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Quand la gestion nous envahit

À force de travailler pour les entreprises et d’acheter leurs produits et services, n’en vient-on pas à confondre nos intérêts avec les leurs? C’est la question que s’est posée Michel Perreault, docteur en psychologie et chercheur à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal. Il y répond dans un essai boutade intitulé Je ne suis pas une compagnie (Stanké, 2011), dans lequel il dénonce l’intrusion des valeurs du monde des affaires dans nos vie privées. Ainsi illusionnés, nous tendrions à souffrir de «gestionnite», de «formatite» et de «promotite». Est-ce grave, docteur?

JOBBM Selon vous, les entreprises prennent trop de place dans nos vies. Qu’avez-vous observé?
Michel Perreault Les humains sont plus que jamais en contact avec des entreprises à titre de «travailleurs-consommateurs». Mais plusieurs personnes ont des difficultés à concilier ce rôle avec leurs aspirations individuelles et familiales. Des études indiquent que les gens coupent le temps accordé aux activités familiales et au sommeil, par exemple, pour en consacrer davantage au travail rémunéré. Gagner plus d’argent leur permet aussi de consommer davantage.

Pourquoi la cohabitation entre les humains et les entreprises est-elle si ardue?
MP
Parce que les entreprises ont une culture, des valeurs et des intérêts souvent différents des nôtres, ce qui rend les rapports entre humains et entreprises difficiles à vivre. Prenons l’aspect de la longévité. Au début du XXe siècle, les entreprises duraient en moyenne entre 60 et 100 ans. Aujourd’hui, c’est environ 20 ans – surtout pour les plus grandes. Comme elles ont une courte espérance de vie, elles visent l’exploitation rapide des ressources. Elles prennent aussi des décisions rapides, car elles sont en quête de résultats rapides. Donc pour s’adapter, l’homme doit trouver des moyens d’accélérer son rythme de vie. Pas étonnant qu’on l’entende toujours se plaindre de manquer de temps!

Quelles sont les conséquences de cette adaptation?
MP
Influencées par la notoriété et le succès des entreprises, certaines personnes achètent non seulement leur produit, mais appliquent aussi leurs processus de résolution de problèmes dans leur vie personnelle. Elles aspirent ainsi à tout planifier, mesurer, coordonner ou contrôler : stress, poids, temps, relations interpersonnelles, bonheur, vacances, etc. Ces gens sont atteints de ce que j’ai appelé les «corponoses», des pathologies corporatives qui peuvent se transmettre à l’espèce humaine lors de contacts avec les entreprises, que ce soit par le travail ou par la consommation.

Quelles sont les «corponoses» les plus répandues?
MP
La tendance à vouloir régler n’importe quel problème de la vie courante par la gestion, la formation ou la promotion. La moitié des livres qui sortent parlent de gestion de problèmes personnels! La collection de bouquins Pour les nuls, par exemple, comporte des centaines de titres. Internet et les médias sociaux favorisent aussi beaucoup l’autopromotion et le personal branding, soit le fait de se vendre, à titre d’individu, comme une marque. Je dirais qu’il y a un risque de pandémie de «promotite» dans les années à venir!

En quoi la «gestionnite», la «formatite» et la «promotite» sont-elles néfastes?
MP
Elles se caractérisent par la recherche de solutions calquées sur la manière de faire des entreprises, qui donne souvent des résultats ponctuels, à court terme et non durables. Prenez les troubles du sommeil, qui touchent de nombreuses personnes. C’est un marché de plusieurs milliards de dollars! Qu’est-ce qu’on vous offre si vous souffrez d’insomnie? Des somnifères, des super matelas, alouette. On vous propose de masquer les symptômes ou de ne régler qu’un seul aspect du problème, au lieu de vous intéresser à l’ensemble des causes, qui peuvent être de longues journées de travail ou un rythme de vie trop intense. N’oublions pas que les entreprises existent pour générer des profits et que pour assurer leur propre survie, elles n’ont pas intérêt à nous offrir des solutions durables…

Quels travailleurs sont les plus à risque de souffrir d’une «corponose»?
MP
Les plus exposés à la «gestionnite» et à la «formatite» sont ceux qui travaillent dans une grande organisation, car ce genre d’entreprise a généralement une procédure et une formation pour tout et pour rien. Les travailleurs autonomes ou les personnes qui ont des conditions de travail précaires sont plus à risque de «promotite» parce que leur survie est davantage liée à leur capacité de se faire connaître. Il y a donc un risque de confusion entre leur identité personnelle et professionnelle. Mais cette frontière se dissout aussi pour l’ensemble des travailleurs, qui tendent de plus en plus à se définir par leur emploi. D’autant plus qu’avec les communications sans fil, notre travail nous suit partout, comme une laisse.

Mais n’est-ce pas sain de vouloir gérer sa vie afin qu’elle soit plus satisfaisante?
MP
Oui, et on le fait tous! On cherche à reprendre la maîtrise de sa destinée. Le hic, c’est que nous semblons avoir acquiescé collectivement à l’idée que les entreprises sont salvatrices, que c’est grâce à elles que nous avons une vie meilleure. Même les gouvernements, qui sont là pour veiller au bien collectif, fléchissent sous les pressions des lobbys industriels et se montrent souvent complaisants envers eux. Bref, tout le monde a tendance à se conformer aux modèles que proposent les entreprises. Mais la conformité n’est pas nécessairement un comportement sain. Il faut plutôt développer un esprit critique et faire des choix de vie et de consommation éclairés. La consommation est devenue un véritable facteur d’intégration sociale. Son courant est très fort… il faut faire attention de ne pas se laisser emporter!

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