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Le rejet des travailleurs vieillissants

Le rejet des travailleurs vieillissants

Jean Carette

Entrevue avec Jean Carette
Photo : Rachel Côté

Muguette Paillé, une chômeuse de 53 ans, a soulevé la question qui tue lors du débat des chefs de la dernière campagne électorale fédérale. Comment aider les travailleurs vieillissants à trouver un emploi alors que le marché du travail les boude? Pelure de banane pour les politiciens, sac de nœuds pour les économistes, la question n’a pas trouvé de réponse miracle.

Ce n’est pas étonnant, selon Jean Carette, 69 ans, professeur de sociologie retraité de l’UQAM, qui a consacré 40 ans de sa vie à l’étude du vieillissement. Le problème est avant tout une question de perception : dès l’âge de 45 ans, un travailleur devient «vieux» aux yeux des employeurs. Et surtout, il donne l’impression de coûter plus cher qu’un jeune. Ce calcul joue impitoyablement contre les travailleurs expérimentés, qui risquent alors de basculer dans la précarité d’emploi et le chômage de longue durée.

Président d’Espaces 50+, un réseau d’aînés incubateur de projets, Jean Carette constate que la société ne sait pas gérer le vieillissement, «cette aventure qui, individuellement, se termine mal». Mais collectivement, une fin plus heureuse est possible, à condition de distinguer travail et emploi. Et de faire du travail une pierre fondamentale du développement de tout individu qui vieillit.

JOBBM  Les monsieurs et madames Paillé de ce monde ont-ils raison de s’inquiéter quant à leur avenir sur le marché du travail?
Jean Carette Oui. Si on avait à déterminer un âge à partir duquel on est vieux dans notre société, ce serait 45 ans pour les hommes et 50 ans pour les femmes. Car selon les statistiques de chômage, c’est l’âge charnière où les travailleurs basculent dans le petit boulot précaire et le chômage de longue durée. La différence d’âge entre les hommes et les femmes s’explique par une triste raison : les femmes coûtent moins cher en salaire; elles sont donc gardées plus longtemps en poste.

  Pourquoi les travailleurs de plus de 50 ans ont-ils des difficultés à se maintenir en emploi?
J. C. D’abord, il y a l’âgisme, un préjugé qui arrive dès que vous avez des cheveux gris et qui vous colle à la vie d’une façon tenace. Autrefois, avoir des années de travail derrière soi était une vertu; aujourd’hui, c’est un handicap. Ensuite, dans le jeu du capitalisme, celui qui coûte plus cher souffre toujours. On vit dans une société dominée par le «combien tu t’appelles?», réduite à un marché. Et un marché, ça sert à faire toujours plus d’argent! Cette loi s’applique au travail. Le mouvement de fond est donc de foutre à la porte les plus âgés parce qu’ils coûtent plus cher. Pas seulement parce qu’ils ont un salaire plus élevé, mais parce qu’il faut les recycler et que ça coûte des milliers de dollars. Si l’employé a 55 ans, allez-vous pouvoir amortir cette somme en 10 ans? Entre un travailleur âgé et un jeune loup formé, qui coûte moins cher et qui est prêt à travailler la fin de semaine, vous choisissez qui? Du point de vue du marché, le choix est clair.

 Mais les travailleurs de plus de 45 ans sont généralement au sommet de leur expérience professionnelle. Pourquoi se priver de leurs compétences?
J. C. C’est vrai pour ceux qui ont un travail qu’ils aiment, dans lequel ils s’épanouissent et produisent quelque chose d’enrichissant pour eux-mêmes et pour la société. Par exemple, moi, à 40 ans, je me sentais moins con qu’à 30 ou à 20 ans. Le gros de ma production académique est d’ailleurs venu durant ma quarantaine. Mais il y a une différence entre travail et emploi. Pour ma part, je suis parmi les chanceux qui ont toujours travaillé sans jamais se sentir employés. Le gros lot!

Mais le problème, c’est que la majorité des travailleurs ne sont pas dans cette situation. Ils n’ont pas un travail, mais un emploi non gratifiant, ne serait-ce qu’à leurs propres yeux. Et rendus dans la quarantaine ou la cinquantaine, ils sont usés et en ont plein les bottes. Ils peuvent alors devenir moins productifs et le marché réagit en leur montrant la porte. Ils doivent alors recommencer à zéro dans un autre boulot. Comme la plupart ne retournent pas aux études, ils doivent se contenter du premier petit boulot qui se présente. Et de là, ils basculent dans la précarité.

  Les travailleurs âgés ont pourtant des atouts par rapport aux plus jeunes. Quels sont-ils?
J. C. La maturité, entre autres, c’est-à-dire la capacité d’organiser positivement ce qui vous arrive dans la vie. Les travailleurs âgés ont une capacité à rebondir. Un bon grain de raisin a subi des orages et produit du bon vin… Le mécanicien qui fabrique des pièces automobiles n’apprendra pas à un jeune à manier les équipements. Le jeune le sait autant que lui, sinon mieux. Par contre, il peut lui apprendre à prendre une pause avant de mettre son doigt dans la machine parce qu’il est fatigué; c’est l’expérience. Dans les magasins à grande surface notamment, les travailleurs âgés sont aussi embauchés parce qu’ils prennent le temps d’écouter la madame qui a un tuyau qui fuit et de décoder son besoin. Ils sont moins impatients. Et ils ne se cachent pas dans les allées quand ils voient un client arriver!

