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Pénurie de main-d’œuvre qualifiée en Mongolie

Mémorial Zaisan, Mongolie

Mémorial Zaisan, Mongolie

En Mongolie, de gigantesques projets miniers ont l’effet d’un aimant sur la main-d’œuvre qualifiée du pays, au grand désespoir des petits employeurs locaux.

«Tu prends pour les Canadiens? Ah! Moi, pour les Rangers. Lundqvist [leur gardien] est bien meilleur que Carey Price!» Batbayar est aussi surpris que moi de parler hockey au beau milieu de la steppe mongole. Mais il est bien content de se changer les idées.

Nous nous trouvons aux abords d’une petite mine de fluorine — minerai utilisé dans les industries chimique et sidérurgique —, située à 200 kilomètres au sud d’Oulan-Bator. Batbayar est responsable des opérations. «Chaque mois, je perds deux ou trois de ma soixantaine d’employés», se plaint le Mongol de 40 ans. Il faut que je les remplace et que j’en forme de nouveaux. Et puis ça recommence… Même s’il y a de la ressource à revendre, difficile dans ces conditions d’augmenter notre production.»

Le grand coupable se trouve à 300 kilomètres plus au sud, au cœur du désert de Gobi. Oyu Tolgoï (OT), l’une des plus grosses mines de cuivre au monde — qui extrait aussi de l’or —, siphonne la main-d’œuvre qualifiée aux quatre coins de la Mongolie.

Lancé par la vancouvéroise Ivanhoe Mines (rebaptisée Turquoise Hill Resources en 2012 lorsque Rio Tinto a acquis la majorité de ses parts), ce mégaprojet de plus de 6 milliards de dollars pèse extrêmement lourd dans l’économie mongole. La production, qui a commencé à l’été 2013, devrait générer environ 30 % du PIB d’ici la fin de la décennie.

Pour contourner le problème de la pénurie de main-d’œuvre, Batbayar rêve de recruter en Chine.

OT emploie aujourd’hui autour de 10 000 personnes. Sur une population de 2,8 millions d’âmes, dont plus du tiers est nomade, c’est titanesque. Et comme pour assécher davantage le bassin d’ouvriers qualifiés, Rio Tinto a dû accéder à la demande du gouvernement mongol d’embaucher 90 % de sa main-d’œuvre au pays, au lieu de l’importer de la Chine ou d’ailleurs dans le monde.

La situation serait moins critique si OT était le seul mégaprojet minier dans ce pays émergent, qui a récemment joui de la plus forte croissance économique au monde. Or, la Mongolie est bel et bien devenue la nouvelle destination du secteur minier mondial. À un jet de pierre à l’ouest d’OT se trouve notamment le projet Tavan Tolgoï, assis sur la plus vaste réserve de charbon inexploité au monde.

Pour contourner le problème de la pénurie de main-d’œuvre, Batbayar rêve de recruter en Chine. Après tout, sa gigantesque population aux portes de la Mongolie regorge de travailleurs qualifiés. «Ils sont travaillants et ils ne boivent pas», renchérit-il, en citant les problèmes de consommation de vodka dont souffrent plusieurs de ses ouvriers. Il a même dû en congédier quelques-uns qui aimaient trop la bouteille.

«Mais les Mongols n’aiment pas beaucoup les Chinois. Alors nous n’osons pas les mélanger. Ça pourrait mal tourner», conclut-il avant de retourner à ses opérations, en précisant avoir hâte de retourner à Oulan-Bator pour le week-end… et de visionner tous les matchs des Rangers qu’il a manqués au cours des 15 derniers jours.

L’industrie touristique vidée

Dans son bureau de l’Avenue de la Paix, qui tranche la capitale d’est en ouest, Badral pousse un soupir de soulagement : il a réussi à traverser la période estivale sans trop de soucis de main-d’œuvre. Le vice-président de Nomadic Expeditions sait par contre qu’il devra à nouveau batailler ferme au printemps, quand son agence de tourisme écologique se remettra à emmener les étrangers dans les monts Altaï, dans la steppe ou dans le désert de Gobi.

