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Jordanie – Les réfugiés syriens contraints de travailler au noir

Jordanie – Les réfugiés syriens contraints de travailler au noir

À Amman, un jeune réfugié exhibe quelques pièces de monnaie syriennes, maigres souvenirs de son pays.
Photo : Valérian Mazataud

Des milliers de réfugiés syriens fuyant la guerre civile vivent en Jordanie, où ils ne reçoivent que peu d’aide humanitaire. Pour survivre, il leur faut travailler, de manière illégale, à la merci de patrons parfois peu scrupuleux.

Dans un célèbre restaurant de poisson du centre-ville d’Amman, un régiment de serveurs en veston noir sillonne les allées, les bras chargés d’assiettes de filets de mérou grillé ou de crevettes épicées. «Pratiquement 30 % de mes employés sont des réfugiés syriens, avoue le propriétaire du Sara Sea Food, qui emploie une cinquantaine de personnes. Je suis là pour les aider; c’est leur seule solution pour faire vivre leur famille.»

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), la Jordanie accueille aujourd’hui environ 88 000 réfugiés syriens, soit le quart de ceux qui ont fui leur pays depuis le début de la violente répression du printemps arabe, en mars 2011. Plus de 35 000 d’entre eux sont hébergés dans les camps de Zaatari ou de Ramtha à une dizaine de kilomètres de la frontière. Le reste, soit plus de 50 000 personnes, est installé dans les villes du nord du pays : Irbid, Mafraq ou Amman, la capitale. Pour le gouvernement jordanien, cependant, les chiffres du HCR sont bien en dessous de la réalité. Le Royaume hachémite estime qu’au moins 200 000 Syriens ont franchi la frontière.

Vidéo : Les réfugiés à l’école




Quoi qu’il en soit, la Jordanie, qui n’a pas signé la Convention relative au statut des réfugiés de 1951, n’autorise pas ces derniers à travailler sur son territoire. Or, beaucoup occupent malgré tout un emploi au noir. «Le gouvernement jordanien ferme les yeux sur le travail illégal, car il sait que les réfugiés sont une population vulnérable», estime Jameel Dababneh, coordonnateur des urgences pour l’organisation non gouvernementale (ONG) Caritas Jordan. Mais, confinés à la clandestinité, les travailleurs réfugiés syriens s’exposent à des abus.

Ouvrier à 13 ans

«En ville, la priorité des familles, c’est de payer leur loyer. Sinon, c’est l’expulsion vers un camp», analyse Alain Robyns, conseiller technique à Caritas Jordan. Et cette option est impopulaire, car les allées et venues sont très contrôlées dans les camps (il faut une autorisation pour en sortir). Certes, les aides ponctuelles existent. Par exemple, ONG ou organismes caritatifs distribuent sporadiquement des colis de nourriture ou de vêtements de même que des bons d’achat. Certaines familles ont des économies, des femmes ayant parfois eu le temps d’emporter leurs bijoux en or. Toutefois, c’est généralement insuffisant pour faire vivre une famille qui peut compter jusqu’à 12 enfants. Les hommes, les femmes, et même les enfants doivent donc trouver un emploi.

C’est le cas chez les Khassem, une famille de six personnes qui habite un demi-sol à Jabal Al-Naser, un des quartiers populaires d’Amman. Ici, c’est Ahmad, 15 ans, et son frère Mohidin, 13 ans, qui subviennent aux besoins de la famille. «On n’aurait jamais imaginé qu’un jour on devrait quitter l’école et travailler sur un chantier», commente l’aîné. Les enfants gagnent chacun 5 dinars jordaniens (DJ) par jour, soit 7 $ pour 11 heures à porter des barres de fer qui servent à la construction d’une villa.

La Jordanie impose pourtant un salaire minimum de 8 DJ (11 $) par jour pour 8 heures de travail, et l’âge légal requis pour travailler est de 16 ans. «De nombreux employeurs sont prêts à recruter des réfugiés, car ils savent que ceux-ci accepteront un bas salaire et de mauvaises conditions», reconnaît Haytham Khassawneh, porte-parole du ministère du Travail de la Jordanie. Les deux enfants peuvent en témoigner. «Notre premier employeur ne nous a même pas payés. De toute façon, on ne peut pas aller voir la police», déplore Ahmad. «Il faut travailler pour gagner sa vie, se résigne son petit frère. On n’a pas le droit de rester à rien faire si on n’a pas d’argent.»

Pour Mussaab Eyrouth (nom fictif), le travail clandestin est «le prix de la liberté». Le jeune électricien, qui dirigeait une petite entreprise en Syrie, doit aujourd’hui ranger des boîtes dans un supermarché ou pelleter des tas de sable. «Un jour, mon patron m’a dit que j’étais comme un esclave.»

