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Engouement pour le mi-temps

De plus en plus de travailleurs œuvrent à temps partiel, au Québec comme dans les autres pays industrialisés. L’économie et les entreprises y gagnent. Les travailleurs? Un peu moins.

Avec trois enfants et une multitude d’engagements communautaires, Natacha Dubey préfère avoir un job à temps partiel. Cette blonde dynamique dans la trentaine travaille environ 29 heures par semaine comme préposée aux bénéficiaires à l’Hôpital Notre-Dame, à Montréal. «Je ne vis pas pour travailler, je travaille pour vivre! dit-elle. Parce que mon poste est très exigeant, autant physiquement que mentalement, j’ai vraiment besoin d’un congé après quatre jours!»

Comme elle, de plus en plus de Québécois bénéficient de fins de semaine prolongées. En 2010, il y avait 33 % plus de travailleurs à temps partiel qu’en 2000, a calculé l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Leur nombre a augmenté trois fois plus vite que celui des employés à temps plein. Désormais, un salarié québécois sur cinq gagne son pain à mi-temps, soit moins de 30 heures par semaine.

Il ne s’agirait pas d’un plan patronal pour précariser davantage la classe ouvrière. Selon l’ISQ, plus des trois quarts des travailleurs à temps partiel le sont par choix (voir tableau), une proportion en nette hausse depuis 2000.

Jade Préfontaine, elle, appartient aux 23 % des salariés à mi-temps qui rêvent d’un temps plein. Cette enseignante de français occupe des postes à temps partiel dans trois centres d’aide en français, en plus de donner des cours particuliers. Elle travaille au total une vingtaine d’heures par semaine. «La durée des cours varie d’un centre à l’autre. Ça complique ma préparation», explique la jeune femme de 28 ans fraîchement diplômée en littérature. Sans compter des fins de mois parfois difficiles… Par contre, elle préfère bosser 20 heures par semaine dans son domaine plutôt qu’à temps plein comme serveuse.

Une tendance mondiale

La croissance du travail à temps partiel ne fait pas du Québec une société distincte. Entre 2000 et 2010, le mi-temps a augmenté de 50 % en moyenne, dans les 34 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Au final, l’économie en profite, estime André Grenier, économiste à Emploi-Québec. «Grâce au mi-temps, des personnes qui ne souhaitent pas travailler à temps plein – comme des retraités ou des mères de famille – trouvent une place sur le marché du travail», dit-il. «La croissance économique n’en souffre pas, puisque une heure travaillée reste une heure travaillée», renchérit Robert Hogue, économiste principal à la Banque Royale du Canada.

Les Pays-Bas : le royaume du temps partiel

Les Pays-Bas ont le plus haut taux de travailleurs à temps partiel parmi les 34 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques : 37 % (contre moins de 20 % au Québec). Parmi les femmes, la proportion atteint 60 %! Dans les années 1990, le gouvernement néerlandais a modifié sa fiscalité afin de favoriser le travail à temps partiel et combattre le chômage. Il a aussi promulgué des lois qui garantissaient des salaires, bonis et formations équivalents aux travailleurs à temps plein et à mi-temps. Selon certains, c’est grâce à ces initiatives si, aujourd’hui, les Pays-Bas ont un taux de chômage d’à peine 4 % (contre 10 % en Europe). Mais il y a sûrement d’autres facteurs en jeu, puisque le Luxembourg et l’Autriche ont des taux de chômage aussi faibles que celui des Pays-Bas, mais à peine 15 % et 19 %, respectivement, de travailleurs à temps partiel…

Cela dit, une poussée de l’emploi à temps partiel peut être le symptôme d’un manque de dynamisme économique. «En règle générale, le mi-temps augmente en période d’incertitude économique, explique Robert Hogue. Les entreprises embauchent moins de gens à temps plein parce qu’elles tournent au ralenti.»

De faux retraités

Il y a toutefois des causes plus profondes à la croissance actuelle, dit André Grenier. Par exemple, le vieillissement de la population. En effet, entre 2000 et 2010, le nombre de Québécois de plus de 55 ans avec un job à mi-temps a crû de 133 %, estime l’ISQ. Et ce n’est pas nécessairement pour renflouer leurs économies décimées par la crise. Certes, environ 60 % des travailleurs n’ont pas accès à un régime de retraite auquel contribue leur employeur et doivent assumer seuls la planification de leurs vieux jours, selon le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations. Mais, «pour les plus de 55 ans, travailler n’est pas qu’une question de revenus, juge André Grenier : ils sont plus en santé qu’avant et, pour eux, avoir un emploi permet à la fois de s’occuper et de maintenir des liens sociaux».

Des étudiants qui consomment plus

À l’autre extrémité, le nombre de jeunes de 15 à 24 ans travaillant à temps partiel a grimpé de 37 % en 10 ans, calcule l’ISQ. Il y a deux causes à cela, estime André Grenier. «Ils étudient plus longtemps et ils ont besoin d’argent pour consommer.» Entre les hausses des droits de scolarité, le loyer, les sorties et le forfait d’un téléphone intelligent, la plupart n’ont pas le choix d’avoir un sideline en sus de leurs études.

Amber Jackson, 25 ans, étudie la musique à temps plein à l’Université Concordia tout en l’enseignant huit heures par semaine à des enfants. «Je reçois déjà des prêts et bourses», dit cette résidente permanente originaire du Texas. «Mon travail me permet de me payer quelques extras et de manger autre chose que des lentilles!» Il l’aide aussi à tisser un réseau professionnel.

