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Faire renaître un dinosaure

Hans Larsson

Hans Larsson, Paléontologue, titulaire de la Chaire de recherche du canada en paléontologie des vertébrés à l'Université McGill
Photo : David Simard

Le paléontologue Hans Larsson tente de recréer un dinosaure à partir d’embryons de poulets.

C’était en 2005, sans doute dans un bar du Montana – le souvenir est vague. Autour d’un verre, deux paléontologues causaient de la possibilité de ressusciter un dinosaure à partir d’un embryon de poulet. Plan farfelu qui ne survivra pas au dégrisement, auraient parié les oreilles indiscrètes.

La conversation de taverne a pourtant fait des petits. Hans Larsson, 40 ans, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en paléontologie des vertébrés à l’Université McGill, est en train de matérialiser dans son laboratoire de Montréal «le projet fou» de son confrère américain Jack Horner : créer un «chickenosaurus» ou «dino-poulet».

Horner, un paléontologue réputé autant pour ses idées excentriques que pour ses découvertes de restes de dinosaure, a aussi été conseiller scientifique auprès de Steven Spielberg lors du tournage de Parc Jurassique, dans les années 1990.

Larsson avait l’expertise nécessaire en biologie de l’évolution pour mener l’expérience, Horner avait l’argent pour la subventionner – du moins, en partie. Si bien qu’aujourd’hui, «si tout roule sur les chapeaux de roue», le «dino-poulet» devrait voir le jour «d’ici cinq ans», évalue Hans Larsson, un aventurier qui sillonne régulièrement la planète pour trouver des fossiles de dinosaure, du Sahara jusqu’au-delà du cercle arctique.

«Mon équipe fait des expériences à partir de l’embryon de poulet parce qu’il s’agit déjà d’un dinosaure.»

Cet Ontarien installé au Québec depuis 2003 modère toutefois les transports : il n’y aura ni ptérodactyles ni tyrannosaures semant la terreur dans le parc Lafontaine. D’abord, contrairement à ce qu’avance le scénario du Parc Jurassique, aucune trace d’ADN de dinosaure n’a été trouvée à ce jour : impossible, donc, de faire revivre une espèce disparue.

«Mon équipe fait des expériences à partir de l’embryon de poulet parce qu’il s’agit déjà d’un dinosaure.» En effet, le poulet, comme la plupart des oiseaux, descend de dinosaures bipèdes tels que le Tyrannosaurus rex et le vélociraptor. Mais il a perdu son look préhistorique il y a 100 ou 150 millions d’années. «Ses gènes ont muté de telle sorte que ses dents, sa longue queue et ses pattes à cinq doigts ont disparu», explique Hans Larsson.

Or, le poulet a survécu au cataclysme ayant anéanti 70 % de la vie sur la Terre il y a 65 millions d’années, probablement dû à l’écrasement d’une météorite dans le golfe du Mexique. Ce faisant, il a pu perpétuer certaines caractéristiques de ses ancêtres. Ainsi, au début de sa gestation, pendant une dizaine d’heures, l’embryon de poulet retrouve ses attributs primitifs. Puis, soudain, le processus s’interrompt : les dents disparaissent, des vertèbres fusionnent, et les pattes passent de cinq à trois doigts.

En gros, l’équipe de Hans Larsson tente d’intervenir au cours du développement embryonnaire pour que le poulet conserve ses caractéristiques d’antan. «Avec un succès certain», dit-il. Pour l’instant, leurs efforts se concentrent sur la queue. Grâce à l’injection de protéines et à des greffes pendant la gestation, ils ont pu l’allonger «très légèrement».

Ces essais sont fascinants, mais Hans Larsson insiste : pas question de créer un mutant dont la vie serait empoisonnée par toutes sortes de dysfonctions. Le «dino-poulet» pourra voir le jour à condition qu’il puisse vivre normalement, et il n’aura pas de descendant. De toute façon, même s’il se reproduisait, ses petits retrouveraient les caractéristiques actuelles du poulet, car son génome – c’est-à-dire l’ensemble de son matériel génétique – n’est pas altéré dans le cadre de cette expérience.

Le paléontologue se consacre à ce projet non pas «pour faire un cirque à la télé», mais parce qu’il cherche à saisir quels mécanismes génétiques produisent des changements dans un organisme au fil du temps, et pourquoi. «Au fond, le “dino-poulet” n’est qu’un prétexte pour pousser plus loin la compréhension de la biologie de l’évolution.»

Par ailleurs, ce papa de trois enfants estime que le «dino-poulet» a une valeur éducative. «Aux États-Unis, dans certaines écoles, on oppose encore l’idée que Dieu a créé la Terre en une semaine à la théorie de l’évolution des espèces. C’est fou!» Démontrer l’évolution de l’anatomie du dinosaure pourrait rallier certains esprits au darwinisme, espère-t-il.

Enfin, il souhaite qu’une expérience frappant à ce point l’imaginaire ramène la science dans l’espace public. «Au Québec, on parle du registre des armes à feu, d’infrastructures à réparer, mais rarement de questions scientifiques. Ce n’est pas un sujet populaire. La fascination qu’exercerait forcément le “dino-poulet” donnerait peut-être envie à une génération d’enfants de s’intéresser aux sciences, suscitant même des vocations.»

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