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Dernière chance pour Montréal

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J’étais partie à ta rencontre par un matin ensoleillé d’automne, avec deux valises et un petit bagage de meubles traîné dans une remorque, à l’arrière de la voiture. J’avais dit au revoir à mes parents et à mon chien à travers la fenêtre ouverte, avec le cœur battant de celle qui va rejoindre un éventuel destin, un possible amour. J’avais 19 ans.

L’autoroute 20 m’avait même semblé belle ce jour-là. Le vieux Madrid. La découpe du mont Saint-Hilaire dans la plaine. Puis, la symbolique traversée du pont Jacques-Cartier avait scellé le voyage : je quittais enfin le continent de mon enfance pour m’établir dans la grande île.

Devant moi, Montréal, tu rutilais de mystères et de promesses.

C’est ainsi qu’on s’est connues, toi et moi, sous les meilleurs augures. On partagerait la vivacité des étés, les étendues de l’hiver. Le sang qui coule dans tes artères et les miennes se mêlerait d’étranges façons au gré de nos constructions et démolitions respectives. Tu façonnerais mon histoire, et moi, la tienne. Et qui sait, l’espoir est toujours gratuit : on pourrait peut-être s’aimer pour la vie.

C’était il y a exactement 20 ans. On est maintenant ce qu’on appelle un vieux couple! Nous aussi le temps nous use, les déceptions nous grugent. J’ai parfois envie d’aller voir ailleurs. Avec les anniversaires viennent aussi les bilans et les aveux. Voici donc les miens, pour le meilleur et pour le pire.

Montréal, ma chérie, voilà 7 300 jours que je me blottis contre ton cœur presque quatre fois centenaire, dans tes bras de fer et de ciment. Mais j’ai su débusquer ta chaleur à travers tes festivals et tes parcs généreux, gratuits, que partagent librement tes habitants. Tu sais être une ville si aimante. Tu accueilles le monde entier les yeux fermés et tu ne juges pas qui dort sur tes bancs. Dieu merci, tu reçois aussi le printemps bien avant le temps. Je t’aime justement parce que tu te fous des météorologues, des conventions, et que parmi toutes les métropoles d’Amérique du Nord, tu demeures un esprit libre.

Ceci fait de toi un aimant qui attire les différences. J’aime tes musiciens de métro, tes artistes et tes brasseurs d’affaires. J’aime tes murs enluminés de fresques, ton architecture mosaïque, tes bouffes épicées, ton passé mêlé à ta modernité, tes multiples quartiers. J’en ai habité au moins cinq. Je peux donc affirmer que tu sais concilier le commun et le bizarre, le fascinant et l’ordinaire, le beau et le laid. N’en doute jamais, tu es unique.

Mais depuis quelques années, tu me déçois. Je te trouve nonchalante. Tu n’écoutes personne et tu digères mal les critiques. Tu es parfois même hostile. Il faut t’aborder avec des crampons. L’hiver dernier, une jeune femme est tombée sur un de tes trottoirs glacés. Il manquait de sel. Elle disait aux ambulanciers qu’elle ne pouvait plus bouger. Elle pleurait. Je pense souvent à elle : j’espère qu’elle n’est pas restée paralysée. Je pourrais tomber aussi. Comme tes viaducs, tes échangeurs, tes édifices, tes ponts. Fais-tu encore attention à moi?

Je ne te l’ai jamais dit, mais à nos débuts, je te trouvais plutôt moche. Heureusement, un voisin m’a fait découvrir tes charmes en moto et, là, j’ai compris que tu avais toute une personnalité. Sinon, probable que je t’aurais quittée. J’habitais alors en bas du Stade olympique, dans un quartier à peu près mort. Déjà, à l’époque, il symbolisait le début de ta ruine, la chute de ton égo. Montréal, il est vrai que tu as su, en d’autres temps, briller de mille feux. Mais il faudrait en revenir. Les vedettes ne roulent pas éternellement sur leurs vieux trophées.

Vingt ans plus tard, les environs du Stade restent un terreau désincarné. Tu ne sais pas quoi y planter. Tu ne sais d’ailleurs plus prendre de décision. Tu tergiverses. Regarde la rue Notre-Dame et l’île Sainte-Hélène que tu laisses aux mauvaises herbes. Ces lieux abandonnés pourraient pourtant me donner accès à ce fleuve magnifique qui fait de toi ce que tu es : une île! L’aurais-tu toi-même oublié?

Chère Montréal, tu ne dois plus t’aimer beaucoup. Tu ne mets pas tes beautés naturelles en valeur. Tu les caches ou, pire, tu te défigures. Tu te laisses traîner depuis trop longtemps. Il faudrait maintenant que tu te ressaisisses. Tu pourrais être tellement belle…

Aime-toi et je pourrais t’aimer encore longtemps.

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