Les femmes apprécient, les hommes aussi

Une autre tendance explique l’engouement pour le travail à temps partiel : la féminisation du marché du travail. «Les femmes occupent les deux tiers des nouveaux emplois créés au cours des 10 dernières années, explique l’économiste d’Emploi-Québec. Or, elles sont traditionnellement plus attirées par le mi-temps que les hommes, notamment pour concilier le travail avec la famille.» En 2010, 65 % des travailleurs à temps partiel étaient… des travailleuses.

Les hommes aussi semblent vouloir écourter leurs semaines de travail : entre 2000 et 2010, le mi-temps au masculin a augmenté de 43 %. «Cela est lié aux plus de 55 ans qui reviennent sur le marché à temps partiel au moment de la retraite», analyse Florent Francoeur, président-directeur général de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

Un cadeau et un casse-tête

Comment les employeurs accueillent-ils cet afflux de travailleurs en mal de temps libre? «Les employés proches de la retraite qui choisissent de travailler à temps partiel nous permettent de garder leur expertise plus longtemps», dit Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec. Les employés à mi-temps aident aussi les entreprises à pourvoir les quarts de travail de soir ou de fin de semaine, et donc à s’ajuster aux besoins de leurs clientèles. Bref, c’est grâce à la flexibilité du mi-temps si les usines peuvent désormais rouler sept jours sur sept et que les commerces allongent sans cesse leurs heures d’ouverture.

Pour ou contre le temps partiel?

CONTRE

  • Salaire horaire moins élevé en moyenne
  • Moins grande sécurité d’emploi. Comparativement aux emplois à temps plein, ceux à temps partiel sont moins souvent syndiqués et plus souvent à durée déterminée.
  • Moins d’avancement professionnel
  • Moins de formation. Pour un employeur, c’est moins rentable d’investir dans des cours qui serviront seulement à mi-temps.

POUR

  • Plus grande flexibilité d’horaire. Les salariés à mi-temps sont moins susceptibles d’être obligés de travailler du lundi au vendredi, de 9 h à 17 h.
  • Meilleure conciliation travail-vie personnelle, puisque le temps de travail est réduit.

Par contre, le fait de répartir le temps de travail parmi un plus grand nombre de personnes entraîne une augmentation de la paperasse liée à la paie, entre autres. Enfin, ceux qui travaillent moins de 30 heures par semaine sont généralement moins mobilisés par leur emploi, montre une étude de Tania Saba, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal. «Puisqu’ils passent moins d’heures au travail, ils sont nécessairement plus occupés par d’autres activités», analyse-t-elle.

Un moins pour le réseau de la santé

Le travail à mi-temps aurait d’autres défauts, notamment les problèmes de suivi lorsque plusieurs employés se partagent les mêmes tâches. Une situation observée entre autres dans le domaine de la santé, où environ le tiers des infirmières ont un poste permanent à moins de 30 heures par stemaine, d’après l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. Résultat, plusieurs infirmières effectuent le suivi d’un même patient. «Cela compromet la continuité, et donc la qualité des soins, puisque aucune infirmière ne connaît l’ensemble de l’historique des patients», estime Régine Laurent, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, le syndicat qui représente la majorité des infirmières.

Malgré tout, le mi-temps semble incontournable chez les infirmières : selon nos vérifications, la majorité des postes auxquels elles peuvent postuler sur le site d’Emploi-Québec sont à temps partiel. Ce n’est pas un hasard. «Cela donne une plus grande marge de manœuvre aux établissements de santé», dit Carl-Ardy Dubois, professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et spécialiste des ressources humaines. Ainsi, un employé à temps plein occupera un seul quart de travail ou un seul poste, alors que trois employés à temps partiel pourront pourvoir simultanément trois quarts de travail ou trois postes différents.

Un statut de seconde classe?

Qu’il soit choisi ou non, le travail à temps partiel n’est pas la meilleure voie vers l’enrichissement personnel. Travailler à mi-temps rapporte en moyenne 15,60 $ l’heure, selon l’ISQ. Les travailleurs à temps plein empochent plutôt… 22,44 $ l’heure. «Cela vient peut-être du fait que les secteurs qui embauchent le plus de travailleurs à mi-temps, comme le commerce de détail, offrent aussi des salaires généralement peu élevés», analyse André Grenier.

Certes, selon la Loi sur les normes du travail, ceux qui bossent moins de 30 heures par semaine doivent obtenir le même taux horaire que leurs collègues à temps plein. Mais cette disposition exclut les salariés qui gagnent plus que deux fois le salaire minimum. En théorie donc, rien n’oblige un employeur à payer ces derniers au même taux que leurs camarades à temps plein.

La situation n’est guère mieux du côté des emplois syndiqués. «Sur les 1 609 conventions collectives que nous avons analysées en 2010, moins de la moitié mentionnent le temps partiel», dit Bernard Pelletier, coordonnateur du système d’analyse au ministère du Travail du Québec. Parmi ces dernières, à peine 260 – ou 38 % – garantissent exactement les mêmes conditions aux travailleurs à temps partiel et à temps plein. Un cas de discrimination fréquent touche l’ancienneté. «Souvent, si un employé à temps plein et un autre à temps partiel ont la même ancienneté et veulent le même poste, c’est le travailleur à temps plein qui a préséance», précise Bernard Pelletier.

Un pensez-y bien pour quiconque rêve de réduire ses heures de travail.

Ils optent pour le temps partiel parce que…

45 % > ils étudient
37 % > c’est un choix de vie
8 % > ils prennent soin d’enfants
5 % > leur santé ne leur permet pas d’être à temps plein
5 % > d’autres raisons

Source : Institut de la statistique du Québec.

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