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Pressions et dépressions

Marcelo Otero, sociologue et auteur Photo : David Simard

Dans son essai L’ombre portée – L’individualité à l’épreuve de la dépression (paru au début de 2012 au Boréal), le sociologue Marcelo Otero démontre comment autrefois la névrose et aujourd’hui la dépression agissent comme révélateurs des pressions sociales qui s’exercent sur chacun de nous.

Au Canada, la dépression représentait en 2010 la quatrième cause de visites chez le médecin, avec plus de 8 millions de consultations – derrière l’hypertension, le diabète et les examens de routine*.

Cette panne d’énergie qui peut rendre vaine toute tentative de se lever le matin est loin d’être d’une spécialité nationale. À l’échelle planétaire, si la tendance se maintient, la dépression sera en 2020 la deuxième cause d’invalidité, après les troubles cardiovasculaires, selon l’Organisation mondiale de la santé.

Or, il n’en a pas toujours été ainsi, rappelle Marcelo Otero, professeur au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal. «Le cerveau ne vit pas dans un bocal», répond-il à ceux qui croient que la dépression est affaire de déséquilibre neurologique.

JOBBMM De quelle manière notre mode de vie actuel cause-t-il les dépressions, selon vous?
Marcelo Otero Vivre en société n’est pas sans conséquences. Depuis toujours, des problèmes de santé mentale affectent un pourcentage déterminé de la population.

Prenons le cas de la névrose. Jusqu’à il y a une trentaine d’années, c’était la façon de nommer le trouble le plus répandu. Les psychanalystes disaient que ça venait de l’enfance, car les familles étaient très répressives, notamment à l’égard de la sexualité.

Aujourd’hui, ce n’est plus la famille qui pose problème. Les enfants ont des droits, il y a des familles reconstituées, des mariages gais, des femmes qui assument l’autorité parentale… Les tensions viennent plutôt de la vie active et du présent.

Pour la première fois dans l’histoire, le travail joue un rôle d’identificateur social tout à fait remarquable. Si on se fait demander qui on est, on répond par sa profession. De plus, on vit dans une société individualiste, pour le meilleur et pour le pire. C’est très agréable d’être soi-même, d’être respecté pour ce qu’on est, par exemple. Quand tout va bien, on peut se croire responsable de ce qui nous arrive. Mais quand ça commence à aller mal, sur le plan du travail et de la performance, le responsable, c’est soi-même. Alors on s’écroule.

Lorsqu’on demande aux déprimés dans quel aspect de leur vie ça va mal, ils répondent le travail de manière systématique. Il peut s’agir d’un travail excessif, pas assez valorisant, trop ou pas assez exigeant ou, dans le pire des cas, de ne pas avoir de travail.

Vous dites que la dépression met l’individu devant ses limites. De quelles limites s’agit-il?
MO Il y a 30 ou 40 ans, on est passé d’une société disciplinaire où chacun avait sa place à une société démocratisée où n’importe qui pouvait aspirer à n’importe quoi.

Aujourd’hui, si on naît de parents ouvriers, on n’est pas obligé d’être ouvrier. On pourra peut-être aller à l’université.

Mais y arriver est une autre histoire, car on ignore quelles sont nos limites. Dès notre plus jeune âge, on nous dit «tout est ouvert, allez-y, posez-vous des défis, repoussez vos limites». Alors on essaie de faire des choses, jusqu’au moment où on échoue pour toutes sortes de raisons : parce qu’on n’a pas d’argent, pas de soutien, pas de capacités, pas de chance dans la vie, peu importe.

Une façon de réagir à l’échec est de devenir dépressif. C’est un mécanisme presque naturel qui nous dit d’arrêter.

Ça nous place en face de nous-même de manière très pratique, à savoir : quel est mon moyen de fonctionnement à moi? De quoi je suis capable? Jusqu’où je peux aller? Quelles sont les limites que je ne dois pas dépasser? Mais puisque nos limites ne sont écrites nulle part, la dépression est une épreuve qui nous marque de façon brutale et très souffrante.

Une façon d’agir de manière directe sur l’incidence de la dépression serait d’essayer de se valoriser et de faire preuve d’existence sociale ailleurs qu’au travail.

Deux fois plus de femmes que d’hommes souffrent de dépression. Qu’est-ce que ça révèle?
MO Malgré tous les progrès sociaux, les femmes travaillent plus que les hommes parce qu’elles font double emploi, à la maison et au boulot [NDLR : en 2005, elles consacraient en moyenne près de deux heures de plus par jour que les hommes aux travaux non rémunérés, comme le ménage et le soin aux enfants, selon Statistique Canada].

