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La liste infernale

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Vous avez déjà vu Les temps modernes, ce film où Charlie Chaplin joue un ouvrier de chaîne de montage? Sa journée finie, bien que sorti de l’usine, il prend tout ce qu’il voit pour un écrou à serrer.

Il y a de ces week-ends où on se sent comme lui, non? On devrait en principe se reposer, mais on reste en mode productivité : il y a le lavage, l’épicerie, le ménage à faire. Il faut aussi visiter la famille, s’occuper des enfants, etc. Toute activité devient une «tâche» quand on est dans cet état d’esprit. Comme si l’obligation du rendement nous habitait toujours en dehors des heures ouvrables.

Dans son documentaire Bébé ou CV, Marie-Pier Duval donne la parole à des mères ayant délaissé leur carrière pour rester à la maison. On pourrait croire qu’elles se sont ainsi facilité la vie, mais c’est tout le contraire qui s’est produit.

«Les mères à la maison ont des horaires très chargés : atelier de développement de l’enfant, visite à la bibliothèque, planification des repas, etc. Très souvent, ces horaires sont faits sur Excel», dit la réalisatrice. L’une des femmes interviewées, ex-chargée de projets dans le domaine du jeu vidéo, a même importé du travail sa méthode de gestion – assortie d’un système de pointage – pour régir les tâches ménagères!

À force de vouloir réussir avec brio à la maison autant qu’au travail, on risque de réduire son existence à une liste sans fin de tâches à accomplir.

Jacques Lafleur, psychologue, auteur et cofondateur de la Clinique de réduction du stress d’Anjou, observe aussi ce transfert de la culture de la performance dans la sphère domestique. «Si quelqu’un entre chez vous, il faut que ce soit propre. Personne ne veut avoir l’air d’un Bougon. Et ce n’est pas satisfaisant de mettre la poussière sous le tapis : s’il fallait que quelqu’un soulève le tapis, on perdrait toute dignité», dit-il.

Or, à force de vouloir réussir avec brio à la maison autant qu’au travail, on risque de réduire son existence à une liste sans fin de tâches à accomplir.

Non seulement cela rend-il la vie terne au possible, mais les choses peuvent s’envenimer dès qu’on se met à craindre de ne pas pouvoir tout faire, souligne le psychologue. C’est que la crainte génère du stress, lequel entraîne toutes sortes de problèmes de santé s’il persiste : système immunitaire affaibli, insomnie, maux de dos, troubles digestifs, etc.

Qui plus est, une des hormones associées au stress, le cortisol, peut rendre obsessif lorsque présente en trop grande quantité dans le cerveau, précise Jacques Lafleur. «Le pantalon qui traîne sur la chaise vous fait penser qu’il faut aller chez le nettoyeur; tant qu’à sortir, il faudrait aller acheter de la moutarde pour faire cuire le jambon; la moutarde vous fait penser qu’il faudrait faire le ménage dans le frigo…» Bref, les «il faudrait» occupent la conscience en permanence.

De quoi perdre de vue des aspects de la vie beaucoup plus satisfaisants, comme être présent pour ses enfants, exprimer sa créativité ou partager son sens de l’humour.

Si l’on ne sait plus ce que signifie être bien dans sa peau, il est peut-être temps de se demander pourquoi on fait les choses, suggère Jacques Lafleur, l’idée étant de se recentrer sur nos vraies priorités.

Ensuite, on peut se questionner sur les moyens de dépenser moins d’énergie… ou moins d’argent (ce qui nécessite moins de travail et donc laisse plus de temps). Par exemple, est-il vraiment important que votre enfant suive deux cours par semaine vous obligeant à faire le taxi? Ne vaudrait-il pas mieux consacrer ce temps à faire des activités avec lui?

Sur le coup, les choix qui suivent cette prise de conscience peuvent sembler bizarres tellement nous sommes conditionnés à réussir. Mais une fois que l’on goûte à nouveau ce sentiment d’avoir l’esprit dégagé, on ne veut plus revenir en arrière. Et l’on ne peut que rire de nos vieilles obsessions.

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