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[Marché du travail]
Le design intérieur au service des travailleurs
Le bon plan
par Anick Perreault-Labelle
Photos : Stéphane Gougeon
Un environnement de travail plaisant, c'est un espace bien aménagé, où il y a des coins pour se détendre et assez de fenêtres pour tout le monde. De plus en plus, architectes et designers incitent les patrons à tenir compte de la qualité de vie de leurs salariés avant d'approuver les plans de leurs nouveaux édifices.
Il est difficile pour un employé de se donner au maximum quand l'air qu'il respire dans son lieu de travail ressemble à celui de Mexico, quand le bruit ambiant rappelle un corridor d'école secondaire pendant la pause, et quand l'éclairage est digne d'un Woolco des années 1970. Des bureaux mal conçus peuvent en effet diminuer de 5 à 25 % la productivité des employés.
Mais il y a plus : un mauvais environnement de travail, c'est aussi «des lieux inodores, incolores et sans saveur», résume avec un sourire Pierre Teasdale, un architecte qui s'intéresse aux interactions entre les humains et leur environnement.
«Il faut proscrire les postes de travail tous pareils, séparés par des cloisons mobiles trop hautes pour s'orienter et éclairés uniformément avec des néons», explique Jacqueline Vischer, professeure en design d'intérieur à l'Université de Montréal et auteure de plusieurs ouvrages sur la question. «Malheureusement, en Amérique du Nord, de 50 à 75 % des employés de bureau travaillent dans ce genre d'environnement», déplore-t-elle.
À l'inverse, un aménagement de bureau idéal offre une variété d'espaces. Au 1250 René-Lévesque, par exemple, un jardin d'hiver accueille les travailleurs à l'entrée : des arbres et une fontaine murale côtoient plusieurs tables et chaises dans un espace haut de plafond et bien éclairé. «J'y descends avec un livre quand je suis très stressée», raconte Isabel Garcia, qui travaille dans l'immeuble depuis 10 ans.
Plus ambitieux, le pavillon J.-Armand-Bombardier de l'Université de Montréal offre huit jardins à ses chercheurs : des espaces à deux étages, donnant une vue extérieure à travers un mur vitré, où on trouve des fauteuils, des tables et un comptoir-cuisine.
Une vie hors des cloisons
Ces nouveaux espaces non officiels dans les lieux de travail inquiéteront peut-être les patrons soucieux de rendement. À tort.
D'abord, les employés se créeront ces lieux de toute façon, dans un cadre de porte ou autour de la machine à café, croit Pierre Teasdale. Les officialiser les rend simplement plus confortables et plus fonctionnels. «Il suffirait parfois d'élargir un peu un lieu de passage et d'y installer une banquette. Et les patrons y gagnent : ces espaces de détente, en permettant aux employés d'échanger des informations de façon informelle, augmentent leur productivité!»
En plus d'un poste où travailler en paix et d'un coin où placoter un brin, un bon aménagement de bureau inclut aussi un endroit où travailler en équipe. Par exemple, le pavillon J.-Armand-Bombardier, inauguré en mai dernier, offre des salles de réunion vitrées, environ deux par étage. Au 1250 René-Lévesque, on trouve des salles de formation ou la foire alimentaire du deuxième. L'important est d'avoir des espaces qui correspondent aux différentes tâches à accomplir dans la journée. «Et surtout, d'avoir le choix de ne pas rester dans son bureau à cloisons», résume Jacqueline Vischer.
Les bureaux bien aménagés ont une autre caractéristique : ils sont inondés de lumière naturelle. Ce n'est pas vraiment le cas au 1250 René-Lévesque, qui est une tour à bureaux plus ou moins classique. Mais sur les étages qu'il occupe, IBM Canada a généralement placé les «simples employés» dans des endroits percés d'une fenêtre et les cadres dans des locaux aveugles. Les premiers, après tout, passent plus de temps à leur poste que les seconds!