«Nous avons perdu près de la moitié de nos guides à temps partiel au cours des dernières années», déplore l’homme d’une cinquantaine d’années, devant une vaste carte de la Mongolie épinglée au mur. «Ils sont tous partis travailler dans l’industrie minière, qui peut offrir du boulot au moins huit mois d’affilée, sinon toute l’année. Si nous pouvions leur donner du travail pendant 12 mois, ce serait sûrement moins pire pour nous.»

Avec les mines et l’agriculture, le tourisme est l’une des trois principales industries en Mongolie, bien qu’il n’emploie que 35 000 personnes.

Nomadic Expeditions n’emploie qu’une vingtaine de travailleurs à temps plein. Mais durant les quatre à cinq mois que dure la belle saison dans cette contrée nordique, près de 400 guides et chauffeurs doivent être appelés en renfort. «Nous avons tenté d’attirer les touristes pendant l’hiver, mais ça n’a pas mordu», explique-t-il. Il faut dire que le thermomètre peut aisément plonger sous les -30 degrés Celsius et que les routes praticables sont rares en hiver dans le pays le moins densément peuplé de la planète.

C’est sans compter l’inflation des salaires. «Il n’y a pas longtemps, les chauffeurs nous coûtaient entre 80 et 100 dollars par jour, affirme Badral. Mais à ce prix, ils sont de plus en plus difficiles à trouver. Les patrons d’OT peuvent facilement leur offrir 120 dollars. Si nous égalisons ce prix, OT pourra aisément faire grimper la mise. Pas nous…»

Nomadic Expeditions n’est pas la seule à souffrir. Avec les mines et l’agriculture — ce qui inclut l’élevage de bestiaux par les nomades —, le tourisme est l’une des trois principales industries en Mongolie, bien qu’il n’emploie que 35 000 personnes.

Les mégaprojets gagnés par la pénurie

Le jour où l’industrie touristique pourra offrir des salaires comparables aux minières est loin d’être arrivé. Surtout que mines géantes comme OT peinent elles aussi à trouver de bons candidats dans un bassin où le simple fait de parler anglais fait de vous une perle rare.

Nous l’avons constaté tout de suite en descendant du petit Fokker d’Aero Mongolia qui nous a transportés jusqu’à la mine d’OT, au milieu du désert rocailleux. Enebish, une responsable des relations publiques chargée d’accueillir les visiteurs étrangers, ne parvenait à échanger que difficilement dans la langue de Shakespeare avec les trois invités. «Sorry», répétait la femme dans la mi-vingtaine en réponse aux questions qui lui étaient posées, son casque de construction orange trop large sautillant sur sa tête alors que le 4X4 filait sur la route graveleuse.

Grâce à l’aide de sa collègue, à peine plus vieille et plus agile qu’elle dans cette langue étrangère, Enebish expliqua qu’elle suivait des cours d’anglais offerts par la compagnie, qui octroie un pactole de plus de 100 millions de dollars à la formation de sa main-d’œuvre.

Enebish tient coûte que coûte à conserver cet emploi qui fait la fierté de sa famille, à Oulan-Bator. «Je ne peux pas rêver de meilleures conditions», dit celle qui fut recrutée alors qu’elle venait à peine de quitter les bancs de l’université. Et ce, même si elle doit passer deux semaines sur trois loin de son mari et de son jeune fils et faire la navette sur les 500 kilomètres qui séparent la mine de la capitale.

Mais en pleine pénurie de main-d’œuvre, Enebish est une denrée rare qui vaut son pesant d’or. Elle peut dormir sur ses deux oreilles.

Mongolie

  • Population : 2,8 millions
  • PIB : 10,3 milliards (2012) (122e rang)
  • PIB/habitant : 3 160 $ (2012) (108e rang)
  • Part du secteur minier dans PIB : 20 %
  • Part du secteur minier dans exportations : 90 %
  • Croissance économique : 6 % (2010), 18 % (2011), 12 % (2012) (3e rang en 2012)
  • Main d’œuvre : 40 % agriculture (surtout les nomades), 5 % mines, 3 % tourisme.

Sources : Banque mondiale, World Travel and Tourism Council

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