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[Salon]
Gilles Pronovost, sociologue, sur le temps de travail versus le temps de loisir
Tout à loisir
par Jean-Sébastien Marsan
Devant une surabondance d'activités de loisir toutes plus alléchantes les unes que les autres, «nous avons le sentiment de manquer de temps», affirme Gilles Pronovost, ancien professeur de sociologie à l'Université du Québec à Trois-Rivières. En effet, le temps de travail a diminué depuis 40 ans, comme le prouvent les données de Statistique Canada à ce sujet. Le temps de loisir, pour sa part, a littéralement explosé; de 1986 à 1998, le nombre d'heures consacrées par semaine aux sorties et aux activités entre amis a doublé, passant de 5,2 à 10,8, a constaté Gilles Pronovost.
Ce sociologue étudie le phénomène du loisir depuis les années 1970. Il publiera en décembre Temps sociaux et pratiques culturelles, aux Presses de l'Université du Québec, ouvrage dans lequel il traite de notre perception du temps qui s'écoule toujours trop vite à notre goût. Aperçu.
Le temps consacré au travail empiète-t-il réellement sur nos temps libres, ou est-ce une fausse impression?
Il y a en effet un fossé entre la perception du temps passé à travailler et le temps réellement consacré au travail. C'est probablement dû au fait que le travail est tellement valorisé. Quand j'en parle à mes amis intellectuels, tous disent travailler très fort et ne jamais avoir de loisirs, de vacances. Pourtant, ils voyagent, ils sont au courant des nouvelles émissions de télévision, etc.
De nombreuses études démontrent que plus la semaine de travail d'un individu est longue, plus il surévalue la durée réelle de son travail. Quand les gens travaillent environ 30 heures par semaine, ils estiment à peu près correctement la durée de leur travail. S'ils travaillent moins de 30 heures, ils sous-estiment, et au-delà de 30 heures, plus le temps de travail s'accroît, plus la surestimation est grande. Un spécialiste américain des études sur l'emploi du temps, John Robinson, a d'ailleurs rédigé un chapitre à ce sujet dans son livre Time for Life. The Surprising Ways Americans Use Their Time.
Existe-t-il des méthodes qui permettent d'évaluer correctement le temps réel consacré au travail?
Une méthodologie de recherche éprouvée consiste à mesurer non la durée perçue, mais la durée réelle du temps consacré au travail. On interroge les gens qui participent aux enquêtes en recomposant avec eux leur journée précédant celle de l'enquête : ils doivent, par exemple, remplir un carnet sur leur emploi du temps. Cette méthodologie démontre bien que sur une longue période, soit depuis les années 1960, le temps réel de travail a tendance à diminuer.
Alors pourquoi se plaint-on de manquer sans cesse de temps?
Selon la méthode d'analyse que je viens d'expliquer, on dénote que depuis les années 1960, le temps consacré aux tâches domestiques est assez stable et que le temps de sommeil n'a pas changé. Le seul gagnant, c'est le temps consacré aux loisirs : la télévision, les sports, le plein air, les spectacles, la culture, etc. La semaine de loisir est maintenant presque aussi longue que la semaine de travail! En effet, lorsque nous gagnons du temps, par exemple en écourtant la préparation des repas, ce n'est pas pour dormir ou pour travailler plus longtemps. C'est pour accorder plus de temps à nos loisirs.
Pourtant, des études démontrent que le nombre de personnes travaillant plus de 50 heures par semaine a doublé depuis 10 ans...
Il faut apporter deux nuances. Premièrement, le temps de travail s'est effectivement accru chez les professionnels et les cadres; ils ont le sentiment de travailler beaucoup et c'est justifié. Il faut cependant éviter d'appliquer leur situation à l'ensemble de la population, qui, elle, travaille de moins longues heures aujourd'hui qu'il y a 40 ans. L'augmentation du temps de loisir et la réduction de la semaine de travail se sont faites très rapidement entre la décennie 1960 et le milieu des années 1980 environ. Depuis, ça s'est stabilisé.
Quels loisirs grugent tant notre temps?
La télévision, bien sûr, est plutôt vorace. Elle peut dévorer jusqu'à 40 % de notre temps de loisir, mais les retraités font croître cette moyenne en y consacrant quatre, cinq ou six heures par jour. Par ailleurs, ce qui augmente le plus depuis le milieu des années 1980, c'est le temps consacré aux activités sportives et de plein air au sens large du terme, les activités à l'extérieur. (Voir encadré.)
Pourtant, on ne cesse de déplorer la sédentarité des Québécois et l'augmentation de l'obésité...
L'un n'empêche pas l'autre, il est question de moyennes statistiques. Il y a des groupes moins actifs dans la population, par exemple les jeunes et les retraités.
Êtes-vous en train d'affirmer que nous vivons dans la société des loisirs?
La société des loisirs, ce sont les retraités qui la vivent. Les grands gagnants du temps libre sont ceux qui prennent leur retraite assez jeunes et lorsqu'ils sont en santé. Dans le reste de la population, un équilibre s'est établi. Nous n'acceptons plus d'être privés de vacances et de travailler 50 ou 60 heures par semaine, sauf exception. Les jeunes en profitent aussi de cette société; malgré leurs études et le travail, ils ont du temps pour les loisirs. Le temps de loisir est tellement recherché que nous n'acceptons plus le surtravail.
Qui se plaint le plus de manquer de temps?
Paradoxalement, ce sont ceux qui sortent souvent et qui sont les plus actifs sur le plan culturel. L'offre de loisirs est tellement grande qu'ils n'ont pas le temps de faire tout ce qui les intéresse en dehors de leur travail. Non seulement il y a un décalage entre la perception du temps que nous passons au travail et le temps réellement consacré à celui-ci, mais il y a aussi un décalage entre le temps que nous aimerions accorder aux activités culturelles, sportives, familiales, et le temps que nous pouvons réellement y consacrer.
Est-ce que la venue d'enfants dans une famille oblige les travailleurs à couper dans leur temps de loisir?
Évidemment, l'arrivée d'un enfant provoque un réaménagement du temps : la mère cesse de travailler pendant six mois ou continuera à travailler à temps partiel; le temps de travail du père ne varie pas beaucoup, mais il sort moins parce qu'il doit s'occuper du bébé. Au deuxième enfant, la pression est encore plus forte sur la mère, qui a alors tendance à quitter le marché du travail. Au troisième enfant, elle quitte souvent le marché du travail et le père travaille plus longtemps. Il trouve des stratégies pour compenser la perte de revenus de la mère, par exemple en travaillant des heures supplémentaires. Tout ça aux dépens de leurs loisirs, de leurs sorties.
Tout à loisir
Budget temps hebdomadaire moyen des Québécois

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