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Recherche garderie désespérément

Comment s’y prendre pour trouver une place en garderie à 7 $ pour son enfant? Malgré la création d’un guichet unique d’accès aux places en garderie à contribution réduite, les parents doivent suivre un véritable parcours du combattant.

Avant même d’être née, Mila existait : c’était un numéro sur une liste d’attente. Deux ans et demi plus tard, son nom figure toujours sur la liste d’environ 80 centres de la petite enfance (CPE), ainsi que sur celle de la Coopérative Enfance Famille, le guichet unique d’accès aux places en garderie du Plateau-Mont-Royal. Cette place à 7 $, Mila n’en profitera probablement pas avant d’entrer à la maternelle. Mais avec un peu de chance, son petit frère né en janvier dernier l’occupera peut-être à sa place!

Un non-sens, estiment leurs parents, l’avocat Thierry Martel et la designer graphiste Caroline de Léry. Des 80 garderies contactées en octobre 2008 pour inscrire leur futur bébé, aucune n’a jamais rappelé. Ils sont si découragés qu’ils ont récemment écrit une lettre ouverte à la ministre de la Famille, Yolande James, pour réclamer davantage de places en CPE. «Les politiques sur les garderies sont complètement déconnectées de la réalité, dit la maman. Un enfant qui ne peut être admis en tant que poupon [un enfant de moins de 18 mois] dans une garderie à 7 $ n’a pratiquement aucune chance d’en fréquenter une avant de commencer l’école. C’est déprimant.»

Comme eux, Geneviève Lemaire, coordonnatrice logistique dans une entreprise montréalaise, a inscrit son enfant sitôt qu’elle a appris qu’elle était enceinte, en novembre 2008. «On m’avait dit de m’y prendre tôt, ce que j’ai fait. J’ai appelé toutes les garderies subventionnées de mon quartier, et j’ai recommencé les mêmes démarches un an plus tard, lorsque nous avons déménagé. À ma grande surprise, aucune n’a jamais donné de nouvelles.» Désespérés de trouver une place à 7 $, elle et son conjoint ont finalement opté pour une garderie privée en milieu familial, non subventionnée, au coût de 30 $ par jour avec émission d’un reçu pour fins de remboursement d’impôt. Même situation pour Caroline de Léry et Thierry Martel, qui déboursent quant à eux 35 $ par jour… même quand la garderie est fermée pour trois semaines pendant les vacances.

Faute de places dans une garderie à contribution réduite, les parents n’ont d’autre choix que de se tourner vers les garderies familiales non subventionnées et non réglementées par le ministère de la Famille et des Aînés.

Ces dernières ne semblent pas manquer de jeunes clients : en 2003, elles accueillaient 1 620 enfants contre 15 000 aujourd’hui. Rien qu’en 2010, elles ont créé 4 000 nouvelles places supplémentaires!

En comparaison, les garderies à contribution réduite (CPE, garderie privée subventionnée ou milieu familial subventionné) étaient à l’origine de 2 000 nouvelles places en 2010, alors qu’elles représentent plus de 90 % de l’offre de services de garde au Québec. Une économie considérable pour le gouvernement, même si, dans les faits, les budgets alloués aux garderies à 7 $ augmentent chaque année.

C’est ça ou rien

Le hic, c’est que privé ne rime pas toujours avec qualité. La journaliste Raphaëlle Derome en a fait l’expérience. Son petit Albert, un an, a fréquenté une garderie où l’hygiène et la sécurité laissaient à désirer. «Par exemple, il n’y avait pas de table à langer. Les enfants étaient changés sur le lit et les microbes pouvaient circuler de l’un à l’autre. Pour moi, c’est une règle de base, mais je n’avais pas remarqué cette situation en visitant la garderie.»

Au-delà de la liste d’attente, une autre règle non écrite, mais acceptée de facto, prévaut : celle de la fratrie. À l’opposé, aucune priorité n’est accordée aux résidents d’un quartier donné.

À la garderie que fréquente sa fillette, tous les enfants déposent leurs suces dans le même pot, raconte Caroline de Léry. Bonjour la transmission accélérée de microbes! Mais ce qu’elle trouve encore plus difficile à avaler, c’est qu’aucun règlement n’encadre les pratiques des garderies privées, contrairement aux milieux subventionnés. Elle donne de nombreux exemples : les enfants ne font pas de bricolage et peu d’activités, ils ne sortent pas dehors, le ratio enfants/éducateur n’est pas respecté, le personnel est peu ou pas formé et ne parle pas nécessairement français. «Ça sert à quoi de préparer des compotes bio à ta fille et de faire du yoga bébé si c’est pour la laisser dans un milieu de ce genre un an plus tard? Si on se plaint, la réponse est facile : allez ailleurs. Mais c’est la seule garderie qu’on ait trouvée, car dans le Plateau-Mont-Royal, où nous habitons, le manque de places est encore plus criant. On se sent vraiment impuissants.»

Quant à Benjamin, le fiston de Geneviève Lemaire, il passe probablement plus de temps devant la télévision qu’il ne le ferait dans une garderie offrant un programme éducatif, soupçonne sa mère. Par ailleurs, la gardienne en charge laisse parfois sa fille (à peine, sinon pas du tout majeure) s’occuper des enfants pendant qu’elle va faire des courses, les repas sont vite expédiés et l’horaire n’est pas des plus structurés. «Mon fils est tout de même bien où il est, mais si un CPE m’appelle demain matin, c’est sûr que je prends la place! Ce n’est pas seulement une question d’argent : je crois qu’il serait mieux encadré.»

