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Dépendances et toxicomanie au travail
Travailleurs sous influence

par Recherche et rédaction : Marie-Hélène Proulx
Coordination : Martine Roux

Ils sont restaurateur, peintre, médecin, serveur. Les uns sont obsédés par la performance, les autres, totalement désenchantés. Entre deux dossiers ou deux clients, un joint, une ligne, une pilule, un verre. La source de leurs maux est difficile à cerner. Chose certaine, ils sont de plus en plus nombreux, et on en parle peu. Les travailleurs toxicomanes, une réalité inquiétante.

Il y a d'abord Nicolas*, un trentenaire de Québec, ex-journalier dans un abattoir. Un travail à la chaîne abrutissant, où il suait à grosses gouttes à découper des cochons. Rien de très valorisant, dit-il. Pendant deux ans, toujours les mêmes mouvements exigeants, dans la même ambiance moche, jour après jour.

«J'avais l'impression de ne pas m'accomplir, de faire face au vide, raconte-t-il. Je n'ai pas beaucoup de diplômes, mais j'ai toujours eu à coeur de bien faire mon ouvrage. Sauf que là, ma job était tellement démotivante et les conditions de travail, tellement pénibles!»

Pour s'évader, il fumait des joints avec ses collègues pendant les pauses. Il se permettait même parfois de la cocaïne, histoire d'atténuer la douleur physique. «Je prenais de la drogue depuis longtemps, de temps à autre, mais je m'étais toujours interdit de le faire au travail. Jusqu'à ce que j'arrive à l'abattoir... Là-bas, environ 20 % des 1 200 employés consommaient. Pour trouver du stock, pas besoin d'aller bien loin : le trafic se faisait sur place! C'était pire qu'à la polyvalente.»

* Les noms de toutes les personnes qui ont témoigné dans ce dossier ont été changés.

Au Québec, on estime qu'un travailleur sur dix surconsomme de la drogue ou de l'alcool.
Il y a aussi Jérôme, un architecte montréalais à qui tout réussissait. Des contrats prestigieux, des millions à la banque, une voiture rutilante, un horaire de ministre. Jamais de congé, «au cas où l'univers s'écroule pendant mon absence», ironise-t-il aujourd'hui.

Par un beau jour de juillet, alors qu'il se retrouve seul sur le chantier abandonné par les travailleurs en vacances, il décide sur un coup de tête de s'acheter de la cocaïne, pour se divertir. La découverte le jette par terre. «Cette drogue me donnait l'impression d'être invincible, moi qui ai toujours voulu être le plus performant. Je ne ressentais même plus la fatigue. Ça tournait à cent milles à l'heure dans ma tête, j'étais stimulé au maximum. Je suis vite devenu dépendant. Mais j'ai tout perdu au bout de cinq ans : ma fortune et ma santé.»

Une progression inquiétante
Des histoires comme celles de Jérôme et de Nicolas ne sont pas anecdotiques. Selon les estimations du Comité permanent de lutte à la toxicomanie (CPLT) basées sur des données du Centre patronal de santé et de sécurité au travail, un salarié québécois sur dix a un problème de surconsommation de drogues ou d'alcool (utilisation inappropriée de substances psychoactives susceptible d'entraîner des problèmes physiques, psychologiques, économiques ou sociaux). Un travailleur sur dix qui vit ce genre de complication, c'est beaucoup. Et ce qui inquiète les experts, c'est que ce nombre va en croissant.

«Si ce n'est pas un fléau, c'est à tout le moins une tendance fort préoccupante», affirme Luc Chabot, spécialiste de la prévention et de l'intervention en toxicomanie et p.-d.g. du Relais, une organisation qui gère des programmes d'aide aux employés (PAE) dans 50 entreprises. «Chez les 15-24 ans, soit la génération montante de travailleurs, 32 % affirment avoir consommé des drogues illicites au cours des 12 derniers mois. De ce nombre, 57 % présentent au moins un symptôme de dépendance.»