Le charme des Syriens

Combien de Syriens travaillent dans ces conditions en Jordanie? Aucune statistique n’est disponible, mais, selon les observations faites sur le terrain, le Magazine Jobboom estime qu’un tiers des familles de réfugiés compte au moins un membre au travail, pour un total d’environ 10 000 travailleurs syriens illégaux.

Avec un taux de chômage de 12,6 % (24 % chez les 15-24 ans) dans le pays, voilà une donnée qui n’a pas de quoi ravir les Jordaniens. D’autant plus que les autorités calculent avoir déjà reçu 450 000 réfugiés irakiens ainsi que plusieurs milliers de Libyens, de Soudanais et de Somaliens, tous à l’affût de petits boulots. «Beaucoup de Syriens sont employés dans les boutiques et les centres commerciaux. On les remarque facilement : ils sont plus nombreux que les Jordaniens!», déplore Reem Hoseh, conseillère en ressources humaines pour le secteur public.

Pourtant, il ne semble pas exister de tensions véritables entre les Jordaniens et ces travailleurs expatriés au noir. «Nos chômeurs sont principalement de jeunes diplômés de niveau collégial ou universitaire», remarque Haytham Khassawneh. Peu de chances donc que des réfugiés «volent» ces postes qualifiés aux quelque 250 000 chômeurs que compte le pays. Le problème, selon lui, est ailleurs. «Toute cette population exerce une forte pression sur les infrastructures et les ressources en eau et en énergie de la Jordanie.»

La compétition pour les emplois se joue plutôt sur le marché du travail illégal. Le pays compte 500 000 travailleurs expatriés, dont 200 000 sans visa de travail, explique Mazen Elmaayta, directeur général de la Fédération générale des syndicats de Jordanie.

Pour contrer la concurrence des travailleurs égyptiens ou irakiens, les Syriens peuvent compter sur un atout : leur «charme». «Les travailleurs syriens ont une très bonne réputation et sont également reconnus pour leur accueil chaleureux, leur gentillesse et leur bel accent. Ils sont très bons avec les femmes!», explique Jameel Dababneh. Les magasins de vêtements et de chaussures ainsi que les restaurants seraient leurs principaux employeurs.

Michel Khoury (nom fictif), un chrétien réfugié à Zarqa, travaille, depuis un an, à la boutique Hijazi, un magasin de prêt-à-porter pour hommes. Il estime gagner le même salaire qu’un Jordanien. Mais les heures sont longues : 13 heures de travail tous les jours, sauf le vendredi où il a une demi-journée de congé. «En Syrie, je travaillais moins longtemps, j’étais mieux payé et j’avais des responsabilités.» Plus que ses conditions de travail, c’est son statut que Michel, ancien représentant pour une grosse entreprise de textile syrienne, déplore. «Ici, on n’a droit à rien. Comme je n’ai pas d’assurance, j’ai peur d’avoir un accident. Je sais que si je ne travaille pas, ma famille ne mange pas…», avoue-t-il.

Vaut-il mieux être exploité en Jordanie ou menacé en Syrie? Confrontés aux mauvaises conditions de travail, certains font le choix de rentrer chez eux pour reprendre leur activité professionnelle. Ainsi, Abdelkhader, 50 ans, s’apprête à retourner en Syrie pour y travailler comme menuisier à son compte. «J’ai des problèmes de dos. Je sais que je ne pourrais pas répondre aux exigences d’un employeur ici, alors qu’en Syrie je pourrais travailler à mon rythme.»

Aujourd’hui, sa famille occupe un appartement à Amman, mais ils n’ont pas payé le loyer depuis deux mois. «Notre propriétaire précédent nous a mis dehors, car on ne pouvait pas payer le loyer, mais celui-ci est plus compréhensif», explique Amira, 50 ans, la femme d’Abdelkhader. «Bien sûr que j’ai peur de rentrer en Syrie, conclut son mari, mais j’y suis obligé. Puis, c’est mon pays : j’ai le droit.»

Jordanie

  • Population : 6,5 millions d’habitants
  • Taux d’alphabétisation : 92,6 %
  • Chômage : 12,6 % chez la population générale; 24 % chez les 15-24 ans et 46 % chez les jeunes filles
  • Produit national brut par habitant : 5 925 $
  • 14 % de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté


Syrie
(avant les affrontements)

  • Population : 22,5 millions d’habitants
  • Taux d’alphabétisation : 80 %
  • Chômage : 12,3 % chez la population générale et 19 % chez les 15-24 ans
  • Produit national brut par habitant : 5 000 $
  • 12 % de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté



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