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Dommages collatéraux

soldat

Même si ça fait partie de leur description de tâches, tuer est contre nature pour les militaires. Surtout, ça laisse des traces indélébiles. Un texte des plus percutants tiré des archives de Jobboom.

En juin dernier, Sébastien regardait une émission à la télé où il était question de meurtriers quand, soudain, des images enterrées depuis 13 ans se sont frayé un chemin jusqu’à sa conscience et l’ont forcé à faire un constat brutal. Lui aussi, il a déjà tué.

C’était en Bosnie, en 1995. Il avait 30 ans. Militaire de carrière, il y avait été déployé comme Casque bleu avec le 5e Bataillon de services de la Garnison Valcartier. Une mission de «paix» dans un pays plongé dans la folie, où les champs puaient la mort. «Il fallait ramasser les corps qui pourrissaient, c’était horrible. En plus de risquer notre vie presque à chaque pas. J’ai vu des balles passer à moins d’un pied de ma tête au moins 40 fois.»

À trois reprises, il a été envoyé au cachot par des Serbes, où les gardiens le nourrissaient à peine, lui pissaient dessus et le battaient à coups de crosse de fusil, parfois jusqu’au semi-coma. Chaque fois, des soldats de la Deuxième force opérationnelle interarmées – les «rambos» de l’armée canadienne – sont venus le libérer in extremis, «par la porte d’en arrière».

Alors que les «rambos» le conduisaient à l’hôpital militaire, après son deuxième séjour en prison, leur camion a été attaqué par des Serbes. En principe, comme Casque bleu, il n’avait pas le droit de répliquer aux tirs, à moins d’être touché par une balle. «Sauf que je n’en pouvais plus de subir des abus et de voir des scènes sordides. J’étais enragé, rempli de haine.» Il a donc saisi l’arme d’un des militaires et lui a dit : «C’est à mon tour». «Je suis descendu du camion, je me suis caché derrière une roue et j’ai abattu cinq personnes. Dont deux gamins d’à peu près 12 ans qui nous tiraient dessus.» Puisqu’il était aux côtés de la Deuxième force opérationnelle interarmées, qui a davantage les coudées franches, il n’a pas été sanctionné.

N’empêche : il a revisité la scène en rêve des centaines de fois depuis son retour de Bosnie, en septembre 1995. «Je revoyais leurs corps exploser sous mes tirs, j’entendais les enfants crier.» Mais dans sa vie consciente, il s’ingéniait à étouffer ces horreurs. Jamais un mot soufflé à personne à ce sujet. Et trois boulots en même temps pour éviter de se ronger les sangs…

Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir souvent des accès de violence : il a déjà défoncé une voiture à coups de poing sur l’autoroute Ville-Marie parce que son conducteur, un musulman, l’avait envoyé paître. «Je suis devenu raciste, moi qui aimais tout le monde avant. Honnêtement, je me considère comme un danger pour la société». Et pour lui-même : en 13 ans, il a fait 9 tentatives de suicide. La dernière fois, en 2005, il s’est précipité dans le fleuve Saint-Laurent au volant de sa voiture.

Le vent du boulet

Depuis, Sébastien a cessé de travailler et prend un cocktail de médicaments pour se calmer. On lui a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique, comme 7 100 autres militaires canadiens répertoriés par le ministère des Anciens combattants. Un nombre qui risque de gonfler au cours des prochaines années, en raison du conflit armé en Afghanistan. En ce moment, environ un soldat canadien sur quatre qui revient de cette zone de guerre souffre de troubles mentaux plus ou moins sévères, selon des données fournies par le ministère. «À l’époque de Napoléon, on appelait ça “le vent du boulet” : quand la mort passe trop près d’eux, certains soldats craquent nerveusement», explique Christophe Wasinski, un politicologue de la guerre qui enseigne à l’Université Libre de Bruxelles.

Aussi, le taux de suicide chez les militaires canadiens caracole depuis le début de la mission en Afghanistan. En 2007, 36 soldats se sont suicidés, contre 16 par année en moyenne entre 1994 et 2005. Même constat du côté du Conseil psychiatrique de l’armée américaine, qui a observé une hausse de 20 % du nombre de suicides en 2007, ainsi que du nombre de tentatives de suicide et d’automutilations. Le stress vécu sur le terrain et la durée des séjours des soldats en Irak et en Afghanistan seraient en cause, selon le conseil psychiatrique.

