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Le malentendu sur les introvertis

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Il n’y a rien de mal à être introverti. Cela peut même constituer une grande force.

Un jour, alors que j’étudiais en communication à l’université, un de mes professeurs m’a dit que j’étais douée, mais que, dans la vie, j’allais me faire éclipser par des gens moins talentueux qui parlent plus fort que moi.

Le commentaire ne m’avait pas surprise, car j’y étais habituée. Depuis l’école primaire qu’on me passe la remarque : je suis du type effacé. J’ai même déjà perdu un emploi dans une pâtisserie parce que je n’étais pas assez «fofolle» au goût de la patronne.

Chaque fois qu’on me reproche ma réserve ou mon peu de spontanéité, j’en reste perplexe : qu’y a-t-il de mal à garder le silence?

J’en parle pour exprimer une certaine exaspération, mais aussi parce que je ne suis pas la seule à briller par mon effacement. De 30 à 50 % de la population peut être qualifiée d’introvertie, à divers degrés.

Et cette propension à rester dans l’ombre masque des forces… forcément insoupçonnées.

S’ils doivent imiter l’éloquence et l’entregent des extravertis pour qu’on les remarque, les introvertis doivent éviter de s’éparpiller en essayant de plaire à trop de gens.

J’en ai pris conscience il y a quelques années grâce au livre Introverti et heureux, de la psychanalyste Marti Olsen Laney (traduction de The Introvert Advantage, 2002). Dernièrement, j’ai aussi mis la main sur un essai qui va dans le même sens : Quiet: The Power of Introverts in a World That Can’t Stop Talking de Susan Cain, une ex-avocate devenue conférencière. (Mise à jour : la version française, intitulée La force des discrets, est parue début 2014 aux Éditions JC Lattès.)

Les introvertis préfèrent «vivre dans leur tête» – à réfléchir, à lire, à créer, à résoudre des problèmes –, au lieu de se mêler aux autres. Pas parce qu’ils sont misanthropes, loin de là, mais plutôt parce que les contacts sociaux les épuisent.

Grosso modo, selon les connaissances actuelles en psychologie, les types introvertis sont davantage stimulés par leur environnement que les extravertis. Ils en perçoivent les détails et les nuances avec plus d’acuité et s’absorbent dans l’analyse avant d’agir. C’est ce qui expliquerait qu’ils peuvent rester concentrés sur une tâche pendant des heures, alors que les mondanités leur font l’effet de débarquer sur Neptune.

C’est difficile à comprendre pour les extravertis qui, eux, s’organisent pour être toujours entourés de monde : 5 à 7, réunions de famille, repas d’affaires… Leur vie ressemble à une succession de rencontres, et c’est plutôt la solitude qui les vide.

Une nuance s’impose ici : personne n’est strictement introverti ou extraverti. Reste que la plupart d’entre nous tendent soit d’un côté, soit de l’autre.

Hélas! le quant-à-soi des introvertis alimente un grand malentendu. Timidité, paresse, passivité, froideur… Notre culture entichée de personnalités flamboyantes leur prête à tort toutes sortes de défauts, et les introvertis s’en trouvent parfois dévalorisés au point de renoncer au peu d’ambition sociale qu’ils pouvaient nourrir.

C’est bien dommage, clame Susan Cain dans son bouquin, car ils privent ainsi le reste du monde de leur vigilance, de leur profondeur et de leur sensibilité, pour ne nommer que ces qualités. Elle va jusqu’à dire que davantage d’introversion de la part des investisseurs (et moins d’impulsivité) aurait pu éviter la crise financière de 2008…

Le grand défi des introvertis est donc de récolter la reconnaissance qu’ils méritent. À cet effet, l’auteure propose une solution très sensée. S’ils doivent imiter l’éloquence et l’entregent des extravertis pour qu’on les remarque, les introvertis doivent éviter de s’éparpiller en essayant de plaire à trop de gens. Ils ont plutôt avantage à se concentrer sur un objectif qui leur tient à cœur.

Par exemple, c’est ce qu’a fait Al Gore, l’ex-vice-président américain qui a connu une défaite controversée aux mains de George W. Bush à la présidentielle de 2000. Celui dont on déplorait le manque de charisme durant ses années en politique s’est peu après illustré en sensibilisant le monde entier aux dangers des changements climatiques avec son documentaire Une vérité qui dérange. Cet effort de vulgarisation scientifique ne lui aura valu rien de moins que le Prix Nobel de la paix en 2007.

À une échelle plus modeste, cela peut vouloir dire accepter de parler en public seulement pour traiter d’un sujet qui nous passionne ou, encore, cultiver des relations significatives plutôt que d’empiler les cartes professionnelles. Parmi ses amis, l’être de peu de mots aura avantage à inclure quelques grandes gueules, question de se faire secouer les idées de temps en temps.

Dans ce dossier :

Le malentendu sur les introvertis, 2e partie

En complément

Conférence TED de Susan Cain
(en anglais, avec option de transcription en français)

Blogue de Susan Cain

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