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[Salon]
Bernard Rivière, Ph. D. PS., professeur au département des sciences de l'éducation de l'UQAM, et le rôle des cégeps
Échec à la réussite?
par Steve Proulx
Photo : Stéphane Gougeon
Bernard Rivière s'est particulièrement intéressé aux raisons qui mènent de plus en plus d'élèves à abandonner leurs études collégiales. Auteur du livre Les jeunes et les représentations sociales de la réussite (Éditions Logiques, 2002), le professeur s'est aussi penché sur un autre volet de la vie cégépienne : la réussite. Ou plutôt, ce que les jeunes considèrent comme étant la réussite, professionnelle, scolaire ou personnelle.
À la lumière des différents comportements des cégépiens, Bernard Rivière s'interroge sur les cégeps, ce type d'institution d'enseignement unique au monde. Comment gèrent-ils le décrochage? Ont-ils la même conception de la réussite que les élèves? Le professeur nous livre ses réflexions au sujet du développement de l'individu et du rôle des cégeps.
Depuis la création des cégeps, notre perception du décrochage a-t-elle évolué?
De nos jours, le décrochage n'est plus vu de la même façon. La Commission Parent (1961-1966), qui a proposé le système d'éducation tel que nous le connaissons aujourd'hui, voulait que les cégeps soient des lieux d'expérimentation. Les élèves devaient pouvoir goûter à différentes matières, quitte à changer de programme d'études en cours de route, sans que cela pose de véritables problèmes. On pourrait dire que le décrochage était presque valorisé!
Aujourd'hui, la culture scolaire a changé. Le succès ne se mesure plus en fonction de l'expérimentation ni en nombre d'élèves qui ont trouvé à coup sûr leur voie, mais en nombre de diplômés. Avec les ressources financières de l'État de plus en plus insuffisantes, nous cherchons maintenant à analyser constamment le rapport qualité/prix des cégeps. Cinquante pour cent des élèves changent de programme et on s'interroge en tant que société sur les coûts engendrés par ce phénomène.
Cette réalité crée des situations malheureuses : un élève quelque peu indécis face à son choix de carrière a des notes trop faibles pour être accepté dans certaines techniques; il se retrouve en sciences humaines et se sent frustré face à son orientation scolaire. Alors, il décroche.
Le cégep d'aujourd'hui manquerait donc de souplesse?
On voudrait que les jeunes, dès le secondaire, puissent prévoir ce qu'ils aimeraient faire dans la vie. Or, on sait que dans le développement naturel de l'individu, on commence à savoir un peu plus ce que l'on veut seulement vers l'âge de 22 ou de 23 ans. Le système actuel force, en quelque sorte, les choses. Ce qui va à l'encontre du développement naturel de l'individu.
Présentement, comment les cégeps conçoivent-ils la réussite de leurs élèves?
Ils ont tendance à vouloir surtout que leurs élèves aient de bonnes notes. Ils n'acceptent pas beaucoup le décrochage et les changements d'orientation. Les cégeps poursuivent aujourd'hui (contrairement à autrefois) des objectifs institutionnels qui sont de l'ordre de la performance : ils doivent faire réussir leurs élèves avec un financement qui, lui, n'a pas augmenté selon les besoins. Les cégeps ont aussi l'obligation d'éviter les déficits. Alors, ils s'impliquent moins dans l'accomplissement personnel de leurs élèves. Ça ne leur rapporte rien. Il y a une volonté générale du système d'éducation de se diriger vers un cégep «plus utilitaire» : on veut, en gros, qu'il se contente de répondre aux besoins de main-d'oeuvre des entreprises.
Au moment de la création des cégeps, il y avait pourtant une certaine ambition d'en faire des tremplins vers la réussite de l'individu, autant sur les plans scolaire et professionnel, que personnel?
Initialement, dans la mission des cégeps, la pédagogie ne devait pas occuper plus de place que les services aux élèves. Et les activités parascolaires avaient aussi leur place. On considérait alors que tous ces éléments contribuaient à la formation de la personne. Encore aujourd'hui, dans certains collèges privés, on adopte une approche qui n'est pas seulement liée à l'obtention d'un diplôme qui permettra à l'élève de se positionner sur le marché du travail. On a plutôt conservé un modèle dans lequel le parascolaire est lié à la pédagogie, dans une optique davantage en lien avec le développement personnel.
Alors, à quoi servent les cégeps désormais?
Pour moi, passer deux années à suivre des cours de français et de philosophie et à enrichir sa culture générale est un apport appréciable pour la société. Je pense que comme citoyen, on doit développer un esprit critique, on doit être capable de faire des choix réfléchis et pouvoir faire une lecture politique, sociale, économique du monde qui nous entoure. Bien sûr, il faut apprendre un métier. Mais on ne peut pas seulement former des gens fonctionnels c'est-à-dire des robots...
Comment devrait-on adapter l'enseignement au cégep?
Il y a une réalité qu'on ne peut ignorer : les cégeps ont subi des compressions budgétaires importantes au cours des dernières années. Pour faire face à des obligations budgétaires, les cégeps ont sabré dans les services d'orientation. Le résultat, c'est que plusieurs élèves sont mal orientés. Soixante-dix pour cent d'entre eux intègrent le cégep sans trop savoir ce qu'ils veulent faire dans la vie. D'une part, il faudrait permettre plus de souplesse dans les programmes d'études (par exemple, la possibilité de changer de programme en cours de route). D'autre part, il y a des aberrations, comme des horaires de cours conçus en fonction des demandes des professeurs et non pas en fonction des besoins des élèves. Puis, décontingentons! Il devrait y avoir moins de rigueur dans les admissions des programmes d'études contingentés.
Vous êtes visiblement favorable à la survie des cégeps?
On parle d'abolir les cégeps, d'ajouter une année à l'université et de revenir avec les écoles techniques, comme le proposent la Fédération des commissions scolaires et les universités. Ce que je trouve étonnant dans toute cette remise en question, c'est que l'on reviendrait pratiquement à ce qu'on a connu avant la création des cégeps! On avait alors les écoles techniques et les cours classiques. On a dû faire des calculs afin de savoir si l'exercice ferait économiser de l'argent au gouvernement et si cela permettrait aux universités d'avoir une plus grande population scolaire (une part du financement du cégep irait à l'université). Personnellement, je ne suis pas économiste, mais je ne suis pas sûr qu'il y ait de si grandes économies à faire. Au contraire, je considère que deux années de réflexion, deux années où la personne peut réfléchir à son destin et au sens de sa vie, c'est important.

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