Ces militaires désespérés n’ont pas nécessairement tous tué. Mais selon Norman Shields, psychologue à l’Hôpital Sainte-Anne pour anciens combattants, à Sainte-Anne-de-Bellevue, donner la mort est parfois un ticket pour le suicide. «Après un tel acte, certains ont du mal à se percevoir à nouveau comme une “bonne personne”. Ils se demandent comment ils ont pu en arriver là, eux qui, par exemple, faisaient du bénévolat et aidaient les gens. Cette pensée peut les déprimer au point de leur faire perdre goût à la vie.»

Mis au ban

Avoir du sang sur les mains, même dans un cadre légitime, va à l’encontre des valeurs de la société. «C’est un tabou très lourd, explique Christophe Wasinski. Depuis l’enfance, on nous enseigne qu’il ne faut pas faire de mal à autrui. La Bible, qui a profondément influencé la morale occidentale, dit : “tu ne tueras point”. Aussi, depuis la guerre du Vietnam, qui a été très médiatisée, l’opinion publique tolère moins les conflits armés. Voir les morts à la télé choque le peuple.»

Le soldat qui tue ne devient pas un paria au même titre qu’un criminel – parfois, il peut même gagner un statut de héros, estime le politicologue. «Reste que son expérience inusitée l’isole des autres, et cette exclusion peut nuire à sa santé mentale.»

«C’est un peu comme les bourreaux autrefois, estime Rémi Landry, lieutenant-colonel à la retraite. Ils exécutaient les sentences de mort prononcées par la justice, de la même façon qu’aujourd’hui, la société cautionne l’utilisation de la force dans le cadre de certaines missions militaires. C’est un travail qui doit être fait par quelqu’un dans la communauté. Mais les bourreaux étaient obligés de vivre cachés, à l’extérieur des villes. Personne ne voulait les fréquenter.»

À titre d’ancien militaire, il expérimente parfois lui-même une forme de rejet. «À l’Université de Sherbrooke, où je suis chargé de cours, je sens parfois de la réticence à mon égard dans le regard des étudiants. Certains s’imaginent que les soldats sont des tueurs professionnels qui aiment la violence, des êtres sanguinaires dépourvus d’émotions. Pourtant, je vous assure que recourir à la force ne se fait pas de gaieté de coeur. Hélas! Une guerre ne se gagne pas en jouant aux échecs.»

Jeter les armes

«Seuls 2 % de la population militaire se sent parfaitement à l’aise de tuer, selon des études américaines réalisées en Corée, pendant la Seconde Guerre mondiale et au Vietnam, précise Christophe Wasinski. Il est d’ailleurs possible que ces gens soient des psychopathes qui expriment leur pulsion meurtrière à travers l’armée.»

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Samuel Marshall, un colonel américain qui avait été engagé par les services historiques de l’armée, s’est rendu compte qu’environ 80 % des soldats étaient incapables d’ouvrir le feu sur l’ennemi. Même quand il s’agissait de sauver leur peau ou celle de leurs frères d’armes.

Pour arriver à faire la guerre, il faut déshumaniser le plus possible celui qu’on veut éliminer.
— Christophe Wasinski, politicologue de la guerre qui enseigne à l’université libre de Bruxelles

«En zone de guerre, les relations d’évitement entre ennemis sont plus fréquentes qu’on le rapporte, affirme Christophe Wasinski. Les troupes adverses se rencontrent, mais choisissent de s’éloigner l’une de l’autre sans tirer. Pendant la Première Guerre mondiale, des soldats allemands ont même disputé un match de football contre des soldats français! Il y a une tendance naturelle à éviter de tuer si on ne se sent pas surveillé et obligé de le faire.»

Une réalité qui oblige d’ailleurs l’armée à user de tactiques psychologiques pour améliorer les capacités de tir des soldats. Par exemple, les militaires font des exercices qui visent à rendre le tir le plus instinctif possible, explique le spécialiste de la guerre : «Le but n’est plus de cibler un point, comme un chasseur, mais de produire un grand volume de feu, à la volée. C’est plus facile que de viser quelqu’un en particulier.»

Autre stratégie : le travail d’équipe, qui joue un rôle déterminant sur le plan de la surveillance mutuelle entre membres d’un bataillon. «La peur de paraître lâche aux yeux de ses collègues est un puissant moteur de combat», dit-il.