On s'en doute, les employés qui consomment ne le crient pas sur les toits. Au Québec, on n'a jamais mené d'étude à large échelle sur l'usage de substances illicites chez les travailleurs. Pour tenter de mesurer l'ampleur du phénomène, on s'appuie donc sur des enquêtes menées auprès de la population en général. Comme 90 % des gens qui prennent des drogues font partie de la population active - selon l'échantillonnage sur lequel le CPLT base ses études -, les résultats sont relativement fiables.

Or, selon une étude publiée en 2003 par le CPLT, le pourcentage de gens âgés de 15 ans et plus ayant consommé de la drogue au cours des 12 derniers mois a beaucoup augmenté en quatre ans, passant de 13 % en 1994 à 17,4 % en 1998. Avec de telles statistiques, la belle province bat tous les records, évinçant la France (4,4 % de consommateurs actuels) et les États-Unis (14,9 %).

Le travail au banc des accusés?
Pour ces personnes, le travail est-il responsable du glissement vers la toxicomanie? Jean-Pierre Chiasson, spécialiste en toxicomanie et directeur médical de la Clinique du Nouveau Départ, est loin d'en être convaincu. «Un paquet de facteurs personnels, familiaux, voire héréditaires, jouent un rôle dans les problèmes de consommation, explique-t-il. Les conditions liées au travail ne peuvent expliquer à elles seules le phénomène. Les patients se cherchent toujours des excuses pour consommer.»

Par contre, il reconnaît que le stress au boulot, le sentiment d'appartenance à l'entreprise «qui s'en va chez le diable», l'absence de reconnaissance ou le manque de satisfaction au travail peuvent conduire à un degré élevé de détresse psychologique - un phénomène qui touche d'ailleurs 25,5 % de la population québécoise, selon une enquête menée en 1997 par Santé Québec. Et qui dit détresse dit souvent alcool, drogues ou médicaments...

Rodrigue Paré, directeur général de la Maison Jean Lapointe et président du CPLT, un organisme rattaché au ministère de la Santé et des Services sociaux, croit lui aussi que le travail est rarement le seul élément en cause dans la toxicomanie. «Mais on ne peut ignorer son rôle capital dans l'existence d'un individu, au même titre que la santé et les relations affectives. C'est une des façons par lesquelles on se définit.»

Pour oublier...
À l'instar de Rodrigue Paré et du Dr Chiasson, la sociologue Marie-France Maranda, spécialiste de la toxicomanie en milieu de travail, croit que la dépendance aux substances psychoactives est un phénomène très complexe où des détresses de toutes sortes se chevauchent. Dans certains cas, les organisations participent à la souffrance des individus, souligne-t-elle, et le monde du travail ne peut se laver les mains de ce problème. «Selon nos recherches, il semble que des conditions de travail peuvent effectivement favoriser l'émergence de la toxicomanie chez certains individus, ou la réactiver», affirme-t-elle.

Par exemple, des conditions liées à l'organisation technique du travail : une cadence de production quasi aliénante, des horaires qui changent constamment (jour, nuit, soir), des heures supplémentaires. Ou encore, de mauvaises conditions environnementales comme la chaleur, le bruit, la poussière ou la présence de produits chimiques.

Marc-André en sait quelque chose : cet ancien toxicomane qui travaille comme peintre en bâtiment depuis 20 ans observe que près de la moitié de ses collègues consomment pendant les heures de travail, en particulier du cannabis. «C'est vraiment dur de travailler 10 ou 12 heures par jour quand il fait au-dessus de 30°, quand on a mal partout et que le patron met de la pression pour finir l'ouvrage le plus vite possible. Les gars cherchent peut-être une façon d'endurer tout ça.»

Les conditions liées à l'organisation humaine du travail peuvent aussi être dévastatrices. L'autorité brutale et arbitraire d'un patron envers ses employés, par exemple. Le travail sous pression, l'abus de pouvoir, le mépris ou le fait de ne pas être consulté par son supérieur.

Même les collègues peuvent adopter des comportements engendrant de la détresse, tant chez les petits et moyens salariés que chez les cadres de haut niveau. David, un gestionnaire dans l'immobilier aux prises avec un problème de dépendance à la cocaïne, raconte à quel point sa relation avec son associé l'a anéanti. «Ses remarques désobligeantes sur la valeur de mon travail ébranlaient totalement ma confiance en mes capacités de gestionnaire. J'avais toujours l'impression d'avoir à me battre pour lui prouver mes capacités. À la longue, c'est épuisant. Cette relation malheureuse a contribué à ma rechute dans la drogue après 16 ans d'abstinence.»

