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L’Inde, les hippies et l’argent

Sa tête de rasta n’a pas vu l’ombre d’un peigne depuis le début du siècle. Sa barbe grise, fournie et pleine de nœuds, descend en une longue pointe jusqu’à son nombril. Au cœur de cet amas de poils, on découvre un visage rongé par le soleil, des yeux bleus bordés d’histoire et l’aura d’une vie pas banale. C’est L.

Je le rencontre par hasard dans un resto d’un bled balnéaire du sud de l’Inde. Un peu plus tôt, il était venu s’asseoir à la table d’à côté. Il s’était jeté sur le menu comme une torpille, puis avait maugréé tout bas pendant plusieurs minutes en retournant les pages. «La nourriture devient vraiment trop chère!» dit-il. Sa bière et sa pizza lui coûteront 300 roupies, soit environ 6 dollars. «Et dire qu’avant, on pouvait manger pour une roupie.»

Avant, c’était quelque part au cours des 45 dernières années. L’Occidental moyen voyait l’Inde telle une lointaine terre de miséreux, d’où s’échappaient des volutes d’encens, des mystères millénaires et une spiritualité qui n’avait rien à voir avec le petit Jésus. De rares curieux s’y aventuraient tout de même, au risque de ne jamais en revenir.

C’est le cas de L. Ce soir-là, il nous raconte l’histoire de sa vie, en vrac. Il est arrivé ici en 1967, par la mer, dans une barque, avec deux chèvres, un chat, un singe et un petit groupe de hippies de divers pays qui s’étaient passé le mot sur l’existence de cet endroit merveilleux : une plage déserte, un lac d’eau douce, une jungle… et personne pour vous emmerder. Pur produit de l’époque Flower Power, L. a fui «l’esclavage de la consommation, de l’argent, du travail et des impôts». À 65 ans, il ne regrette rien.

Avec une quarantaine d’autres exilés – des décrochés, des adeptes de la méditation et même parfois des criminels recherchés –, il a vécu des années à poil sous les cocotiers, cuisinant des chapatis pour se remplir le ventre. Quelques-uns de ses anciens camarades vivent toujours en ermites au creux de la jungle qui borde le village, dit-il. Mais L., lui, loue maintenant une chambre comme les autres touristes. À la différence qu’il se considère comme chez lui, ici. Il retourne le moins souvent possible en France.

L. peut s’offrir un toit parce que, depuis cinq ans, le gouvernement français lui verse sa pension de vieillesse, ce qui lui permet de gâter ses vieux os. «Maintenant, je suis riche!» dit-il. Mais au cours de ses longs séjours en Inde, il a souvent vécu sans une roupie en poche. «Je n’ai toutefois jamais manqué de rien. Ici, on peut dormir et manger dans les temples. La nourriture est toujours venue à moi, sans que je doive en demander. Et de toute façon, ça ne me gêne pas de jeûner de temps à autre. Ça nettoie mon système!»

«L’argent, c’est fictif», laisse-t-il finalement tomber, attaquant sa pizza. À ma table, les jeunes touristes sont admiratifs, mais songeurs. Probable que chacun se demande comment il ferait pour vivre sans argent. Comment payer ne serait-ce que ce repas? J’y réfléchis aussi. Mais je pense également à tous ces Indiens, dehors, qui devant leurs étals attendent des heures en espérant vendre un truc à un touriste qui ne négociera pas trop durement.

L’argent est loin d’être fictif pour eux.

Alors que la croissance phénoménale de l’économie indienne étonne le monde entier, ici, sur le plancher des vaches sacrées, le coût de la vie augmente. Dans ce village aujourd’hui populaire auprès des touristes hippies branchés, louer un étal est deux fois plus cher que l’an dernier. «It’s crrrrazy!» m’explique Pretty, une jolie vendeuse de thé et d’épices, qui a deux jeunes enfants accrochés à son sari jaune. Le prix de l’essence et des denrées de base, comme les fruits et les légumes, croît aussi.

L’inflation est encore vivable pour la majorité, à ce qu’on me dit. Mais l’escalade fait craindre le pire. «How will my childrrren do, later? I don’t know…», poursuit Pretty. Comme d’autres, elle sent que son pays est en train de changer, c’est-à-dire qu’il commence à ressembler à tous ces autres où l’argent et les diktats de l’économie se sont installés en nouveaux dieux. Des dieux sans visage et sans pitié, qui engraissent les riches et qui appauvrissent les pauvres.

Exactement ce qu’a voulu fuir L., il y a 40 ans. Déjà, il avait compris ce que d’autres, en Occident, commencent à comprendre à la dure, et qui s’indignent en campant dans les rues, impuissants. Des campements de fortune qui ressemblent à ceux qu’on voit depuis longtemps en Inde, d’ailleurs…

Ô ironie, quand tu nous tiens.

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