Game over

Le raffinement de l’arsenal militaire facilite aussi la tâche des soldats au moment de donner la mort. «La portée et la précision des armes modernes font en sorte qu’ils n’ont plus à affronter le regard de ceux qu’ils s’apprêtent à tuer», explique Alain de Nève, chercheur au Centre d’Études de Sécurité et de Défense de l’Institut Royal Supérieur de Défense, en Belgique.

Un exemple : le fameux drone, une sorte d’aéronef sans pilote capable de larguer des missiles sur des cibles au Pakistan, alors que celui qui le téléguide se trouve à… Tampa Bay, en Floride! D’ici 5 à 10 ans, les soldats américains seront aussi équipés d’armes à feu munies d’un petit écran plasma qui permet de voir des cibles de loin et de tirer sans se mettre à découvert. «Cette technologie vise à protéger la vie des soldats, mais aussi à éviter les affrontements directs, car le risque de figer devant l’ennemi est alors plus grand», dit Alain de Nève.

Pour arriver à faire la guerre, il faut déshumaniser le plus possible celui qu’on veut éliminer, explique Christophe Wasinski. En faire un point sur une carte ou un écran, un élément négligeable pour lequel le soldat ne ressentira pas d’empathie. «Plus on est loin du champ de bataille, moins on entend les cris de douleur, moins on sent l’odeur des cadavres, moins on voit le sang qui coule. Comme dans les jeux vidéo.»

«D’ailleurs, au début du conflit en Irak, les recruteurs de l’armée américaine ont joué la carte de la guerre propre, distante, rapide, avec effusion de sang minimale, raconte Alain de Nève. Mais ça ne s’est pas passé comme ça sur le terrain… Beaucoup de ces jeunes soldats sont revenus traumatisés parce qu’ils n’étaient pas préparés à donner la mort.»

La mort juste

Selon Luce Des Aulniers, professeure au Département de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal, ces stratégies sont emblématiques de l’hypocrisie face à la mort qui a pris racine dans les sociétés occidentales. «Jusqu’au XVIII e siècle, dans maintes circonstances, donner la mort avait une vertu pédagogique. Les exécutions avaient lieu sur la place publique afin que le peuple comprenne le châtiment qui les attendait en cas de désobéissance. Pour l’ordre dominant, c’était une façon d’instituer sa force. De punir ceux qui n’étaient pas de son côté.»

Aujourd’hui, l’ordre dominant continue de punir ceux qui s’écartent de lui ou ne vont pas dans le sens de ses intérêts, mais de façon plus subtile. «Par exemple, l’armée utilise un vocabulaire désincarné pour désigner les actes de violence ou pour insister sur leur pseudo-légitimité», dit-elle. Ainsi, on parle de «dommages collatéraux», de «pertes civiles», de «cibles neutralisées»…

La spécialiste regrette ces euphémismes. «Si les militaires acceptaient de parler franchement sur la place publique du fait de donner la mort, la population comprendrait mieux, peut-être, pourquoi il est parfois juste de poser ce geste, du moins à leurs yeux.»

Pour l’ex-militaire Rémi Landry, la nécessité de tuer dans certaines circonstances ne fait pas de doute. Comme le général Roméo Dallaire au Rwanda, il est resté marqué par son expérience en Bosnie, où des massacres se déroulaient chaque jour sous ses yeux sans qu’il puisse intervenir. «Je n’ai jamais tué personne, mais là-bas, je n’aurais pas hésité à me servir de mon arme si mon mandat me l’avait permis», dit-il.

En 1993, il avait été envoyé en Bosnie comme observateur dans le cadre d’une mission de surveillance pour la Communauté européenne (il a d’ailleurs témoigné au Tribunal international pénal sur l’ancienne Yougoslavie comme témoin expert).

«J’ai rêvé bien des fois de changer d’uniforme pour pouvoir combattre. La communauté internationale avait décidé de rester neutre dans ce conflit pour bien paraître, mais en n’agissant pas, on a laissé les pires crimes se commettre. Je me considère donc coupable, indirectement, de ces injustices.»

Et c’est une culpabilité probablement aussi vive que celle qui découle d’enlever une vie, croit-il. «Elle m’habite comme une vieille cicatrice. Il suffit d’une odeur, d’un paysage, d’un visage pour la raviver.»

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