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Langue au travail : trouver le bon ton

Dis-moi comment tu parles et je te dirai qui tu es… et peut-être aussi ce que tu fais dans la vie! Que l’on parle plutôt mal ou plutôt bien, doit-on se tourner la langue sept fois avant d’aller travailler?

Anne-Karine Brodeur sait comment faire rire ses collègues de travail. Alors que tous s’en vont «luncher», elle dit plutôt qu’elle part en «pause-déjeuner». Pas de «payroll» ni de «set-up» pour elle. Elle ne «booke» pas, elle convoque, ne «challenge» pas, mais met au défi.

Depuis la quinzaine d’années qu’elle travaille à Montréal, elle essuie des remarques sur son langage pointu, modelé par une enfance passée à Ottawa avec des parents soucieux de la qualité du français et par des études au Lycée français en Afrique durant l’adolescence.

Si je dis à mon collègue de me passer la boîte de rondelles au lieu des washers, il y a bien des chances qu’il ne sache pas de quoi je parle…
– Francis Francoeur, électricien

«Comme je parle relativement bien, je me sens plus à l’aise dans un milieu international», explique cette technicienne en ressources humaines de 39 ans, qui a travaillé pour Médecins du Monde et le Cirque du Soleil, et qui est aujourd’hui en poste chez Behaviour, un studio de création en jeux vidéo, à Montréal. Au fil des ans, elle a tout de même banni certains mots de son vocabulaire, «pour se faire accepter», dit-elle. Ainsi, elle ne «rigole» plus, elle rit. Elle fait la fête et non plus la «bamboula».

Son frère, qui a bénéficié de la même éducation qu’elle, est aujourd’hui technicien en foresterie dans l’Outaouais. Il passe ses journées dans le bois avec des travailleurs qui parlent joual et qui sacrent. «Il a dû s’adapter… Il est maintenant capable de passer d’un langage de forestier à un français impeccable selon les gens à qui il s’adresse. C’est plutôt drôle à entendre!» dit Anne-Karine Brodeur.

Chassez le naturel…

Les Québécois passent en moyenne 1 700 heures par an au travail. À moins d’œuvrer dans un monastère, voilà de quoi se faire aller le mâche-patates devant patrons, collègues et clients. Chaque travailleur s’exprime avec un langage unique acquis tout au long de sa vie : un certain accent et débit, des expressions, un vocabulaire pauvre ou riche, une maîtrise plus ou moins approfondie de la syntaxe, des habitudes de prononciation, une affection ou aversion pour les anglicismes ou les gros mots…

Mais parle-t-on bien ou mal – ou quelque part entre les deux? Difficile de juger soi-même de la qualité de son expression orale. Seuls les autres peuvent rendre un verdict – et encore, qui sont-ils pour en juger? Car la notion de «bien parler» varie d’un individu à l’autre, selon Diane Vincent, professeure de sociolinguistique à l’Université Laval. Et l’évaluation des fautes commises à l’oral reste subjective. «On remarque souvent moins les fautes de construction de phrases chez une personne qui s’exprime avec aisance. À l’inverse, on peut avoir l’impression qu’une personne qui parle mal fait des fautes alors que ses phrases sont bâties correctement!»

Chose certaine, côté boulot, la façon dont on communique ne passe pas inaperçue. Parlez-en à Michel Dupont. À une époque, son langage coloré aurait pu être une mine d’or pour feu l’humoriste Marc Favreau, alias Sol, qui raffolait des jeux de mots. Pour ce technicien de son et éclairage au Collège d’Alma, pas besoin de chercher les calembours : ils s’inséraient bien malgré lui dans ses phrases… «Avant, je pensais souvent à deux choses en même temps et mes mots ne reflétaient pas toujours ma pensée!» dit-il. Mais son charisme et son assurance l’ont toutefois empêché de devenir un «bouc hémisphère», recalé au travail pour ses «banaleries», constate-t-il.