... ou pour être plus performant
L'insécurité et la précarité d'emploi, souvent vécues par les jeunes travailleurs, en poussent aussi certains à brûler la chandelle par les deux bouts. Histoire de faire plus vite et mieux que les autres, et de répondre au désir de flexibilité des entreprises. «Désormais, les risques sont pris par l'individu, et non par l'organisation, ce qui met beaucoup de pression sur les épaules du travailleur, explique Marie-France Maranda. On lui demande de se donner corps et âme, mais en même temps, on lui signifie que sa place est temporaire et fragile. Les organisations doivent réaliser que de telles conditions peuvent conduire des individus à recourir à des expédients pour "performer" davantage.»

La sociologue soutient que cette dynamique s'inscrit dans un contexte de société où l'idéologie productiviste domine. «Notre système est marqué par la démesure, et le monde du travail n'y échappe pas. Le modèle de personnalité intense et performant est très valorisé. Les individus sont fortement invités à dépasser leurs limites. Face à un tel déséquilibre, il ne faut pas s'étonner que certains se servent de la drogue comme stratégie de survie. C'est une forme d'automédication.»

Par ailleurs, des recherches menées entre autres par Marie-France Maranda et Pauline Morissette, titulaire d'un doctorat en santé communautaire, démontrent qu'au-delà des conditions d'emploi, la culture du travail peut jouer un rôle dans la toxicomanie. Par culture de travail, on entend les valeurs, les codes de conduite et les rites propres à un corps de métier. Ainsi, dans certains milieux, il est plus courant de consommer des drogues ou de l'alcool. On travaille fort, alors on mérite bien quelques bières à l'heure du lunch, non? Tout le monde le fait. Ne pas adopter cette habitude, c'est s'isoler du groupe.

Une réalité qu'a observée Nicolas, alors qu'il travaillait à l'abattoir. «Pendant le poste de travail du soir, à l'heure du souper, on allait tous à la brasserie, et là, on se mettait à boire et à fumer des joints. Certains de mes collègues n'avaient jamais touché à la drogue avant d'arriver. Mais l'influence des pairs, c'est fort...»

Et les employeurs?
Selon la jurisprudence liée au droit à l'égalité et à la non-discrimination inscrit dans les chartes québécoise et canadienne, les entreprises ont un devoir d'accommodement vis-à-vis de l'employé : en clair, elles ont l'obligation de fournir au travailleur qui souffre de dépendance à l'alcool ou aux drogues la possibilité de se faire soigner.

De l'avis général, les entreprises ont fait beaucoup de chemin en regard de la toxicomanie au cours des 20 dernières années. «Les entreprises se montrent de plus en plus préoccupées et responsables, affirme Luc Chabot, du Relais. D'autant plus que les enjeux financiers qui y sont rattachés sont importants.» (Voir encadré Les coûts de la drogue au travail.)

Cette évolution de la mentalité en entreprise, on la doit beaucoup aux syndicats, qui se sont battus depuis le début des années 1980 pour donner aux employés en détresse des ressources et de l'entraide. Pensons entre autres au vaste réseau des délégués sociaux au sein des cols bleus de la Ville de Montréal. Ces délégués sont en fait des employés formés pour tendre la main à leurs collègues en difficulté. Ils ont la tâche de les diriger vers des professionnels susceptibles de les aider.
«Les individus sont fortement invités à dépasser leurs limites. Face à un tel déséquilibre, il ne faut pas s'étonner que certains se servent de la drogue comme stratégie de survie.»
- Marie-France Maranda, sociologue et spécialiste de la toxicomanie en milieu de travail
«Reste qu'il y a des milieux davantage ouverts et prompts à instaurer un système d'aide», estime Jacques Lamarre, psychologue organisationnel et président de Jacques Lamarre et Associés, une entreprise spécialisée dans l'implantation de PAE. «Je pense aux municipalités, aux corps policiers, aux ministères, aux grandes compagnies. Mais c'est moins le cas dans le domaine de la santé, par exemple. Et du côté des PME aussi, faute de moyens financiers. Certains employeurs adoptent carrément une attitude de déni.»

