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Allons aux puits

Si vous rêvez d’un poste permanent et d’un horaire régulier, votre bonheur n’est pas du côté de l’industrie du gaz de shale. La paye y est bonne, mais il faut aimer la vie nomade et composer avec la précarité.

Dans son laïus pour vendre l’industrie des gaz de shale aux Québécois, André Caillé, l’ancien PDG d’Hydro-Québec désormais à la tête de l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), soutenait cet été que les besoins de main-d’œuvre dans ce secteur seraient «constants». «Ce n’est pas comme l’éolien, où tu construis et, après, il n’y a plus de jobs.» C’est une industrie ressemblant davantage à l’agriculture, dans laquelle le travail est toujours à «refaire», assurait-il.

Pourtant, le rapport Évaluation des retombées économiques du développement des shales de l’Utica commandé par l’APGQ à la firme SECOR soutient que c’est surtout la construction des puits qui requiert de l’huile de bras. Une centaine de corps de métiers sont alors sollicités – électriciens, géologues, opérateurs de grue, etc. –, pour un total de 33 employés par puits.

Mais au bout de quelques mois, lorsque l’édification des puits est complétée, seuls 19 emplois directs et indirects par 100 puits sont nécessaires pour entretenir les puits en mode de production, une étape qui s’échelonne sur plusieurs décennies.

Suivant ce ratio, c’est seulement 285 travailleurs qui pourraient gagner leur vie dans le secteur gazier à la suite de la construction de 1 500 puits d’ici à 2025, ce que prévoit le scénario le plus conservateur de SECOR.

«Par contre, les puits ne se construiront pas d’un coup, précise Stéphane Perrault, porte-parole au Québec de la compagnie gazière albertaine Talisman. Des sites de forage seront édifiés pendant que d’autres entreront en phase de production. Ça assurera du boulot à pas mal de travailleurs pendant 15 ou 20 ans.»

Univers instable //

Après, il faut se préparer à «traîner son baluchon», avertit Pascal St-Onge. En 2008, ce Gaspésien est devenu associé chez LXL Consulting, une compagnie albertaine qui se spécialise dans l’exécution de sondages sismiques. Si ses nouvelles fonctions le retiennent davantage à Calgary, au cours des 20 dernières années, il a travaillé partout où il se fait de l’exploration gazière en Amérique du Nord – il a même eu des contrats en Nouvelle-Zélande. «C’est une vie de camp et de motel, dit-il. On déménage nos pénates au gré des contrats.»

Les compagnies gazières ont un mode de fonctionnement particulier, confirme Karen Carle, responsable des communications chez Questerre, une entreprise albertaine qui fait de l’exploration depuis 10 ans au Québec. Comptant généralement peu d’effectifs – seulement 20 employés travaillent au siège social de Questerre –, elles distribuent l’essentiel du boulot à des entrepreneurs externes comme Pascal St-Onge, qui ont chacun leur expertise : excavation, construction de puits, fracturation hydraulique, transport, soudure, etc.

Cette structure souple permet aux compagnies gazières de composer avec l’extrême volatilité du marché de l’énergie. «Par exemple, si le prix du gaz baisse tout à coup, nous pouvons suspendre les contrats de construction de puits rapidement. Puis, deux ou trois mois plus tard, il y a un boum, et ça repart», explique Karen Carle.

Les compagnies gazières, qui possèdent souvent des permis d’exploration dans plusieurs pays, peuvent aussi délaisser un projet en marche pour concentrer leurs travaux là où les règles de redevances au gouvernement sont plus avantageuses pour elles. «Les décisions se prennent vite. C’est un milieu qui bouge constamment», dit Karen Carle.

Par conséquent, les travailleurs n’ont pas de sécurité d’emploi. Stéphane Tremblay, un expert en complétion – il est responsable des étapes juste avant la mise en production d’un puits –, dit n’avoir jamais manqué d’ouvrage en 16 ans de métier. Mais il marche sur un sol fragile. «Depuis deux ans, les activités ont ralenti parce que le prix mondial du gaz a chuté de moitié. Dans l’Ouest canadien, où j’obtiens la plupart de mes contrats, des entreprises font des mises à pied.»

En mai dernier, l’Association canadienne des producteurs de pétrole (CAPP), qui représente aussi les producteurs de gaz naturel, déplorait d’ailleurs la perte de 19 000 emplois dans l’industrie pétrolière et gazière depuis juillet 2008.

Ce ralentissement des activités gazières dans l’Ouest canadien, c’est en partie la faute du bassin de Marcellus, en Pennsylvanie. Les Américains y tirent de plus en plus de gaz de shale, faisant chuter du coup la demande de gaz canadien. D’ailleurs, en novembre dernier, la quantité de gaz qui dormait dans les réserves canadiennes en attendant de trouver preneur a atteint des records.

Travailleurs migrateurs //

Employeur instable, l’industrie gazière a toutefois un miel qui attire les travailleurs : de généreux chèques de paye. «Au bas de l’échelle, mes ouvriers gagnent 3 000 dollars net par mois, logés et nourris», dit Pascal St-Onge. Ses chefs d’équipe empochent environ 150 000 dollars par année.

«On n’est pas dans la misère», renchérit Stéphane Tremblay. Toutefois, ses journées de travail commencent à 6 h et se terminent souvent autour de minuit. «Pendant les contrats, qui durent environ six semaines, on bosse jusqu’à douze heures par jour, quasiment sept jours sur sept. Mais on se rend la vie agréable : ma roulotte de chantier est aussi équipée qu’une maison. J’ai même une baignoire à remous!»

Pour le moment, les Québécois attirés par ce quotidien aux antipodes de la vie de fonctionnaire doivent s’exiler pour trouver du boulot. Pascal St-Onge a formé plus de 1 000 compatriotes depuis le début des années 1990. Il reste à voir si le bassin de l’Utica figurera désormais sur leur parcours de travailleurs migrateurs.

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