Si notre voix a le pouvoir de nous trahir, notre expression orale, elle, nous traduit. «Au bout de quelques phrases, notre interlocuteur a généralement une idée de notre âge, de la région d’où nous venons, de notre niveau d’éducation. Il va de soi qu’une personne qui s’exprime mal laisse généralement une mauvaise impression», dit Diane Vincent. Ainsi, dans certains domaines, travailler son langage peut être rentable pour obtenir une promotion, au même titre que la musculation pour un athlète, estime la professeure.

Faut-il pour autant courir chez un professeur de diction? Pas si vite! Car tenter d’adopter un langage qui n’est pas le nôtre est risqué. «Si on fait trop attention à notre façon de parler, on peut devenir maladroit et sonner faux», souligne Gilles Demers, chef de pratique climat, harcèlement et civilité à la firme de ressources humaines Dolmen Capital humain, à Montréal. Selon lui, inutile d’essayer d’intimider les autres à travers un langage élitiste ou de cacher ses origines sous un faux vernis verbal. «Il y a bien parler et être hautain, condescendant. C’est l’attitude qui fait une différence.»

En entrevue, je sens qu’un faux pas, comme de mettre un “le” au lieu d’un “la”, peut me discréditer.
– David Fontaine, Franco-Albertain d’origine

Un travailleur doit toutefois au moins adapter son langage à celui qui est utilisé dans son milieu, dit le spécialiste. «Le langage d’un cabinet d’avocats diffère de celui d’un chantier de construction… quoique j’aie connu des avocats qui sacraient comme des charretiers!»

Des gens qui articulent mal, qui parlent trop vite, qui se perdent dans leurs idées, ou d’autres qui veulent faire meilleure figure en entrevue d’embauche, Marie Guimont, coach et formatrice en communication orale à Montréal, en conseille tous les jours. Elle constate que les gens font aujourd’hui plus attention à la façon dont ils parlent. «Certaines personnes sont prises avec des tics de langage, des expressions d’enfance, des anglicismes. Il y a une rééducation à faire. Mais je ne travaille pas sur l’imitation : il ne faut surtout pas que mes clients sonnent faux ou maniérés!»

Paroles, paroles, paroles

Francis Francoeur, électricien à la pige dans la région de Québec, travaille souvent sur des chantiers de construction. Il constate que ceux qui parlent «trop compliqué» ne sont pas pris au sérieux et peuvent être mis de côté par le groupe. «Mais en même temps, sur un chantier, un gars qui parle mal et vite peut provoquer des erreurs s’il est mal compris!» déplore-t-il. Pour être efficace, mieux vaut donc utiliser le langage technique que tout le monde connaît. Même si ce n’est pas du bon français. «J’ai beau vouloir employer la terminologie en français, si je dis à mon collègue de me passer la boîte de rondelles au lieu des washers, il y a bien des chances qu’il ne sache pas de quoi je parle…»

Dans le milieu de la santé, au contraire, une langue soignée est prescrite, constate Roseline Desjardins, infirmière bachelière à l’Hôpital Sacré-Cœur, à Montréal. «Mal maîtriser le français et être limité sur le plan du vocabulaire peut te reléguer à une position d’exécutant. Dans ce métier, on est toujours en train de parler aux patients, aux médecins ou aux secrétaires.

On doit constamment faire le point sur l’état des patients à nos collègues. La moindre erreur de langage peut être grave. On ne peut se permettre qu’un jargon incompréhensible en soit la cause», dit-elle. Elle souligne que le personnel infirmier a tendance à rehausser son niveau de langage pour se faire respecter des médecins. Si certaines blagues peuvent être utiles pour détendre l’atmosphère, aucun langage grossier n’est par contre toléré dans ce milieu.

Les spécialistes s’entendent : les exigences en regard des compétences linguistiques dépendent beaucoup du milieu dans lequel un travailleur évolue. À ce propos, Hélène Hudon, consultante en ressources humaines chez Adecco, à Montréal, évoque ses collègues qui recrutent des camionneurs, par exemple. «Dans ce milieu, on ne peut exiger un langage de directeur de société!»

La nature du poste occupé importe également. Il est aussi généralement attendu que les travailleurs qui sont en contact avec la clientèle s’expriment bien, car ils sont la vitrine de l’entreprise. Et plus le statut d’une profession est élevé et synonyme d’influence dans l’inconscient collectif – avocat, médecin, journaliste, par exemple –, plus l’attente envers le niveau de langage est élevée.

