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Rencontre avec Mélanie Vincelette, auteure et éditrice

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Certaines femmes craquent pour les chaussures, moi je flanche pour les bouquins : les gros, les petits, les classiques à lunettes, les aventureux, les vaporeux.

Toute ma vie, j’ai lu comme on goûte à tout. Mais depuis un an ou deux, je m’en confesse, j’achète plus de livres que je n’en lis vraiment. À peine sortie de la librairie, j’enfouis mes trouvailles au fond de ma besace et je les trimballe ensuite partout, juste au cas où il me prendrait une envie soudaine de me jeter dans leurs bras.

Mais ça n’arrive pas. Au mieux, j’effleure leurs premières pages sans grand intérêt. Le besoin ou l’énergie me manquent… Comment dire : je suis en panne de désir!

Pour me redonner la soif de lire, j’ai donc interpellé une guérisseuse. Une femme qui connaît la moelle des livres et la chimie de leur destin. Elle en écrit, elle en fabrique, elle en vend et en rêve depuis toujours. «Quand j’étais petite, je créais des couvertures de livres avec les cartons d’emballage des bas de nylon de ma mère!» raconte Mélanie Vincelette, auteure et fondatrice de la maison d’édition québécoise Marchand de feuilles.

J’ai vite appris que c’est l’éditeur qui prend tous les risques financiers. Et c’est encore plus difficile au début, quand ton stock room, c’est
ta salle de lavage!

On sirote des cafés sublimes chez Olive et Gourmando dans le Vieux Montréal. Pour peu qu’on regarde par la fenêtre, on peut facilement s’imaginer en 1837, année où a été publié le premier roman québécois, Le chercheur de trésors, de Philippe Aubert de Gaspé fils. Aujourd’hui, un livre est toujours un livre qui sent bon l’encre et le papier et tous ceux qui ont annoncé sa mort se sont jusqu’ici plantés. Même qu’on n’a jamais vu autant de phénomènes d’édition grand public.

«Harry Potter, The Hunger Games, Fifty Shades of Grey… On peut dire ce qu’on veut de ces livres, ils témoignent d’un mouvement de masse envers la littérature auquel participent beaucoup les jeunes. Probablement qu’ils lisent plus que moi à leur âge!» dit Mélanie, qui, avec ses 38 ans bien comptés, a été de la première génération scotchée aux jeux vidéo.

Elle a fondé Marchand de feuilles au début des années 2000. Elle avait alors 26 ans et étudiait en littérature à l’Université McGill. Le milieu littéraire la regardait de haut : «“Regarde la petite fille qui essaie de jouer dans la cour des grands…” Le pire, c’est qu’ils avaient raison. Je ne connaissais rien aux paramètres de l’édition. J’aimais les livres, point.»

Elle a mangé ses croûtes. Du premier lot de livres qu’elle a fait imprimer à grands frais, beaucoup d’exemplaires invendus lui ont été retournés par les libraires. Combien? «Beaucoup plus que je ne pensais… J’ai eu un choc! J’ai vite appris que c’est l’éditeur qui prend tous les risques financiers. Et c’est encore plus difficile au début, quand ton stock room, c’est ta salle de lavage!»

Son premier recueil de nouvelles, Petites géographies orientales, faisait partie de ce lot maudit. Aucun éditeur ne l’avait auparavant accepté. C’est d’ailleurs le «signe» qui l’a poussée à fonder Marchand de feuilles. Ainsi, Mélanie Vincelette, éditrice, a mis au monde Mélanie Vincelette l’écrivaine, qui a depuis remporté plusieurs prix littéraires, dont le convoité prix Anne-Hébert en 2007.

Ce bon flair d’éditeur, nécessaire pour débusquer de nouveaux talents, Mélanie l’a toujours. Ses poulins, souvent sortis de nulle part, brillent dans le milieu littéraire ou deviennent carrément des phénomènes. Comme Éric Dupont, auteur du roman La Fiancée américaine, qui chauffe les palmarès des livres les plus vendus au Québec.

Mais avant la Fiancée, il y a eu les trois premiers livres d’Éric Dupont, qu’elle juge plus importants encore. «J’ai toujours voulu publier les premières œuvres d’un auteur et ensuite le suivre dans son parcours. J’aime les premiers livres : Prochain épisode d’Hubert Aquin, L’avalée des avalés de Réjean Ducharme… Ils sont les meilleurs, car les auteurs les portent en eux longtemps avant de les écrire.»

