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Groenland : l’indépendance passe par la santé

Groenland : l’indépendance passe par la santé

Iceberg de glace bleue aperçu près d’Igaliku, dans le sud du Groenland
Photos : Charles Jacques

La plus grande île du monde souhaite devenir indépendante. Pour y arriver, il lui faut davantage de main-d’œuvre qualifiée parmi ses citoyens, en particulier des professionnels de la santé.

À Igaliku, village du sud du Groenland, un patient se présente à la petite maison rouge de Malene Egede. Celle-ci l’accueille et appelle l’hôpital, situé à une heure de bateau de ce hameau d’une vingtaine d’âmes. Puis, suivant les directives d’un médecin, elle donne la médication appropriée. Grâce à cette intervention, le patient pourra maîtriser ses symptômes en attendant la prochaine navette maritime, qu’il prendra pour aller consulter un professionnel de la santé. Car Malene n’est ni infirmière ni pharmacienne : elle est fermière et s’occupe d’un cheptel de 600 moutons. Mais sa connaissance de la communauté et de la langue locales lui permet d’offrir des services de santé de base, à titre de première répondante.

Pour les milliers d’Inuits qui vivent au nord du 55e parallèle au Canada, se faire soigner dans sa langue maternelle relève du fantasme. Pourtant, à 26 kilomètres de la Terre de Baffin, leurs cousins groenlandais y arrivent de plus en plus souvent, grâce à vingt ans d’efforts du gouvernement local pour recruter des professionnels de la santé parmi les membres de la communauté de l’île. Un apport majeur pour la santé, mais aussi pour l’identité des habitants de ce territoire autonome rattaché au Danemark.

Depuis les années 1960, le Groenland caresse l’idée de devenir un pays souverain. En 2009, le territoire a d’ailleurs franchi une étape importante dans cette direction. D’un commun accord avec le Danemark, il a obtenu le pouvoir de gérer ses ressources naturelles et a fait du groenlandais sa langue officielle. Il a aussi été convenu qu’il pourra s’affranchir complètement dès qu’il sera en mesure de subvenir seul à ses besoins financiers.

Mais pour l’heure, la route du peuple groenlandais vers l’autodétermination est entravée par sa dépendance envers le personnel qualifié danois, encore très présent en santé et en éducation. Le recours à ces travailleurs est onéreux, en raison du fort taux de roulement et du délai d’adaptation culturelle. «Ça ne vaut pas ce que ça coûte, puisque ça prend du temps aux Danois pour s’habituer à la pratique au Groenland et aux communautés», lance le Dr Peter Bjerregaard, professeur à l’Institut de santé publique à l’Université du sud du Danemark et conseiller au département de la santé du Groenland. D’où l’importance de former davantage de main-d’œuvre compétente sur place.

La langue de chez nous

Dans la capitale Nuuk, l’hôpital Queen Ingrid étend ses ailes jaunes entre deux collines. Le Dr Gert Mulvad y travaille comme médecin de famille depuis vingt-cinq ans. Il coordonne aussi un programme de spécialisation en médecine familiale destiné aux docteurs originaires de l’île, et sait trop bien la différence qu’ils peuvent faire ici. Lui-même Danois, il se rappelle avoir trouvé les Groenlandais peu bavards durant ses premières années de pratique. «Pourtant, un simple sourcillement signifie une réponse. Vers le bas, c’est non, vers le haut, c’est oui. Si on ne connaît pas la culture, on passe à côté de la communication non verbale», explique-t-il.

Maisons traditionnelles dans la vieille partie de la capitale Nuuk


Pour étudier la médecine, les Groenlandais doivent aller au Danemark pendant sept ou huit ans, et ensuite faire leur spécialité de cinq ans. Par contre, la spécialisation en médecine familiale offerte à Nuuk leur donne la possibilité de revenir plus tôt. «S’ils quittent le Groenland pour un total de treize ans, ils ne reviendront pas. C’est pourquoi nous avons élaboré ce programme», explique le Dr Mulvad. Une dizaine de médecins groenlandais en ont profité depuis sa création en 2004.

Né à Maniitsoq, à 100 kilomètres au nord de Nuuk, le Dr Karsten Rex est l’un d’eux. Dans son bureau tout neuf de la clinique adjacente à l’hôpital, le Dr Rex raconte qu’il voulait revenir vivre dans son île natale, même après sept années d’études au Danemark. Il est donc rentré avec sa femme, elle aussi médecin. «Nous voulions faire partie du Groenland et offrir à notre enfant de grandir dans la culture groenlandaise», dit le jeune père.

