tour Eiffel. Dix jours par mois, des touristes profitent de son emplacement de rêve. Ils louent une chambre d’hôtes à bord de cette sorte de «couette et café» flottant géré par ce retraité du monde de la presse et sa conjointe, Rita. «Quand j’ai acheté, nous étions une quinzaine à vouloir vivre sur un bateau dans toute la France. Nous étions considérés comme des SDF!» relate le sexagénaire avec un sourire, non sans avouer les débuts très baba cool de l’ère de l’habitation flottante.

Aujourd’hui, fini le «Far West» sur les berges : les législations se sont durcies et les coûts d’amarrage ont beaucoup augmenté. Une position recherchée comme celle du Pytheas Vivas a un prix : 700 euros par mois (presque 1 000 dollars canadiens). Un prix calculé en fonction de l’emplacement et de la longueur du bateau, payable sous forme de redevances mensuelles pour l’occupation temporaire du domaine public à Voies navigables de France (VNF), l’autorité publique chargée de la gestion du réseau de 6 700 km de voies navigables. Et gare à ceux qui se trouvent en situation irrégulière : en occupant un emplacement illégal, ils s’exposent à une contravention de grande voirie, 150 euros d’amende par jour (plus de 200 dollars canadiens) et parfois des années de délai avant la comparution devant un tribunal.

Acquérir un bateau-logement équivaut à acheter une maison sans jamais être propriétaire du terrain : l’eau française n’appartient à personne. Cette idée plaît bien à Laurence Ballin, installée sur le King Cheese depuis cinq ans dans le port de Créteil, une ville de la banlieue sud-est de Paris. Elle coule de beaux jours sur la Marne avec son amie Fabienne Lemoine. «Je n’aime pas la notion de possession du territoire. Avec le bateau, il y a un aspect nomade; on peut voyager, s’arrêter dans les ports, repartir quand on veut. On est aussi obligé de prendre son temps : on peut faire le tour de l’Europe à 8 km/h!» explique la rédactrice graphique de 42 ans qui travaille sur son bateau, son quatrième en 19 ans.

Parking de luxe

Ce qui était un moyen économique de se loger, avec les avantages d’un habitat individuel en ville, tend à devenir un luxe. Une nouvelle clientèle de plus en plus aisée, capable de suivre la flambée des prix provoquée par la rareté des places autorisées, s’est installée. Un bateau aménagé se vend aujourd’hui entre 350 000 et 1 000 000 d’euros (entre 500 000 et 1 400 000 dollars canadiens), une donnée qui n’est pas sans conséquence sur la mixité sociale qui régnait auparavant dans le monde de l’habitat fluvial. «Le risque ici, c’est que ça devienne un parking à bateaux de luxe», craint Louis-Marie Couturier à propos du port de l’Arsenal, selon lui un petit village où tout le monde se connaît et où l’on peut encore emprunter une tasse de sucre à ses voisins à n’importe quelle heure.

L’engouement pour ce mode de vie insolite se fait sentir à travers les longues listes d’attente pour un emplacement et le stationnement en sardines des bateaux dans certains ports parisiens. «Ce n’est pas difficile aujourd’hui d’avoir une place dans Paris. C’est carrément impossible!» explique Christian Duguet, président de l’ADHF-F, qui précise que seulement une dizaine de nouveaux emplacements ont été créés dans toute la France en 2009.

Le bureau tangue

Lorsqu’on est un peu bricoleur, le bateau-logement offre beaucoup d’avantages. Nelly Bichet, créatrice de chapeaux au Mans, à 185 km de Paris, a carrément choisi d’installer atelier, boutique et logement sur une péniche. Elle était en quête d’un lieu à acheter pour travailler lorsqu’elle a aperçu le Santez Anna, un chaland nantais dont la coque n’était plus sortie de l’eau depuis les années 60. La péniche de 26 mètres, construite en 1911, a passé 2 ans dans un chantier naval de réparation avant d’être entièrement réaménagée par l’artisane de 37 ans et son conjoint.

Depuis 2008, ils y habitent avec le petit Auguste, cinq ans, et s’apprêtent à accueillir un deuxième enfant dans leur surface habitable de 100 mètres carrés, dont un tiers est réservé à la création de chapeaux. Aucun regret pour Nelly Bichet, malgré les risques de vivre en milieu aquatique, soit avoir à porter des cuissardes de pêche pour sortir de chez soi quand les passerelles sont immergées ou perdre son trousseau de clés ou son téléphone dans la flotte… Elle compte même promener son atelier-boutique – le Kokochnik, du nom d’un chapeau russe – dans d’autres ports pour offrir ses couvre-chefs. Dès que le moteur sera fin prêt, probablement pour les 100 ans du Santez Anna, en 2011!

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