Chaque année, bien des plumes viennent la chatouiller : elle reçoit autour de 1 000 manuscrits par an, mais n’en publie que 3 environ. Comment les choisit-elle? «C’est une question d’instinct. Le premier livre d’Éric Dupont, Voleurs de sucre, je l’ai lu d’un bout à l’autre pendant toute une nuit. J’étais émerveillée. Je publie les livres que j’aime lire.»

Mélanie potasse tous les manuscrits qu’elle reçoit, mais souvent pas plus loin que la page… 3! C’est là qu’elle sait si ça passe ou ça casse. «Et c’est irréversible, dit-elle. Je sais quand c’est le mien.»

Découvrir un auteur et son œuvre, «c’est comme tomber amoureux», explique-t-elle. C’est magique et ça n’arrive pas souvent. «Il y a comme une fraternité entre moi et l’écrivain que je choisis. Quelque chose nous soude ensemble pour toujours, ou presque.»

N’empêche, quand elle rencontre ses heureux élus pour la première fois, elle tombe souvent des nues. «Ce qu’on lit dans un livre n’est jamais une bonne mesure de qui est réellement l’auteur.» Par exemple, Bertrand Busson, auteur du roman Le phyto-analyste qui a remporté le Grand Prix Littéraire Archambault 2012. À la lumière de la prose, elle s’attendait à voir débarquer «un monsieur français de 70 ans». C’est plutôt un gérant de magasin de peinture dans la vingtaine qui a cogné à sa porte!

«On utilise beaucoup sa propre matière première pour interpréter un livre, par exemple ce qui nous préoccupe à ce moment-là. La vision de l’auteur n’a pas grand-chose à voir avec notre interprétation. Je suggère donc aux gens de ne pas rencontrer les écrivains qu’ils admirent parce que c’est souvent décevant», dit Mélanie, elle-même auteure de quatre livres, dont Polynie, publié en 2011 chez Robert Laffont.

L’éditrice se dit un rare amalgame d’«écrivain du paysage» et de femme d’affaires. Pour relaxer, «comme d’autres font des Sudoku», elle peint des toiles qu’elle ne montre à personne et écrit des livres pour enfants à saveur intellectuelle, notamment Le Géranium, un livre «qui apprend aux enfants des trucs qu’ils n’ont pas besoin d’apprendre».

Mais Mélanie, dis-moi, qu’est-ce qui fait qu’un livre se vend ou pas? Quel est le poids des critiques? Elle réfléchit pendant quelques secondes. «C’est sûr que la chronique de Pierre Foglia a fait beaucoup vendre La Fiancée américaine. Mais il arrive aussi qu’on ait plein de bonne presse sans que ça se répercute sur les ventes. On ne peut pas expliquer le succès grand public d’un livre. C’est tellement ésotérique…»

Éditrice depuis 13 ans, elle n’a pas le choix de cultiver de bonnes relations avec les journalistes. «Mais ils ne sont pas mes amis», assure-t-elle. Une chance! L’automne dernier, le chroniqueur Pierre Foglia a qualifié La Fiancée américaine de «grand bonheur de lecture» et Mélanie, en réimpression, a fait inscrire cette fleur directement sur la couverture du livre plutôt que sur un bandeau amovible, comme c’est la coutume. Le chroniqueur a vu rouge! Il lui a aussitôt balancé un pot : «Pour le marketing, vous êtes franchement conne», a-t-il écrit.

Se faire traiter de «conne» par Foglia, ça fait quoi? «Ça fait jaser! dit Mélanie, en riant. Il a été publié en plein pendant le Salon du livre, explique-elle. Tout le milieu littéraire me pensait démolie et passait à mon kiosque pour voir le livre en question. Mais moi, sincèrement, je n’ai pas été si abattue. Les mauvaises critiques, je les oublie dès le lendemain…»

Par ailleurs, imprimer une bonne critique sur la couverture des livres se fait couramment dans la culture littéraire anglo-saxonne, explique-t-elle. «Pourquoi pas le faire ici?»

Comme les livres, l’histoire le dira.

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