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Qu’est-ce qui motive la dénonciation?

La vengeance et l’envie se cachent parfois derrière les actes de dénonciation en milieu de travail. Mais il arrive aussi que l’altruisme prenne le pas sur les intérêts personnels.

Des documents compromettants déposés à son intention dans les poubelles d’un centre commercial. Une mystérieuse lettre mettant sur la piste d’un agent secret corrompu. Une femme de ministre cocue déterminée à ruiner la carrière de son mari en divulguant ses ennuis avec le fisc… Des dénonciateurs aux motivations douteuses, le journaliste d’enquête Normand Lester en a croisé en 45 ans de métier!

Mais à côté des déçus, des jaloux et des vindicatifs, il assure qu’il y a aussi des lanceurs d’alerte «strictement honnêtes», témoins de situations qu’ils jugent inacceptables ou menaçantes pour le bien commun, et qui les dénoncent dans l’espoir que cessent ces pratiques.

C’est le cas du Français André Cicolella, qui s’inquiétait de la toxicité de solvants qu’il évaluait à titre de chimiste pour l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), un organisme en France comptant alors parmi ses administrateurs des entreprises de l’industrie chimique. En 1994, il a sonné l’alarme.

Soupçonnant un lien entre l’éther de glycol – une composante des solvants – et des cas de leucémie et de malformations congénitales, il a alerté d’autres chercheurs. Leurs travaux ont confirmé ses craintes. Mais son initiative a déplu à ses patrons : l’INRS l’a congédié, après 20 ans de service. «Je savais ma démarche risquée, mais j’estimais que mes activités professionnelles ne devaient pas anesthésier ma conscience citoyenne», dit-il, en entrevue depuis la France. Jugeant qu’André Cicolella avait agi pour protéger la santé publique, une cour française a d’ailleurs déterminé, en 2000, que son licenciement avait été abusif.

François Beaudry affirme aussi qu’il était «sincère et désintéressé» lorsqu’en 2009, il a dénoncé à l’émission Enquête le trucage d’appels d’offres publics dans l’industrie de la construction au Québec. Cet ingénieur retraité du ministère québécois des Transports se sentait «l’obligation» de divulguer cette fraude qui, selon les informations qu’il avait en main, impliquait la mafia italienne montréalaise. Quitte à passer pour un hurluberlu, dit-il, et à vivre dans la crainte de représailles. «Je tiens à préserver l’assise démocratique de notre société», explique-t-il.

Les séjours qu’il a effectués en Afrique au cours de sa carrière lui ont fait réaliser que le système québécois d’attribution de contrats au public est certes «imparfait», mais «fonctionnel» par rapport à d’autres appareils étatiques rongés par la corruption. «C’est un privilège qu’on ne doit pas tenir pour acquis, il faut signaler les écarts», dit-il.

La décision de combattre une entorse à l’éthique peut mettre beaucoup de temps à mûrir, affirment certains dénonciateurs.

«Pendant deux ans, j’ai été déchiré entre des sentiments de loyauté qui s’opposaient», se souvient Philippe, qui a dénoncé un patron fraudeur impliqué dans une des plus grosses magouilles de l’histoire du Canada. D’un côté, ces crimes le heurtaient, mais de l’autre, il songeait avec culpabilité aux collègues qui perdraient leur emploi s’il sonnait l’alarme. «Je me répétais : “Qui es-tu pour bouleverser leur vie au nom de ta conscience?”» Il pensait aussi à son employeur qui risquait la prison – et qui a depuis écopé d’une peine. «Cette perspective ne m’enchantait pas, c’était même douloureux.» Si sa quête de justice a fini par l’emporter, l’idée que son geste de dénonciation ait pu être «égoïste» le traverse encore par moments.

À ces tergiversations s’ajoutent les réactions parfois négatives de l’entourage. «Beaucoup de professionnels de mon milieu étaient interloqués par mon geste, dit Philippe. “Tu faisais beaucoup d’argent, c’était quoi ton problème?”, me répétait-on…»

François Beaudry a essuyé le même type de remarque au travers des félicitations. «Certains ne comprenaient pas que j’aie pu prendre un tel risque. On m’a même dit : “Tout ça pour deux minutes de gloire!” Comme si c’était ça, l’objectif…»

À l’instar de plusieurs dénonciateurs, François Beaudry remarque aussi de la suspicion dans le regard des gens en général. «Ils peinent à croire qu’une personne puisse signaler un méfait au nom de l’intérêt collectif. L’individualisme et le matérialisme prévalent tant en Occident que chaque geste est évalué en fonction du profit personnel qu’on peut en tirer.»

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Dans ce dossier :
– Le cauchemar de dénoncer
– Qui sont les dénonciateurs?
– Dénonciation, mode d’emploi
– Pour ou contre les lignes éthiques?

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