«Il arrive aussi que la loi du silence s'installe dans une organisation», note une psychothérapeute oeuvrant dans le cadre d'un programme d'aide aux employés, mais qui préfère garder l'anonymat. «J'ai déjà travaillé dans une mine où un paquet d'ouvriers faisaient leur journée d'ouvrage complètement gelés. Des gars avec des machines dangereuses entre les mains! Malgré le risque énorme d'accidents, les collègues refusaient de dénoncer qui que ce soit. Ils se protégeaient entre eux. Comme ils formaient une petite communauté dans un coin reculé, ils connaissaient les situations personnelles des uns et des autres et ne voulaient pas se nuire.»

Parfois, certains supérieurs conscients des problèmes de toxicomanie de leurs employés ferment les yeux parce qu'ils ne veulent pas s'ingérer dans leur vie privée. Si le travail est bien fait et que l'image de la compagnie ne risque pas d'en souffrir, pourquoi s'en mêler?

Michel, chimiste dans une entreprise minière, raconte que ses patrons étaient parfaitement au courant qu'il se préparait des cocktails hallucinogènes à partir des produits qu'il avait pour mission d'analyser... «Même si j'étais dopé du matin au soir, mes employeurs estimaient que ça ne les regardait pas. Personne n'avait à redire à propos de mon travail. Et ils avaient vraiment besoin de mes services», raconte-t-il.

Mais le plus inquiétant, estime Luc Chabot, c'est que la grande majorité des employés aux prises avec des problèmes de drogue ou d'alcool n'osent pas parler. Seulement 30 % d'entre eux demandent de l'aide. Et la peur d'être à jamais stigmatisé y est pour quelque chose.

«Quoi qu'on dise, affirme Rodrigue Paré, directeur de la Maison Jean Lapointe, les employés toxicomanes restent toujours pris avec une étiquette sur le front, même après avoir suivi une cure de désintoxication et s'en être sorti. Le doute persiste dans l'esprit du patron et des collègues quant à la valeur de ces personnes. Mais il faut dire aussi que certains employés abusent, suivent une cure après l'autre juste pour ne pas perdre leur travail. Les entreprises ont des responsabilités envers leur personnel, d'accord, mais ce ne sont pas des institutions de charité. Les affaires sont les affaires.»

Les spécialistes et intervenants en toxicomanie croient que les organisations ont tout intérêt à être davantage proactives en milieu de travail. «Pour le moment, on est bien équipé pour éteindre des feux. On a les ressources nécessaires pour intervenir auprès des travailleurs toxicomanes, explique Luc Chabot. Mais vu l'ampleur du problème, l'heure est venue d'adopter une stratégie plus agressive et proactive. Prévenir au lieu de guérir, autrement dit.»

Accroché au cannabis depuis l'adolescence, Nicolas a finalement quitté son travail à l'abattoir et a suivi une cure. Il se prépare à retourner à l'université en septembre.

Jérôme a pris de la cocaïne pendant cinq ans et demi. Après s'être retrouvé à la rue, gravement malade et sans le sou, il a finalement repris sa vie en main. Il travaille toujours comme architecte.

Marc-André, peintre en bâtiment, a consommé des drogues pendant 20 ans. Aujourd'hui, il s'abstient et a fondé une petite famille qui le rend très heureux.

David, gestionnaire en immobilier, a eu plusieurs épisodes de toxicomanie dans sa vie. Il ne consomme plus depuis quatre mois. Après des années de travail acharné, il songe maintenant à prendre sa retraite et à profiter de la vie.



Les coûts de la drogue au travail
  • La perte de productivité liée à l'alcool et aux drogues illicites au Québec était estimée à 1,4 milliard de dollars en 1992 (selon des chiffres datant de 1992, les derniers disponibles).


  • Les employés aux prises avec un problème de drogues ou d'alcool s'absentent sept fois plus que la normale, qui est de sept jours par année. Cette situation coûte 6 800 $ par an pour chaque employé qui souffre de dépendance. Comme 10 % de la masse salariale est à risque, les pertes peuvent être importantes.