La mini-séduction

Jeunes parents d’un garçon de deux ans et demi et d’une fillette de huit mois, Nancy Pelletier et Jean-Pierre Carrier font partie des heureux élus du système : leurs deux bambins fréquentent un CPE près de chez eux (et le même CPE de surcroît, ce qui n’est pas le cas de toutes les familles). Leur «chance» a tout de même nécessité quelques sacrifices, dont celui de précipiter l’entrée de leur petit Charles en garderie. Il avait à peine deux mois lorsque le CPE s’est manifesté. S’il passait son tour, il perdait la place jusqu’à l’année suivante. «Et ça, on ne pouvait pas se le permettre, raconte Nancy. Il a donc fait une intégration progressive à partir de septembre. Je restais avec lui les premiers temps, et petit à petit, je le laissais une heure, puis deux, puis une demi-journée.»

D’autres parents essaient carrément de forcer le destin pour dégoter une place à 7 $. Certains offrent des chèques-cadeaux aux éducatrices, d’autres envoient des fleurs ou une photo encadrée de leur petit ange accompagnée d’une carte qui dit : «Prenez-moi, je suis mignon…», raconte Isabelle Gorini, directrice adjointe du CPE Rhéa, à Montréal. «Ça ne fonctionne pas, nous restons de marbre devant ce genre d’initiatives; la priorité est établie en fonction de l’inscription sur la liste d’attente. C’est plutôt triste d’avoir à dire non : on voit bien que les parents sont désespérés.»

Le CPE Rhéa compte 117 places réparties dans deux installations du quartier Rosemont. Sa liste d’attente, elle, comporte… 1 800 noms! Comme l’établissement n’adhère pas à la Coopérative Enfance Famille, le guichet unique d’accès aux places en services de garde pour Montréal (voir encadré), la liste d’attente est gérée à l’interne. Les appels sont si nombreux qu’il faut parfois noter l’heure de chaque appel en plus de la journée! «C’est certain qu’il y a beaucoup de parents qu’on ne contactera jamais, poursuit Isabelle Gorini. Il y a tout simplement plus d’enfants que de places disponibles.»

Au-delà de la liste d’attente, une autre règle non écrite, mais acceptée de facto, prévaut : celle de la fratrie. Dans la plupart des garderies à contribution réduite, on accueillera les frères et sœurs d’un enfant fréquentant déjà l’établissement avant même de sortir la liste d’attente. Ainsi, la fillette de Nancy Pelletier a pu intégrer la même garderie que son frère quelques mois après sa naissance. Favoriser la fratrie est une pratique saine qui resserre les liens entre enfants, mais qui arrange aussi les parents d’un point de vue pratique, remarque Isabelle Gorini. Elle cite l’exemple d’une famille habitant Verchères, à une quarantaine de kilomètres du CPE, qui se verrait mal intégrer une tournée de garderies à un horaire déjà chargé.

À l’opposé, aucune priorité n’est accordée aux résidents d’un quartier donné, déplore Caroline de Léry, contrairement aux écoles, qui fonctionnent par territoire. Ainsi, plusieurs petits banlieusards fréquentent les garderies montréalaises, puisque les parents travaillent en ville et les y déposent en passant. «Mais si une place à 7 $ se libère à Laval, je ne vais pas traverser le pont pour y conduire ma fille!» souligne Caroline. Fait à noter, certaines garderies donneront aussi priorité aux enfants des éducatrices ainsi qu’à ceux des parents travaillant dans l’établissement.

Aussi bien dire que les chances d’inscrire un premier enfant âgé de moins de deux ou trois ans sont aussi grandes que de gagner le gros lot. Pourtant, en 2008, le gouvernement libéral promettait la création de 18 000 nouvelles places d’ici 2012 – une prévision qui a ensuite été devancée à 2010 –, pour porter à 220 000 le nombre de places à 7 $. Or, au 30 décembre dernier, il manquait toujours 6 000 places pour combler l’objectif. Au bureau du ministère de la Famille et des Aînés, on affirme que le dossier suit son cours. La construction de nouveaux immeubles exige du temps, et certains constructeurs ont pris du retard, ce qui explique la grande majorité des délais, précise le porte-parole.

Pour maximiser les chances du petit dernier de décrocher une place à 7 $, Caroline de Léry n’a pas perdu une seconde. Le test de grossesse dans une main et le téléphone dans l’autre, elle l’a inscrit sur les listes d’attente avant même d’annoncer la nouvelle au papa! «On espère au moins qu’il pourra prendre la place de sa sœur, mais on n’a même pas une lueur d’espoir à ce sujet. Ce sera absolument impossible pour nous de payer deux places à 35 $.» La ministre de la Famille et des Aînés, Yolande James, n’a pas donné suite à leur lettre.

Un conseil : si vous prévoyez avoir un premier enfant dans les années à venir, songez donc à ouvrir une garderie!

L’ABC du CPE

Trucs pour mettre toutes les chances de son côté

  • Commencer les démarches au début de la grossesse. Idéalement, dès que la date approximative de naissance est connue.
  • Inscrire votre enfant (ou plutôt votre embryon!) au moyen du guichet unique du ministère de la Famille et des Aînés, qui diffère selon la région.
  • Attention : plusieurs garderies à contribution réduite n’adhèrent pas au guichet unique. Il faudra aussi les appeler une à une pour inscrire l’enfant.
  • Rappeler régulièrement (tous les trois ou quatre mois) pour maintenir l’intérêt et vous informer de la progression de la liste. Vous aurez ainsi l’heure juste.
  • Mettre vos coordonnées à jour en cas de déménagement.
  • À noter : en raison des places laissées vacantes par les enfants qui migrent vers la maternelle, septembre est la période de l’année où il y a le plus de mouvement dans les garderies. Le reste du temps, le volume de places disponibles est moindre, et est essentiellement dû aux déménagements.


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