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[Salon]
L'état de santé du marché de l'emploi selon Claude Béchard, ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille
Un simple rhume?
par Éric Grenier
Photo : Éric Barbeau
Seulement 13 000 emplois ont été créés au Québec au cours des deux premiers trimestres de l'année, ce qui représente cinq fois moins qu'en Ontario et une croissance inférieure à la moyenne nationale. De plus, ces emplois étaient concentrés dans les secteurs public et de la construction résidentielle - le premier qui dépend davantage des politiques gouvernementales que de la bonne tenue de l'économie, et le second, très sensible aux fluctuations conjoncturelles. Sans l'apport de ces deux secteurs, le Québec aurait affiché des pertes d'emplois pour cette période. Faut-il sonner l'alarme? Non, selon le ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard, pour qui l'optimisme reste de mise. En effet, souligne-t-il, la croissance de l'emploi depuis un an figure dans la bonne moyenne pour la province. Et le taux d'emploi demeure près de ses valeurs records.
Bref, le marché de l'emploi québécois toussote peut-être, mais ça va aller mieux très bientôt, affirme-t-il en substance.
Il ne s'est créé que 13 000 emplois entre janvier et juin au Québec, contre 62 000 en Ontario. Est-ce une sous-performance du marché de l'emploi québécois?
Je crois qu'il est exagéré de parler de sous-performance. Au contraire, le marché de l'emploi va relativement bien depuis un an compte tenu des aléas qui ont affligé notre économie. On n'a qu'à penser à la hausse des prix des produits pétroliers ou à celle de la valeur du dollar canadien, qui ont affecté nos exportations vers les États-Unis, par exemple. Moi, ce que je constate, c'est qu'il y avait en moyenne 53 000 emplois de plus dans la première moitié de 2004 que dans celle de 2003. L'écart du taux d'emploi - le nombre de personnes de 15 ans et plus qui travaillent - entre le Québec et l'Ontario est à son plus bas niveau depuis 1976. Ce sont là des signes très encourageants.
Reste qu'on a ajouté seulement l'équivalent du tiers des emplois créés dans la dernière moitié de 2003. Fait-on du surplace?
Je ne suis pas d'accord avec votre façon d'analyser la situation. Qu'il y ait 53 000 emplois de plus en ce moment par rapport à la même période l'an dernier, ce n'est pas une mauvaise donnée. De plus, en juillet, le Québec a créé 10 000 emplois, tous à temps plein, alors que dans l'ensemble des États-Unis, il s'en est créé 30 000 pour le même mois. Je reconnais que nous ne sommes pas dans une période de croissance fabuleuse, mais dans le contexte, nous nous tirons très honorablement d'affaire.
Sans l'apport des secteurs public et de la construction résidentielle, le Québec aurait affiché une perte d'emplois dans les deux premiers trimestres de 2004. La relative faiblesse des autres secteurs, surtout du manufacturier, vous inquiète-t-elle?
C'est sûr que si vous excluez les secteurs qui vont bien, la situation a l'air plus dramatique. Mais la diversité de l'économie québécoise fait en sorte que, justement, quand des secteurs économiques éprouvent des difficultés, d'autres prennent la relève. Que ce soit l'État et les chantiers de construction qui créent de l'emploi importe peu. Ce qui compte, c'est qu'il y a création d'emplois. Je reconnais que certains secteurs clés, comme le manufacturier, enregistrent de nombreuses pertes d'emplois depuis quelque temps, mais ce n'est pas propre au Québec; la faiblesse du secteur manufacturier se constate partout en Amérique du Nord.
Pour la première fois depuis 10 ans, la population active québécoise a diminué dans les deux premiers trimestres de l'année. Donc, des milliers de chercheurs d'emploi ont abandonné l'idée de se trouver du travail. Comment interprétez-vous cela?
Je crois que c'est seulement un phénomène circonstanciel, et que bientôt nous allons revenir à des taux d'activité similaires à ceux que nous avons connus l'automne dernier, alors que nous avions battu nos records en ce domaine. En septembre, octobre et novembre 2003, il n'y avait jamais eu une aussi forte proportion de Québécois actifs sur le marché de l'emploi. Avec la création d'emplois enregistrée en juillet, j'ai confiance que nous allons reprendre le terrain perdu d'ici peu.
Se retrouve-t-on dans un paradoxe semblable à celui des États-Unis où, malgré une bonne croissance économique, il se crée peu d'emplois? L'économie québécoise a besoin d'être plus productive et cela veut dire produire davantage, mais avec moins de main-d'oeuvre.
Les économies américaine et canadienne semblent en effet créer moins d'emplois que lors des périodes de croissance économique passées, et nous n'y échapperons pas. Cependant, il y a une situation particulière au Québec : la population active est plus âgée qu'ailleurs. Ça amène une demande de remplacement du personnel plus élevée. L'effet combiné de ce phénomène avec la création d'emplois fait en sorte que les possibilités de carrière et de travail pour les jeunes Québécois sont excellentes. Quelque 655 000 emplois seront disponibles d'ici à 2007, dont plus de la moitié viendront des besoins de remplacement. Toutefois, la distribution des postes ne sera pas équitable entre les secteurs économiques et les régions, ce qui demandera davantage de mobilité de la main-d'oeuvre et une plus grande facilité d'adaptation des travailleurs. Notre plus gros défi n'est pas de créer toujours plus d'emplois, mais de s'assurer que les travailleurs puissent facilement passer d'un emploi à l'autre, et ainsi combler les besoins criants de main-d'oeuvre de certaines industries.
Selon le Centre d'étude sur l'emploi et la technologie (CETECH), les perspectives pour les emplois hautement qualifiés n'ont jamais été aussi mauvaises qu'en ce moment depuis 1996. À quoi attribuez-vous cette situation?