Au Québec, 50 % des retraités vivent une espèce de mort sociale, il n’y a plus qu’une survie biologique en cours.
– Jean Carette

  Les travailleurs vieillissants sont-ils forcés de prendre leur retraite hâtivement faute de retrouver du travail?
J. C. En effet, pour plusieurs, c’est une suite de petits boulots, entrecoupés de petits loisirs, puis bientôt plus rien. Chose certaine, le créneau des petits boulots se développe de façon incroyable. Environ 40 % des gens de 65 ans et plus retravaillent au bout de deux ans de retraite, au moins à mi-temps. C’est un phénomène révélateur de l’évolution de la société : le modèle de la retraite qui a longtemps prévalu – se former, travailler, puis se reposer et attendre de mourir – devient caduc. La durée moyenne de retraite va bientôt être supérieure à la durée de travail actif. Économiquement, ça fait peur! La formation, le loisir et le travail sont maintenant liés. Prenez les jeunes; ils partent faire le tour du monde, ils reviennent et poursuivent leur carrière. Ce modèle mouvant rattrape aujourd’hui les retraités qui, de toute façon, sont souvent pauvres et doivent retravailler.

  Des commerces embauchent de plus en plus de travailleurs âgés et des retraités. Profitent-ils d’une main-d’œuvre facile d’accès et bon marché?
J. C. Chose certaine, ils font d’une pierre trois coups! Ils embauchent quelqu’un qui sera disponible, qui a de l’expérience et qui accepte d’être payé 10 $ l’heure, alors que le jeune exigera au moins 15 $. Et ils se donnent en plus une image d’agents d’innovation sociale! Ils gagnent sur tous les tableaux.

  Le mentorat est perçu comme la solution miracle pour l’intégration des travailleurs âgés. Se leurre-t-on?
J. C. Ça aussi, on le gère mal. Le mentorat devrait se passer tout au long de la vie. Une personne de 40 ans peut aussi apprendre quelque chose à un jeune de 20 ans… Mais là, on voudrait implanter le mentorat à 60 ans? Ce n’est pas naturel. Le mentorat sur le marché du travail doit s’organiser. On est en transition.

  Travailler assure-t-il une retraite plus riche, plus heureuse?
J. C. Au Québec, 50 % des retraités vivent une espèce de mort sociale : ils parlent de ce qu’ils mangent, de leur digestion, de leurs pilules, il n’y a plus qu’une survie biologique en cours. Des études en sociologie ont démontré qu’à 95 %, les gens qui vivent cette sorte de retraite végétative ont souffert toute leur vie d’un travail répétitif, de l’encadrement excessif de leur capacité d’initiative et de précarité d’emploi. Ces trois facteurs se cristallisent à 45 ou 50 ans et font qu’ils basculent dans une retraite qui n’est pas digne d’eux. L’écart est tellement grand entre ce qu’ils rêvaient pour leur retraite et ce qu’ils subissent, qu’ils préfèrent se cacher dans des pratiques végétatives ou parfois, selon moi, carrément dans la maladie d’Alzheimer. Oublier les affaires, c’est aussi une façon de mourir…

  Le Québec fonce vers une crise démographique et une pénurie de main-d’œuvre. L’intégration en emploi des travailleurs âgés sera-t-elle alors facilitée?
J. C. Oui, probablement. Déjà, on voit un peu partout des pancartes «Nous embauchons». Des aînés sont donc engagés, mais surtout dans de petits boulots. Et à mon avis, ils vont rester coincés dans ce créneau même pendant la pénurie parce qu’ils sont moins exigeants que les jeunes, notamment. Et les boomers qui se recyclent comme consultants dans leur domaine une fois à la retraite restent une minorité. Pour en faire un business, il faut avoir occupé un haut poste et être très bien préparé. Ça ne s’improvise pas et ce n’est pas possible pour tous les travailleurs.

  Que conseillez-vous aux travailleurs qui craignent le point de bascule à 45 ans ou aux cinquantenaires qui cherchent un emploi?
J. C. Reprenez votre CV et traduisez-le pour faire valoir ce que la vie vous a appris. Rencontrez des conseillers en carrière, des gens capables de valoriser votre expérience et votre maturité, des facteurs encore difficiles à évaluer – d’ailleurs, le gouvernement devrait financer des recherches sur comment chiffrer ce capital maturité/expérience. Aussi, débarrassez-vous du modèle de la carrière linéaire dans une même entreprise. Acceptez la précarité, le changement, la diversité des expériences, la mobilité professionnelle, même si ça fait peur!

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