  • Ces employés ont un rendement inférieur de 30 % à la moyenne; sont cinq fois plus susceptibles de faire une réclamation à la CSST; sont impliqués dans des accidents de travail de deux à trois fois plus souvent que les autres travailleurs; réclament trois fois plus d'indemnités de maladie que la moyenne.
(Sources : Prévention de la toxicomanie en milieu de travail : agir ensemble, là où ça compte, Comité permanent de lutte à la toxicomanie (CPLT), 1999; Les coûts de l'abus des substances au Québec, CPLT, 1996; Luc Chabot, expert-conseil, Relais.)


Surtout les hommes

Ce sont surtout les hommes qui risquent de développer des problèmes de dépendance aux drogues illicites, dans une proportion de 1,2 % contre 0,5 % pour les femmes. Par contre, les femmes consomment deux fois plus de tranquillisants, sédatifs et somnifères que les hommes (5,9 % contre 3 %).

(Source : Comité permanent de lutte à la toxicomanie, La consommation de psychotropes : portrait et tendances au Québec, 2003 et Médicaments psychotropes et travailleurs : pour en savoir plus, 2000.)


Les milieux de travail à risque

La prévalence de surconsommation (utilisation inappropriée de substances psychoactives susceptible d'entraîner des problèmes physiques, psychologiques, économiques ou sociaux) de drogues et d'alcool au boulot oscille entre 10 et 25 %, souligne la sociologue Marie-France Maranda, qui étudie depuis 20 ans le phénomène de la consommation de substances psychoactives en milieu de travail.

Mais attention : ce n'est pas vrai dans tous les milieux. «Il faut éviter à tout prix de faire des généralisations réductrices, car les situations diffèrent et sont parfois contradictoires. Néanmoins, bien qu'aucun secteur ne soit épargné par ce problème, certains sont davantage touchés, notamment ceux où le rythme de travail relève carrément de la prouesse olympique, et ceux où les tâches semblent dénuées de sens.»

Selon les observations de plusieurs intervenants en toxicomanie et les vastes recherches de la sociologue, quelques milieux se démarqueraient particulièrement quant au nombre des consommateurs de substances illicites. Bien sûr, il s'agit de tendances, et non d'un problème systématique.
  • Les milieux à haute performance (médecine, droit, finance), où la pression et les responsabilités sont particulièrement lourdes. Dans cette catégorie, on retrouve souvent des individus très ambitieux, soucieux de se démarquer. Les stimulants, comme la cocaïne et les amphétamines, sont préférés aux dépresseurs, car ils donnent un sentiment de puissance intellectuelle et physique. Par contre, certains prendront des médicaments ou de l'alcool afin d'arriver à se détendre et à dormir.


  • Les milieux où la main-d'oeuvre est facilement «jetable», comme certains entrepôts, usines, entreprises ou commerces qui engagent des travailleurs non spécialisés. Dans des entrepôts situés en région, des tests de dépistage ont même révélé que 100 % des employés consommaient de la drogue! L'ennui et l'environnement peu motivant, voire blasant, peuvent expliquer en partie les habitudes de consommation de cette catégorie de travailleurs. On y trouve davantage de cannabis, d'alcool, de LSD ou de PCP, des substances moins coûteuses que la cocaïne et les amphétamines.


  • Les milieux où l'organisation du travail est taylorisée, c'est-à-dire divisée en fonctions très strictes et axée sur l'augmentation du rendement. Par exemple, les chaînes de montage, où le rythme de production est élevé, les gestes, répétitifs et exigeants, et les tâches, parcellaires. Cet environnement peut créer chez certains travailleurs un sentiment profond d'inutilité et d'ennui face à la routine. Dans ces milieux, on voit en particulier du cannabis, choisi pour ses propriétés relaxantes et euphorisantes.


  • Les milieux où la consommation est pratiquement une condition d'emploi. Par exemple, dans certains bars, les barmaids prennent de l'alcool avec leurs clients pour les inciter à boire davantage.