On pense qu'il y a eu une correction après des années de forte croissance des emplois hautement qualifiés. Aussi, on a constaté que depuis quelques années, il s'est opéré un déplacement de la demande vers les diplômés professionnels et techniques au détriment des diplômés hautement qualifiés. Cela dit, nous prévoyons une reprise en faveur de ces derniers, et on constate justement que la détérioration des perspectives pour les emplois hautement qualifiés a considérablement ralenti depuis le début de l'année.
Votre gouvernement semble faire peu de cas des nombreuses fermetures d'usines survenues depuis plus d'un an. Vous semblez plus actifs dans les comités de reclassement des nouveaux chômeurs que dans la relance de ces industries. Est-ce une perception juste?
C'est sûr que ça frappe plus l'imagination quand une entreprise de 500 employés ferme ses portes que lorsqu'il y a création d'emplois un peu partout. Mais il faut faire attention, comme gouvernement, de ne pas maintenir artificiellement en vie des entreprises, des usines condamnées de toute façon. Des postes de qualité sont offerts dans tous les centres d'emploi de la province et le reclassement se révèle, dans plusieurs cas, plus efficace à long terme que le fait d'essayer de sauver des usines mal en point. Le reclassement permet de combler les besoins urgents des autres employeurs.
Reste que votre gouvernement peut paraître lent à réagir, comme lors de la fermeture des laboratoires biopharmaceutiques de Shire, à Laval, une installation porteuse d'avenir mais qui, en raison de problèmes financiers de son siège social, a failli disparaître.
C'est difficile de savoir si oui ou non telle ou telle entreprise peut être sauvée dans l'intérêt de l'ensemble des contribuables. Par exemple, les gouvernements ont consenti beaucoup d'efforts pour sauver l'usine de GM à Boisbriand, et regardez le résultat : on est à la démolir aujourd'hui. Nous ne voulons pas sauver à tout prix chaque usine menacée, nous étudions plutôt chaque cas au mérite. Dans le secteur du textile par exemple, certaines entreprises éprouvent de sérieuses difficultés en raison de la concurrence mondiale. Nous rencontrons à cet égard nos partenaires syndicaux pour discuter avec eux des possibilités de réalignement pour cette industrie.
Nous ne voulons pas sauver à tout prix chaque usine menacée, nous étudions plutôt chaque cas au mérite.
Vous avez opté pour une stratégie économique différente de celle du précédent gouvernement, en retirant de l'aide au développement et en laissant au marché le soin de développer le Québec. Voyez-vous des signes que cette stratégie fonctionne?
Nous en voyons, comme l'augmentation de l'investissement privé depuis un an. Les entreprises investissent davantage. Dans les dernières années, c'était devenu un réflexe : chaque fois qu'il y avait un projet, on allait au guichet automatique du gouvernement chercher de l'argent! Il y avait du gaspillage, surtout quand on sait que de nombreux dirigeants d'entreprises qui ont bénéficié de subventions allant jusqu'à 50 000 $ par emploi ont dit publiquement que, subvention ou pas, ils auraient investi quand même.
Pourtant, la plupart des États et des gouvernements ont des stratégies et des programmes d'aide, de subventions au développement d'industries bien ciblées, même chez nos voisins américains. Le Québec peut-il demeurer compétitif sans ces programmes?
Nous n'avons pas éliminé, ni même réduit toute aide de l'État au développement. Nous l'avons simplifiée, passant de 130 programmes d'aide à une dizaine. Beaucoup d'entreprises nous ont dit en être très satisfaites, parce que notre stratégie leur apparaissait plus cohérente. Par exemple, avec le projet de Québec Cartier sur la Côte-Nord, nous avons réduit de 30 millions de dollars l'aide promise par le précédent gouvernement et le projet s'est réalisé malgré tout. Même chose à Tremblant, pour les phases 3 et 4 du centre de villégiature, où l'aide promise par les péquistes a été coupée de moitié, et le projet va de l'avant. Nous ne voulons plus miser uniquement sur les subventions, mais plutôt sur la qualité de la main-d'oeuvre que nous avons à offrir aux investisseurs. C'est ce qu'ils nous demandent désormais : avez-vous de la main-d'oeuvre qualifiée? On va donc avoir affaire à en fournir, de la main-d'oeuvre!
Le phénomène de la délocalisation des emplois vers les pays émergents, notamment la Chine, nous frappe durement. Cela vous inquiète-t-il?
Tout à fait. Mais il faut regarder l'ensemble du contexte socio-économique du Québec. Le contexte social et politique plus instable de ces pays fait en sorte qu'en bien des domaines, il est plus rentable de demeurer au Québec. Toutefois, nous ne pouvons compter que sur ce seul avantage. Avec l'Association des exportateurs et manufacturiers et avec le Conseil du patronat, on a mis sur pied le programme Tremplin, qui permet aux entreprises d'être plus productives en les aidant à investir dans des équipements de pointe et dans la formation de la main-d'oeuvre. Cela leur permet de concurrencer les manufacturiers d'ailleurs, tout en offrant de bien meilleures conditions de travail que celles en vigueur dans les pays où échoient les emplois délocalisés.
Êtes-vous toujours aussi optimiste?
(Rire) Non, il m'arrive d'avoir de mauvaises journées! Mais il ne faut pas laisser un seul arbre malade ternir toute la forêt. Quand il y a de mauvaises nouvelles économiques, il ne faut pas oublier les bonnes.
NDLR : Les récentes statistiques semblent favorables au ministre Béchard : au moment de mettre sous presse, le Québec avait créé près de 15 000 emplois en août, tous à temps plein, la meilleure performance parmi les provinces. Il est cependant tôt pour établir s'il s'agit d'une tendance de fond.

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