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Payantes, les humanités!

Statut de Socrates, Académie d'Athènes

Et si votre quête d’une carrière prospère ne passait pas par un diplôme en commerce, mais par les bonnes vieilles humanités? Les statistiques le prouvent : l’étude de la philosophie, des lettres, de l’histoire ou des sciences humaines et sociales a de bonnes chances de vous hisser haut dans le monde de travail, salaire à l’avenant.

Dire que Philippe Lapointe est un homme d’action relève de l’euphémisme. Directeur des nouvelles puis vice-président portant plusieurs chapeaux à TVA — avec un hiatus de trois ans à Radio-Canada en tant que directeur des nouvelles télévisées —, président des Productions Pixcom, vice-président principal chez Transcontinental Média et, enfin, vice-président chez Accessible Media, son poste actuel; il y a peu de grands médias dans le paysage québécois où il n’a pas occupé un poste d’autorité.

Pourtant, son passeport pour les hautes sphères corporatives ne transpirait ni l’action, ni l’actualité : une maîtrise en philosophie de l’Université de Montréal.

En regardant dans le rétroviseur, plus d’une trentaine d’années après sa diplomation, Philippe Lapointe ne voit pas le moins du monde sa carrière comme une aberration pour un maître en philosophie. «Quand tu es passé à travers la Critique de la raison pure [d’Emmanuel Kant], le reste, c’est facile! lance-t-il en riant. La philosophie, ça demande une analyse rationnelle, rigoureuse, méticuleuse… C’est pratiquement plus rigoureux que l’économie!»

Une bonne affaire

Son parcours n’est pourtant pas une exception sur le marché du travail. L’étude des humanités est un choix qui peut s’avérer payant, comme en témoignage la rémunération des diplômés.

Selon des données de Statistique Canada datant du tournant du siècle, et décortiquées par des chercheurs de l’université York, à Toronto, les salaires des diplômés en philosophie ou en sciences sociales grimpent plus rapidement, et en bout de ligne plus haut, que ceux de leurs confrères et consœurs sortant des écoles de génie ou de commerce.

À mi-carrière, par exemple, le travailleur rompu aux sciences sociales empoche en moyenne un salaire de 78 000 $ par année, tandis que le diplômé en commerce – qui pouvait pourtant se payer une voiture plus rutilante que son comparse au début de sa carrière – n’encaisse que 69 000 $.

Idem aux États-Unis. Selon une étude sur les salaires en 2012-2013 de la firme d’analyse du marché de l’emploi PayScale, un diplômé en philosophie gagne en moyenne 72 600 $ par année à mi-carrière, contre 70 000 $ pour un ancien étudiant en business.

Et pour les travailleurs issus des départements des classics — l’étude des civilisations grecques et romaines —, le revenu est de 75 900 $. Tout juste au-dessus des comptables et des diplômés en marketing et en communications…

Penser dans les hautes sphères

Surpris? Philippe Lapointe, lui, n’y voit toujours pas de mystère. La philo apporte bon nombre de compétences essentielles au futur travailleur, tout particulièrement pour celui qui se destine à un poste de responsabilités. «Ça apporte une ouverture sur le monde, une compréhension de l’histoire. Juste ça, c’est énorme», dit-il, en se rappelant que ses pires patrons ont toujours été ceux qui n’avaient ni culture générale, ni ouverture.

Fréquenter les grandes œuvres et les grands auteurs ne relève pas du pelletage de nuages; au contraire, ça ancre dans le réel. «Tu comprends mieux les choses pour ce qu’elles sont. Tu deviens plus réaliste et tu peux alors devenir meilleur dans ce que tu fais.»

Plus réaliste, mais aussi plus innovant. Il peut paraître contre-intuitif que les acteurs du changement soient ceux qui ont pris la peine de cogiter sur des textes pouvant remonter jusqu’au Ve siècle avant Jésus-Christ, mais Guillaume Lavoie, conseiller municipal à Montréal et fondateur du Collège néo-classique, en est convaincu.

«Qui, parmi les jeunes, s’attend à conserver le même emploi toute sa carrière? demande-t-il. Nous sommes condamnés à nous recycler. C’est là le grand risque des formations techniques : plus pointues, elles performent dans la bonne conjoncture, mais au premier changement, elles sont dépassées. La beauté des classiques, c’est qu’ils sont éternels.»

L’homme-orchestre de 37 ans, diplômé en relations industrielles et en administration publique, a vite senti le besoin de plonger dans les classiques, qui lui manquaient cruellement au sortir de ses études.

«Plus on a de responsabilités, plus on monte dans la hiérarchie, plus on doit être capable de voir l’ensemble et de comprendre d’autres réalités, souligne-t-il. La formation classique permet de développer cette habilité de voir au-delà du cadre actuel.» Son Collège néo-classique attire d’ailleurs cohortes après cohortes de professionnels de 25 à 45 ans désireux d’avoir une «tête bien faite», comme l’écrivait Montaigne.

Les jeunes travailleurs auraient-ils flairé la «plus-value» d’étudier les classiques? À l’Université Laval, en tout cas, les futurs avocats, ingénieurs et autres étudiants en commerce affluent au Certificat sur les œuvres marquantes de la culture occidentale, qui fracasse des records de popularité depuis sa création, il y a six ans.

Que plusieurs de ces jeunes curieux occupent un jour des postes de leadership fait peu de doutes pour Raphaël Arteau-McNeil, le «père fondateur» du Certificat, âgé de 35 ans. Le lien relève pratiquement de la logique, selon lui.

«Lorsqu’on parle de gestionnaires ou de cadres – bref, de leaders – on parle en fait de gestion d’êtres humains dans un rapport d’autorité, explique-t-il. Or, la question de l’autorité – c’est-à-dire les bonnes et les mauvaises façons d’exercer le pouvoir avec et sur d’autres êtres humains – est au cœur d’œuvres comme l’Iliade d’Homère, La République de Platon, l’Éthique et la Politique d’Aristote».

«Pour tout dire, je ne vois tout simplement pas comment on peut bien exercer ce travail sans une solide formation humaniste», conclut-il.

Socrate, consultant stratégique

Joëlle Tremblay, professeure de philosophie au Cégep de Granby, va porter la bonne nouvelle directement dans les bureaux corporatifs. Avec la boîte montréalaise de stratégie, de management et de marketing f. & co., elle donne depuis peu des formations en entreprises, ses classiques sous le bras.

Elle aide les gestionnaires à faire leur planification stratégique et à prendre leurs décisions en discutant de la pensée calculante de Heidegger ou du mythe de Sisyphe de Camus.

«Le fameux “think outside the box”, ça demande de la culture générale, un esprit de synthèse et d’analyse qui sort des grilles des gens en administration. Comme le disaient mes anciens profs, la sur-spécialisation, ça ne donne pas de perspectives larges. La philo, c’est l’art de poser les bonnes questions au bon moment.» Et jusqu’à présent, les entreprises, d’abord étonnées, en redemandent, assure-t-elle.

Alors pour paraphraser Yvon Deschamps : les humanités, qu’ossa donne? Une culture générale. Et une bonne job.

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