Mieux vaut prévenir que guérir?
Les tests antidopage

par Frédéric Perron

Elles ont le devoir d'aider leurs employés toxicomanes à se débarrasser de leur dépendance. Mais plusieurs entreprises préfèrent prévenir les problèmes en n'embauchant pas de personnes dont les tests antidopage ont révélé la présence de substances illicites. Quelles sont les limites de leur intervention auprès des candidats à l'embauche ou auprès des employés?

Les tests de dépistage de drogue et d'alcool sont surtout utilisés par les industries où la sécurité est très importante, par exemple dans les entreprises de transport ou d'ingénierie. Elles y ont recours avant l'embauche d'un candidat à l'emploi.

Les employeurs peuvent cependant invoquer d'autres raisons pour utiliser les tests : l'intégrité, par exemple. Les casinos québécois font passer un examen médical incluant un test de dépistage à tous leurs futurs employés. Si on trouve des traces de drogue dans l'urine d'un candidat, il n'est pas embauché.

«Au casino, l'intégrité est extrêmement importante, affirme Jean-Pierre Roy, porte-parole de Loto-Québec. La consommation de drogue peut être une façon pour un client d'exercer un pouvoir sur un employé, ce qu'il faut éviter absolument. C'est pour ça qu'on n'engagera pas un candidat chez qui on a détecté la présence de drogue.»

La grande majorité des tests antidopage sont effectués à partir d'un échantillon d'urine, car ils sont relativement peu coûteux : autour de 60 $ par échantillon, avec des résultats disponibles dans les 12 à 24 heures. Selon Stéphane Lessard, directeur des ventes et du marketing au Laboratoire médical Biron, les tests permettent de détecter la présence d'un maximum de 10 drogues. Pour ne pas nuire à ses clients, le gestionnaire refuse cependant de préciser quelles drogues au juste sont détectées.

En emploi : légal ou pas?
Quant aux tests antidopage exigés des personnes déjà au service d'une entreprise, la Commission canadienne des droits de la personne (CCDP) a publié en 2002 une politique sur le dépistage des drogues et de l'alcool. Si elle n'a pas force de loi, cette politique repose cependant sur la jurisprudence canadienne.

«Nous conseillons aux employeurs d'utiliser les tests de dépistage seulement dans des circonstances très limitées, explique Karen Izzard, conseillère principale en politiques à la CCDP. Par exemple, pour un poste où la sécurité est importante ou encore si on a de bonnes raisons de croire qu'un employé est sous l'influence de drogue ou d'alcool.»

La Loi canadienne sur les droits de la personne
interdit la discrimination fondée sur une déficience ou un handicap. Or, la toxicomanie et l'alcoolisme sont considérés comme des handicaps. Si un salarié reconnaît avoir un tel problème, l'employeur ne peut pas le congédier pour cette seule raison.

L'entreprise doit plutôt aider un travailleur alcoolique ou toxicomane à régler son problème. Si l'employeur congédie le salarié sans l'aider, celui-ci peut porter plainte à la CCDP. Si les preuves sont suffisantes, la cause peut se retrouver devant le Tribunal canadien des droits de la personne.

«Il faut faire une distinction entre les tests de drogue et d'alcool, précise Anouk Violette, avocate associée au cabinet Ogilvy Renault. Même si la personne a consommé de la drogue et qu'elle a un problème de dépendance, sur le plan scientifique, le test de drogue n'établit pas l'affaiblissement des facultés. Par contre, avec un test d'alcool, on peut calculer le degré d'altération des facultés.»

Pour ces raisons, les tests de dépistage de drogue sur les employés ne sont généralement pas justifiés. Cependant, un test d'alcool au hasard peut être utilisé pour un employé qui occupe des fonctions où la sécurité est importante.


Les drogues les plus populaires au Québec

Les drogues les plus populaires pour un party rave du samedi soir sont grosso modo les mêmes que celles consommées au bureau. Prises avec d'autres substances, comme des médicaments psychotropes ou des anesthésiques, elles peuvent se transformer en cocktails explosifs, une habitude de consommation galopante - au travail comme pendant les loisirs - qui inquiète les médecins experts en toxicomanie.

1 > Le cannabis est de loin la drogue la plus populaire au Québec : 13,5 % de la population en consomme. Son usage a plus que doublé en 10 ans.
Effets : Perturbateur du système nerveux central. Euphorie et apaisement, légère somnolence, envie de rire. À fortes doses : difficultés à accomplir des tâches, léthargie, perturbation de la vue, modification de la perception du temps et de la mémoire immédiate, démotivation.