Les médecins de famille ne sont pas les seuls professionnels de la santé groenlandais à bénéficier de formation sur place. «Nous pouvons maintenant former la moitié de nos infirmières localement», dit fièrement le Dr Mulvad. Depuis 1994, le collège de soins infirmiers de Nuuk a diplômé 105 professionnelles originaires de l’île.

Native du Groenland, l’infirmière Dina Berthelsen rencontre les nouvelles mamans à Nuuk. Elle constate tous les jours à quel point la connaissance du groenlandais, une langue qui s’apparente à l’inuktitut, est importante dans le suivi postnatal. «Un médecin danois, groenlandais ou chinois peut mettre un plâtre sur une jambe cassée. Mais il devient plus difficile de parler de sentiments dans une langue seconde.»

Présentes dans les petits villages, les infirmières formées localement sont «la colle du système de santé», explique Birger Poppel, professeur à l’Université du Groenland et ancien statisticien en chef au gouvernement du Groenland. «Elles réconfortent les patients dans leur langue. Elles jouent le rôle de baromètre social.»

Partir de loin

Les communautés dans lesquelles elles exercent sont aux prises avec de graves problèmes, semblables à ceux qui touchent les Inuits du Canada : hauts taux de mortalité infantile, de suicide, de maladies chroniques dont le diabète et une espérance de vie moindre que la moyenne des pays industrialisés. On compte également beaucoup de violence, de dépendance à l’alcool et aux drogues. S’ensuivent un haut taux de décrochage scolaire et la perpétuation de modes de vie malsains.

En soignant et en informant leurs compatriotes, les professionnels de la santé groenlandais contribuent à briser ce cercle vicieux. Non seulement ils améliorent le bien-être de leurs patients, mais aussi ils leur offrent un modèle de réussite, basé sur l’éducation.

Cela dit, l’accès aux études demeure ardu sur cette terre peu peuplée. Bien qu’il existe des écoles primaires dans tous les villages de l’île, les écoles secondaires sont plus rares. Certains élèves doivent donc devenir pensionnaires pour poursuivre leur formation. «C’est difficile de partir de la maison à 12 ans pour étudier dans une autre région», convient le Dr Rex.

N’empêche, l’exil peut en valoir la peine. Paarnaq Larsen Ström est native de Sisimiut, une ville de 5 568 habitants dans la baie de Disko. Elle a fréquenté le collège de soins infirmiers à Nuuk, à 320 kilomètres de chez elle, avant de faire une spécialité en chirurgie au Danemark. Si elle s’est lancée dans cette aventure, c’est grâce à l’intérêt qu’a suscité en elle une caravane d’information sur les carrières créée par le gouvernement groenlandais, et qui parcourt le territoire pour inciter les jeunes à faire des études postsecondaires. «Je ne savais même pas ce que faisait quotidiennement une infirmière avant de commencer mes études!» lance celle qui pratique maintenant au département de chirurgie à l’hôpital Queen Ingrid. Voilà qui donne espoir.


Le Groenland en chiffres

  • 2,1 millions de kilomètres carrés de territoire
  • 56 800 habitants
    50 400 nés au Groenland
    6 400 nés à l’extérieur, majoritairement au Danemark
  • 92 localités, incluant 17 villes (500 habitants et plus) et 62 villages (499 habitants et moins). Les autres localités sont des grosses fermes et des bases militaires.
  • 98 infirmières, 30 médecins et 20 dentistes groenlandais pratiquent sur l’île.


Qui est Groenlandais?

Depuis 1973, le gouvernement du Groenland considère le lieu de naissance plutôt que l’ethnicité pour catégoriser sa population. Bien que la majorité des Groenlandais soient des Inuits, il est possible qu’un bébé né au Groenland de parents danois soit considéré comme Groenlandais dans les statistiques.


La religion au cœur de l’alphabétisation

Le Groenland possède une longue histoire d’alphabétisation. En 1721, le missionnaire luthérien Hans Egede débarquait dans l’île avec l’intention d’évangéliser les Vikings. Ceux-ci étant disparus depuis plusieurs centaines d’années, il a donc entrepris d’enseigner la religion protestante aux Inuits. La Bible a été traduite dans leur langue et on leur a appris à lire. Les Frères moraves, d’une autre branche du protestantisme, ont aussi voulu évangéliser les Inuits. La concurrence entre luthériens et moraves a accéléré l’alphabétisation des Groenlandais, de sorte qu’en 1861, ces derniers pouvaient compter sur un journal dans leur langue. À cette époque, le taux d’alphabétisation du Groenland dépassait celui des plus grandes villes européennes.

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