«C'est important d'avoir une vue sur la vie, de ne pas être coupée de l'extérieur : c'est reposant et je l'apprécie beaucoup», dit Renée Périgny, installée dans les lumineux bâtiments du Centre CDP Capital, dans le Quartier international. En effet, ce nouveau complexe qui a coûté si cher aux contribuables - 35 % de plus le pied carré que d'autres immeubles semblables - compte un maximum de 50 pieds entre deux sources de lumière naturelle. Le pavillon J.-Armand-Bombardier, consacré aux chimistes, physiciens et ingénieurs, est encore plus clair : en plus des immenses fenêtres donnant sur les jardins intérieurs, il est pourvu d'un atrium qui traverse les cinq étages et est surmonté d'une verrière.
Cet agencement présente aussi l'avantage d'être convivial. «Quand j'arrive à mon bureau, au cinquième étage, je vois si mes étudiants sont là, au quatrième, dit David Ménard, professeur de génie physique. C'est un espace inspirant, qui favorise la communication», résume-t-il. Autant d'éléments qui ont valu au bâtiment, en 2002, un prix d'excellence de Canadian Architect, la plus importante publication consacrée à l'architecture au pays.
Baisser le volume...
Mais rien n'est parfait. L'ouverture de tous ces espaces, combinée aux surfaces dures des sols, murs et plafonds, a une conséquence prévisible : le bruit s'y répercute, comme dans une caisse de résonance... ou dans le Stade olympique! «Les premiers mois, quand l'ascenseur sonnait au rez-de-chaussée ça résonnait jusqu'au cinquième! Ce problème a été réglé depuis. Mais quand quelqu'un bouge une chaise au deuxième, on l'entend encore sur tous les étages», confie David Ménard. Des consultants en acoustique ont été appelés à la rescousse.
Les locaux du Centre CDP Capital sont bruyants eux aussi, comme tous les bureaux uniquement séparés par des cloisons mobiles. Ce type d'aménagement est très répandu mais a rarement la cote auprès des employés, justement parce qu'il est très sonore. Mais Jacqueline Vischer ne le condamne pas pour autant. L'important, pour elle, est que ces cloisons ne soient pas trop hautes afin qu'on puisse voir ses collègues et s'orienter sans trop de difficulté. Au Centre CDP Capital, la tête d'une personne assise dépasse ces murets.
«Il faut distinguer entre les préférences des employés et la fonctionnalité, dit la professeure. Les espaces ouverts améliorent la communication et permettent des décisions plus rapides.» Et pour le bruit, on finit par développer des stratégies : on ne fait pas d'appels en mode mains libres et on éteint la sonnerie des cellulaires en arrivant, par exemple.
Pour Jacqueline Vischer, la question des aires ouvertes semble non négociable. Mais pour le reste, elle insiste sur l'importance de consulter les travailleurs. «On le fait rarement parce que ça représente des coûts supplémentaires. Pourtant, les entreprises économisent de l'argent à long terme : non seulement il y a moins de plaintes et d'absentéisme, mais également la productivité augmente», dit la professeure.
Les décideurs du Centre CDP Capital, qui ont notamment fait appel à Mme Vischer, ont ainsi demandé à leurs employés de tester différentes chaises avant de choisir le modèle gagnant. Ils ont aussi mené des sondages, une fois l'aménagement réalisé. Résultat : on a ajouté des plantes pour égayer les étages et des indications sur les boutons des ascenseurs pour mieux diriger les visiteurs.
Enfin, comme tout bureau qui a un aménagement digne de ce nom, le Centre CDP Capital donne aux employés la possibilité de modifier leur poste de travail : ils peuvent changer la hauteur de leur table ou de leur chaise, choisir où poser leur écran d'ordinateur et, dans les bureaux fermés, faire varier la température de quelques degrés. «Cette personnalisation est importante : les travailleurs ont envie de se reconnaître au travail comme ils se reconnaissent chez eux», dit Pierre Teasdale. À l'autre extrême, le professeur honoraire de l'école d'architecture cite en exemple des cabinets d'avocats - qu'il refuse de nommer - où les secrétaires n'ont même pas le droit d'orner leur bureau de photos personnelles pour que l'unité du décor soit conservée!
«Renseignez-vous auprès des gestionnaires de votre immeuble sur les systèmes de chauffage et de ventilation et sur la possibilité de personnaliser votre mobilier, conseille Jacqueline Vischer. Très peu de personnes le font alors qu'ils sont généralement très ouverts à ces questions.» Après tout, si l'environnement offert par l'employeur n'est pas très bon, il y a peut-être moyen de l'améliorer soi-même.

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