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Ingénierie et éthique : rappel à l’ordre

Les récents scandales et rumeurs de corruption ont un peu écorché l’image de la profession. L’Ordre des ingénieurs du Québec met les bouchées doubles pour corriger le tir.

Depuis 2009, des médias rapportent de présumées malversations ourdies par des firmes de génie-conseil liées à l’industrie de la construction. Bien que les professionnels formellement soupçonnés de corruption ne représentent qu’une infime partie des quelque 60 000 ingénieurs en exercice, un préjugé menace de prendre racine : les ingénieurs, tous des pourris!

Parmi la relève, les dommages semblent limités. «Les étudiants voient bien que des controverses portent atteinte au titre professionnel. Mais ils sont capables de faire des nuances. Un seul ingénieur fautif ne remet pas en question l’ingénierie dans son ensemble», note Bernard Lapierre, ing., coordonnateur-responsable du cours Éthique appliquée à l’ingénierie de l’École Polytechnique Montréal.

Mais en dehors de la profession, c’est une autre histoire. «Les scandales nuisent à la perception qu’ont les gens de la profession, peu importe la discipline», observe Guillaume Langlois, ingénieur junior en génie informatique et fondateur de l’entreprise de multi-média Space & Dream. «J’entends dire : “On le sait bien, avec les ingénieurs ça finit toujours par péter…”»

Devant cette rupture du lien de confiance entre la population et la profession, l’Ordre des ingénieurs du Québec n’est pas resté les bras croisés : injection d’argent frais dans son Bureau du syndic; ajout en 2010 de quelque 200 inspections professionnelles aux 750 déjà prévues auprès des ingénieurs en pratique privée; lettres ouvertes, conférences, mémoires, interventions à l’Assemblée nationale (par exemple lors de la création de l’agence Infrastructure Québec en 2009, pour la gestion du parc d’infrastructures publiques); et la présidente de l’Ordre, Maud Cohen, ing., a publiquement réclamé une enquête sur l’industrie de la construction.

 

Lourde tâche

Toutes ces interventions ont alourdi la tâche du Bureau du syndic. De 2008 à 2009, le nombre de demandes d’enquête provenant du public a doublé. En tenant compte du surcroît d’inspections professionnelles, le Bureau a mené cinq fois plus d’enquêtes en 2009 qu’en 2008! Le nombre d’enquêtes a décru en 2010, pour atteindre environ le triple de ce qu’il était en 2008, mais il reste élevé.

«J’aimerais bien avoir plus d’ingénieurs civils pour mes enquêtes, mais je n’arrive pas à les recruter», soupire la syndique de l’Ordre, Jeannette Gauthier, ing. Pour se joindre à son équipe, il faut un minimum de dix années d’expérience en génie… et accepter un salaire moins avantageux que dans le secteur privé. Ce sont surtout des ingénieurs en fin de carrière qui acceptent des postes de syndics adjoints.

Pour accroître sa productivité malgré la pénurie de syndics adjoints, le Bureau a embauché des analystes-recherchistes (qui effectuent le travail de préenquête), des secrétaires (pour libérer les syndics adjoints de tâches de bureau) et a confié plus de responsabilités à des avocats.

L’Ordre cible aussi les ingénieurs juniors, vulnérables puisqu’ils sont rarement en position de décideurs. «Nous avons entre autres organisé un événement pour ceux qui reçoivent leur permis d’exercice de plein titre. Nous leur rappelons à cette occasion l’importance de nos valeurs fondamentales», indique Maud Cohen.

Enfin, l’Ordre a créé une ligne téléphonique 1 877 ETHIQUE à la fin de 2010 : des avocats réfèrent les gens aux articles de loi pertinents, des ingénieurs du syndic conseillent leurs pairs, des secrétaires juridiques recueillent les demandes d’enquête du public. «On en a fait la promotion à l’interne, pour dire aux ingénieurs : “Si vous êtes aux prises avec un dilemme, appelez-nous. Demandez conseil à votre ordre professionnel.”», conclut Jeannette Gauthier.

SYNDIC 101

Qu’une demande d’enquête provienne du public ou d’un ingénieur, les syndics enquêtent en recueillant les versions des faits des parties (avec tous les documents : contrats, plans, devis, etc.), puis vérifient si l’ingénieur visé a violé ou non le Code de déontologie, les lois et règlements.

Dans l’affirmative, le Bureau du syndic peut porter plainte au Conseil de discipline, un véritable tribunal. Ses sanctions : réprimandes, amendes (un minimum de 1 000 $ par infraction), limitation ou suspension du droit d’exercice (l’ingénieur n’a plus le droit de pratiquer sa profession pendant un certain temps) et, dans les cas gravissimes, interdiction à vie de pratiquer le génie. Il existe des recours en appel, comme dans tout processus judiciaire.

À l’occasion, le Bureau décide de ne pas porter plainte. «On doit protéger le public, pas nécessairement punir, souligne Jeannette Gauthier, ing. Si on constate que l’ingénieur a commis une erreur de parcours, qu’il a pris des mesures pour que ça ne se reproduise pas et qu’il n’y a pas de dommages, il se peut qu’on lui donne seulement un avertissement.» Certains dossiers se règlent aussi par la médiation : «Les syndics ont un pouvoir de conciliation, pas juste le pouvoir d’enquêter et de porter plainte», précise Jeannette Gauthier.

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