2 > La cocaïne, le «champagne des drogues», consommée par 1,6 % de la population.
Effets : Stimulant majeur du système nerveux central. Euphorie fébrile, sentiment de puissance intellectuelle et physique, suppression de la fatigue et de la douleur. Entraîne aussi des troubles psychologiques et cardiaques.

3 et 4 > Le LSD et le PCP (au Québec, on appelle à tort le PCP «mescaline») suivent de très près, avec tous deux une prévalence de 1,5 %.
Effets : Le LSD est un perturbateur du système nerveux central, et le PCP, à la fois un dépresseur et un stimulant. Les deux provoquent hallucinations, délire et modification de la perception. Le PCP produit une anesthésie générale réduisant les sensations de douleur. Le danger : développer de graves problèmes psychiatriques.

5 et 6 > Les amphétamines et l'ecstasy, consommées par 1,3 % de Québécois.
Effets : Stimulants physiques majeurs. Suppriment la fatigue, donnent l'impression d'être invincible. L'ecstasy, dérivée des amphétamines, provoque une exacerbation des sens et un sentiment de puissance physique et mentale. À fortes doses, elle provoque des hallucinations. Les dangers : dépression, angoisse, humeur instable, épuisement, problèmes cutanées, dénutrition.

(Sources : Drogues : savoir plus, risquer moins, et Consommation de psychotropes : portrait et tendances au Québec, Comité permanent de lutte à la toxicomanie, 2003. Chiffres provenant de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, 1998.)


Pilules de malheur!
Les médicaments psychotropes

Les médicaments psychotropes (barbituriques, benzodiazépines, opiacés, antidépresseurs, antipsychotiques, sédatifs) sont les produits pharmaceutiques les plus fréquemment achetés par les adhérents à la Régie de l'assurance-maladie du Québec (11,2 % des ordonnances en 1998 et 2001). En 1998, une étude menée par le Comité permanent de lutte à la toxicomanie révélait que 4,4 % des Québécois âgés de 15 ans et plus avaient pris un anxiolytique ou un sédatif dans les deux jours précédant l'enquête. Ceux qui en consomment le plus? Les femmes, les gens âgés de 35 ans et plus et les employés ayant un diplôme de niveau universitaire.

Bien sûr, les médicaments psychotropes ont leur utilité. Ils aident à guérir d'un problème de santé mentale, et selon les observations des spécialistes, les salariés qui en consomment à la suite d'une maladie retournent plus rapidement au travail. Mais ces «pilules miracles» ne sont pas sans danger. «Pas une semaine ne se passe en cabinet sans que je traite des cas de dépendance aux médicaments psychotropes, raconte le Dr Jean-Pierre Chiasson, médecin expert en toxicomanie. Certes, ce sont des produits légaux, mais le risque d'abus ne doit pas être sous-évalué. Il existe tout un marché noir des médicaments. Surtout, il faut comprendre qu'ils ne sont pas une solution à long terme pour venir à bout d'un problème. Or, bien des gens n'ont ni les moyens ni le temps d'entamer une thérapie.»

Selon des intervenants en toxicomanie, l'excès de consommation de médicaments psychotropes a des conséquences au travail : baisse de motivation, de concentration, de coordination et de productivité, augmentation des accidents de travail et des frictions entre employés. Mais à l'inverse, le travail aurait aussi des répercussions sur la consommation de médicaments! Des études dont fait état le Comité permanent de lutte à la toxicomanie indiquent un lien entre la prise de médicaments psychotropes et le manque de satisfaction au travail, un surcroît de responsabilités, un faible contrôle sur la tâche, un horaire atypique et le manque d'autonomie.

(Source : Médicaments psychotropes et travailleurs : pour en savoir plus, Comité permanent de lutte à la toxicomanie, mai 2000.)


Pour s'en sortir

Vous souffrez d'un problème de toxicomanie? Vous soupçonnez un collègue d'être dépendant de certaines drogues? Voici quelques organismes qui pourront vous aider.


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