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Votre testament numérique

Votre existence sur le Web se prolongera vraisemblablement au-delà de votre vie sur terre. Que souhaitez-vous qu’il advienne de votre mémoire virtuelle? C’est à vous de le décider…

En mai 2012, nouvellement grand-père, Pierrot Péladeau, chercheur associé au CEFRIO et spécialiste en évaluation sociale de systèmes d’information, a entrepris de rédiger son testament numérique afin de léguer à ses descendants des textes, des photos et des enregistrements sur le Web.

Par la nature de son travail, il était aussi conscient que son départ pour l’au-delà pourrait mettre ses clients dans le pétrin s’il ne laissait aucune marche à suivre. «J’analyse la fonctionnalité de systèmes d’information. Ça peut être, par exemple, de vérifier qu’un formulaire de changement d’adresse sur un site gouvernemental fonctionne bien. Je travaille avec beaucoup de matériel en ligne et avec divers comptes et mots de passe.»

Internet renferme une foule de données qui témoignent de notre vie virtuelle. Mais la plupart des gens ignorent qu’ils possèdent un tel patrimoine. Il s’agit de bien plus que leur compte Facebook! «Ça concerne tout ce qu’on possède, crée ou enregistre en format numérique et qui peut être retracé sur le Web ou notre ordinateur», explique Jacynthe Touchette, qui a rédigé l’ouvrage Le patrimoine numérique, le Web et la mort, dans le cadre d’un cours de maîtrise en sciences de l’information à l’Université de Montréal. Et quand vient le temps de léguer ce type d’avoirs, le testament traditionnel est dépassé.

Un saut dans l’inconnu

Des spécialistes se sont déjà penchés sur la question du legs numérique, comme la Montréalaise Adele McAlear avec son blogue Death and Digital Legacy ou encore les Américains John Romano et Evan Carroll avec leur livre Your Digital Afterlife.

La première chose à faire pour assurer la transmission de votre patrimoine numérique est de dresser un inventaire de tous vos actifs en ligne : comptes, sites Web, blogues, vidéos, photos, etc. Ensuite, vous devez préciser quelle sera la destinée de vos comptes et de votre contenu sur le Web à votre décès : leur fermeture, leur suppression ou leur maintien en ligne. Une personne, que vous aurez préalablement informée de votre démarche, doit également être désignée pour exécuter vos dernières volontés numériques.

Le moment venu, cette personne aura sans doute besoin de vos mots de passe. Par contre, assurez-vous de ne pas garder ces informations dans votre ordinateur ou dans votre courriel. Un ordinateur volé ou un courriel piraté pourraient devenir une mine d’or pour les fraudeurs, que vous soyez toujours de ce monde ou non! «Il faut conserver une version papier de ces renseignements en lieu sûr», dit Jacynthe Touchette.

Toutefois, rien ne garantit que vos désirs seront exaucés. Au Québec, il n’existe aucune loi régissant le legs numérique, contrairement à certains États américains. L’Oklahoma et l’Idaho, entre autres, ont une législation qui donne aux exécutants testamentaires le droit le droit d’accéder aux comptes en ligne d’une personne décédée. Au ministère de la Justice du Québec, une porte-parole indiquait qu’aucun projet de loi concernant le legs numérique n’était en cours au moment d’écrire ces lignes.

Malgré sa prévoyance exemplaire, Pierrot Péladeau ne se doutait pas que sa notaire démissionnerait de son dossier, dépassée par les questions d’ordre numérique. Il relate d’ailleurs son chemin de croix sur son blogue. «J’ai finalement trouvé un notaire intéressé par ma cause et qui avait une bonne connaissance d’Internet. Il a maintenant une enveloppe avec toutes les indications concernant mes avoirs numériques. Toutefois, rien n’est légal, car il n’y a pas de loi!» déplore-t-il.

Dans les limbes

Une autre difficulté concerne la propriété intellectuelle des textes, vidéos et photos sur des sites tiers. Pour léguer un bien, il faut en être propriétaire. À qui appartient le contenu sur Facebook, Flickr ou Twitter? À l’utilisateur ou à l’éditeur de service en ligne? La réponse se trouve en partie dans les conditions d’utilisation des sites concernés.

Ainsi, Facebook stipule que les informations qu’un utilisateur publie dans son site appartiennent à l’utilisateur, mais que ce dernier accorde une licence non exclusive sur son contenu à l’entreprise. Autrement dit, Facebook peut en faire l’utilisation. Les héritiers d’une personne décédée, eux, n’auront probablement aucun droit sur ce qui se trouve dans son compte. Facebook offre néanmoins deux options aux proches d’un utilisateur qui décède : fermer le compte ou le transformer en mémorial.

En l’absence de lois et de directives claires, certains pourraient être tentés de faire appel à des sites comme legacylocker.com, deathswitch.com et laviedapres.com, qui offrent de gérer votre héritage sur le Web. «Ce type de sites peut disparaître du jour au lendemain. Il n’y a pas de garantie de pérennité», fait toutefois remarquer Jacynthe Touchette. De plus, il est difficile de vérifier la fiabilité de ce genre de service avant de mourir!

Alors pourquoi faire un testament numérique si son exécution demeure incertaine? «Il faut guider nos proches à travers le fouillis de notre ordinateur, leur donner une marche à suivre», explique Jacynthe Touchette. En ayant les mots de passe, ils pourront tenter de fermer ou, au mieux, de modifier certains comptes en ligne. Par exemple, si l’on tenait un blogue, ils pourront y aviser les lecteurs que l’auteur est décédé.

Sans oublier que tout objet ayant appartenu à une personne peut prendre une valeur sentimentale après sa mort, y compris une photo sur le Net. Enfin, il est toujours bon d’inventorier occasionnellement ses avoirs numériques. «Il peut y avoir du contenu sensible qu’on préférerait que notre famille ne voie pas», ajoute Jacynthe Touchette. S’occuper de son patrimoine numérique de son vivant reste à ce jour la meilleure des garanties.

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