Mais il ne faut pas se leurrer : bien parler est relatif. Pour Diane Vincent, le français international n’existe pas. «C’est un idéal à atteindre, mais dans les faits, personne ne le parle, sauf peut-être quelques professeurs de langue.»

Le langage se compose de trois éléments : les mots, le ton de la voix et l’attitude physique – les gestes, la façon de se tenir, le regard. Ils s’intègrent à la façon dont on se présente aux autres.

C’est pourquoi Hélène Hudon travaille notamment sur l’expression orale des candidats qu’elle prépare pour des entrevues d’embauche. «On vise, par exemple, l’utilisation de mots justes et la capacité de synthèse du propos. Si c’est un poste dans un domaine spécialisé, le travailleur doit connaître le vocabulaire qui s’applique.»

Franco-Albertain d’origine, installé depuis une dizaine d’années au Québec, David Fontaine est cadre dans une bibliothèque. Il maîtrise bien le français, qui, dans son cas, sonne plus européen que québécois. Au cours de sa carrière, il a parfois lu une question sur le visage des recruteurs : il sort d’où, lui? «Les gens sont parfois intimidés par mon langage. Ils ne savent pas trop où me situer. En entrevue, je sens qu’un faux pas, comme de mettre un “le” au lieu d’un “la”, peut me discréditer.»

Dans le cadre de son travail, certains régionalismes lui donnent parfois du fil à retordre. «Il y a peut-être une difficulté supplémentaire pour un nouvel arrivant qui croyait maîtriser le français et qui trouve ici une langue bien différente de celle qu’il a apprise», confirme Diane Vincent.

Que l’on migre de l’étranger au Canada, de l’Alberta au Québec, de Montréal au Saguenay ou d’une multinationale à un campement dans le bois, le langage fait partie du processus d’adaptation. Car nos origines langagières nous suivent partout, toujours, comme notre ombre!

Ça jure

Longtemps considéré comme un péché, le fait de détourner les mots du vocabulaire religieux pour jurer, lancer un «calice» ou un «hostie» n’a plus grand-chose de choquant de nos jours. Torrieu, qui vient de «tort à Dieu», n’a plus le même air de défi envers l’Église. «Au cours des derniers siècles, c’était interdit, mais on transgressait», dit Diane Vincent, professeure de sociolinguistique à l’Université Laval. «Les jurons québécois étaient employés au départ dans un monde d’hommes : dans les chantiers de bûcherons, les mines, la construction, il y avait sur les chantiers des concours de sacres. C’était un exutoire, mais aussi une marque de reconnaissance du groupe.»

Un juron bien senti peut soulager la douleur engendrée par un coup de marteau sur un doigt ou souligner la joie ressentie lorsqu’on marque des points. Mais a-t-il sa place au travail? Les sacres sont acceptés et quasi incontournables dans certains milieux, dit Gilles Demers, chef de pratique climat, harcèlement et civilité chez Dolmen Capital humain, à Montréal.

Mais il y a une différence entre sacrer tout court et sacrer contre quelqu’un. On frôle alors l’injure, qui vise à blesser ou à dénigrer l’autre. «Au travail, on doit se garder une petite gêne et viser la civilité, qui est un cadre de référence que se donne un groupe de personnes pour assurer le bien-être de la majorité. Même les Hell’s ont un code de civilité! Mais, dans certains milieux, il s’installe parfois une culture où l’inadéquat devient la norme.»

Même si l’injure en milieu de travail est une forme d’agression, elle peut aussi avoir un caractère ludique et être employée pour marquer la cohésion du groupe. «Par exemple, traiter quelqu’un de “grand niaiseux” peut lui signifier qu’on l’apprécie, qu’il fait partie du groupe», illustre Diane Vincent.

Mais l’utilisation de jurons ou de sacres à répétition peut aussi témoigner de la pauvreté du vocabulaire du locuteur. Ah, ce sacré mot juste qui ne vient pas…

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