Évidemment, un neuroscientifique va trouver quelque chose dans le cerveau des femmes pour tenter d’expliquer leur plus grand nombre de dépressions. On a toujours trouvé quelque chose dans le cerveau des femmes pour justifier toutes sortes de choses, comme leur interdire de voter. Or, socialement, il n’y a aucun problème : Jeanne Mance a fondé Montréal; si on peut fonder une ville, on peut aussi voter. Étudier le cerveau des femmes sans tenir compte du contexte social est une voie qui ne mène nulle part, à mon avis.

Il y a beaucoup de témoignages dans votre livre à l’effet que les antidépresseurs fonctionnent et d’autres selon lesquels ils ne sont pas utiles. Qu’en pensez-vous?
MO L’antidépresseur peut agir sur les symptômes, mais il ne règle pas le problème à l’origine. Si on le prend, on recouvre de l’énergie et on redevient fonctionnel. Et on se remet dans la situation d’avant la dépression, car le médicament court-circuite la réflexion sur soi et sa manière de vivre. C’est pour ça qu’il y a tellement de cas chroniques, où la prise d’antidépresseurs et les rechutes se succèdent.

L’antidépresseur est une molécule chimique, une substance psychoactive qui redonne du tonus. Ça peut aider d’en faire un usage ponctuel, et on peut toujours trouver des cas individuels dans lesquels il y a eu un soulagement. Mais est-ce que ça permet, par exemple, d’améliorer la conciliation famille-travail? Est-ce que ça résout le problème à l’échelle sociale? Non.

Quels seraient les autres moyens de se sortir d’une dépression, alors?
MO On pourrait prendre une leçon de l’histoire. Pourquoi les névroses ont-elles disparu? Parce qu’on a changé les conditions sociales qui créaient cet état-là. On a travaillé sur l’égalité, par exemple. Toutefois, presque tous nos investissements sociaux ont maintenant lieu dans la sphère du travail; on fait des heures supplémentaires le soir et les week-ends, on reste branchés avec nos téléphones intelligents et nos ordinateurs.

Une façon d’agir de manière directe sur l’incidence de la dépression serait d’essayer de se valoriser et de faire preuve d’existence sociale ailleurs qu’au travail.

Le repos pourrait aussi être davantage favorisé. Quand une personne tombe en dépression, tout de suite son médecin lui prescrit un médicament, comme s’il n’y avait pas d’autres options (au Canada, 82 % des diagnostics de dépression conduisent à la prescription d’un antidépresseur). Si la personne veut plutôt faire une psychothérapie, on lui répond «non, ce n’est pas comme ça que vous allez retourner vite au travail».

Il existe quand même des congés de maladie…
MO Oui, mais les compagnies d’assurance travaillent fort pour que ces congés durent le moins longtemps possible. Elles exercent une pression pour qu’on prenne le traitement dit de choix qu’est le médicament, car celui-là promet qu’on ira mieux en deux ou trois semaines. Elles vont jusqu’à appeler à la maison pour savoir si on le prend. Cette façon de faire est presque immorale, à mon sens. Elle laisse de côté tout l’espace psychothérapeutique, l’espace de vie sociale et l’espace de repos. Si la personne revient travailler trop vite et se fragilise, je me demande ce qu’on gagne comme société. Si la force de travail commence à mal fonctionner, on en paye tous le prix.

Quand on sort de la dépression, est-on condamné à revoir ses standards à la baisse et peut-être à vivre un certain échec social?
MO La société nous dit que tout est possible, d’aller au bout de nos rêves, mais c’est de la démagogie existentielle. Ce n’est pas parce qu’on est tous égaux devant la loi qu’on peut tout avoir et tout faire. Il y a toujours des petits deuils. Par exemple, pour un poste de professeur, il va y avoir 20 dossiers de personnes hautement qualifiées, mais un seul candidat sera choisi. Les 19 autres vont se sentir très mal. Or, c’est mathématique : il n’y a pas de poste pour tout le monde. Il faut apprendre à vivre avec ça sans dramatiser.

Si le travail n’était pas la seule façon de faire preuve d’existence sociale, ce serait plus facile, mais on peut aussi exister comme citoyen et comme être humain comblé.

* Selon IMS Health, le principal fournisseur mondial de services d’information sur l’industrie des soins de santé.

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