









|
|
[Salon]
Nathaly Riverin, du programme Global Entrepreneurship Monitor, et le manque d'entrepreneuriat des Québécois
Question de culture
par Éric Grenier
Photo : Stéphane Gougeon
Contrairement à la croyance populaire, le Québec n'est pas le royaume de l'entrepreneuriat et de la PME. Le Global Entrepreneurship Monitor (GEM), un programme international de recherche sur l'entrepreneuriat, constate que depuis 1999, la création d'entreprises au Québec traîne de la patte par rapport au reste du Canada. Les Québécois sont deux fois moins nombreux à vouloir créer une entreprise que les autres Canadiens. En 2002, le taux d'entreprises en création, c'est-à-dire le pourcentage des 18 à 64 ans ayant participé à la création d'une entreprise depuis un an, était moitié moins élevé au Québec qu'en Alberta.
Si le Québec a mieux paru dans le rapport 2003 du GEM, c'est que le reste du Canada a eu à se dépatouiller avec les crises de la vache folle et du SRAS, les incendies de forêts dans l'Ouest et le conflit du bois d'oeuvre.
Nathaly Riverin, chercheuse à la chaire d'entrepreneuriat Rogers-J.-A.-Bombardier de HEC Montréal et directrice du GEM pour le Canada prévoit qu'en 2004, le Québec reprendra sa place en queue de peloton dans le prochain rapport du GEM. Parce que de nature, et de culture, les Québécois seraient moins entreprenants que les Canadiens anglais. Elle nous explique pourquoi.
Les Québécois sont-ils aussi peu entreprenants que le laisse entendre votre rapport?
Nous observons une tendance à la baisse de l'entrepreneuriat partout en Occident. Mais au Québec, elle semble en effet nettement plus prononcée qu'ailleurs. Surtout par rapport à l'Ouest canadien; le taux de création d'entreprises y a été deux fois plus élevé qu'ici en moyenne au cours des quatre dernières années.
Du reste, le Québec est un exemple étonnant. Dans les années 1980 et 1990, on avait pour opinion générale que le Québec était le royaume de la PME, qu'il s'y créait beaucoup d'entreprises. Mais depuis que le GEM compile les données à cet égard, on constate que ce n'est pas le cas. En fait, l'entrepreneuriat au Québec est très volatile. Une année, il y a beaucoup de création d'entreprises, la suivante il y en a très peu.
Comment expliquer cette volatilité?
Au Québec, contrairement à ce qui se passe ailleurs au Canada, c'est le marché de l'emploi qui détermine la tendance. Quand le chômage est élevé, que l'emploi est rare, les Québécois créent des entreprises. Mais quand il y a une forte création d'emplois, comme ce fut le cas en 2000, l'entrepreneuriat chute. En 2000, par exemple, le taux d'entrepreneuriat était de 60 % inférieur à celui de 1999. En 2001, l'année qui correspond à l'éclatement de la bulle d'Internet (avec les milliers de mises à pied chez Nortel, par exemple), le taux d'entreprises en création (TEC) était le double de celui de 2000. Puis, en 2002, une année exceptionnelle pour la création d'emplois, le taux s'est maintenu à peine à la moitié de celui de 1999.
On constate donc que les Québécois, contrairement aux Canadiens anglais, aux Américains et à une majorité d'Occidentaux, créent des entreprises par nécessité économique. Ils n'ont pas d'emplois, ou ceux offerts ne correspondent pas du tout à leurs attentes, alors ils créent une entreprise. Ailleurs, on crée une entreprise par désir d'autonomie, parce qu'il y a une occasion à saisir, parce qu'on veut répondre a un besoin du marché, etc.
Ce qui doit nous préoccuper le plus, ce n'est pas que le Québec a un taux de création d'entreprises moins élevé. C'est la quantité impressionnante d'emplois qui seront disponibles dans les prochaines années.
Doit-on s'inquiéter du fait que les Québécois, globalement, créent moins d'entreprises que l'Ontario et l'Ouest canadien?
Oui, mais ce qui doit nous préoccuper le plus, ce n'est pas que le Québec a un taux de création d'entreprises moins élevé. C'est la quantité impressionnante d'emplois qui seront disponibles dans les prochaines années. Autour de 600 000 d'ici à 2007. Or, comme je le mentionnais, les Québécois créent des entreprises par nécessité économique. Ce qui n'augure rien de bon pour l'avenir de l'entrepreneuriat au Québec. À long terme, paradoxalement, ça veut dire moins d'emplois pour les Québécois. Pour avoir une économie forte, plus indépendante, il faut créer des entreprises. Par exemple, si le Québec avait un niveau d'entrepreneuriat similaire à celui de l'Ouest, il y aurait des centaines, des milliers d'entreprises de plus et ça aurait un effet sur le taux de chômage, qui est nettement plus élevé ici qu'en Alberta ou au Manitoba.
Une autre donnée m'inquiète : seulement 8 % des nouvelles entreprises québécoises affirment se démarquer par l'innovation. C'est moitié moins qu'en Ontario. Autrement dit, la très grande majorité de nos nouvelles entreprises reproduisent ici ce qui se fait déjà ailleurs. Or, l'innovation est l'un des principaux moteurs de la croissance économique.
Pourquoi créons-nous des entreprises seulement par nécessité économique?
C'est une question de culture. En général, lorsqu'ils sont en emploi, les Québécois n'ont pas le réflexe de créer une entreprise quand ils décèlent une occasion d'affaires, contrairement aux Canadiens anglais. La culture anglo-saxonne, qui domine le reste du Canada, est beaucoup plus affairiste que la culture française.
Aussi, l'Ouest et l'Ontario attirent beaucoup plus d'immigrants que le Québec, et les immigrants ont souvent comme projet de se lancer en affaires lorsqu'ils arrivent ici. Les réglementations de toutes sortes, la fiscalité et la bureaucratie y sont plus souples qu'au Québec. Plus une économie est libérale et moins elle est réglementée, plus il y a de nouvelles entreprises qui apparaissent. Et comme l'économie de l'Ontario et des provinces de l'Ouest est plus performante que celle du Québec, les occasions d'affaires y sont plus nombreuses.
Est-on plus entreprenant dans certaines régions du Québec?
Certaines régions sont historiquement plus entreprenantes que d'autres. Les régions très rurales, où il y a eu une forte proportion d'agriculteurs par le passé, sont des terreaux fertiles. L'exemple le plus éloquent est celui de la Beauce, LA région de l'entrepreneurship. Les fermiers sont, par définition, des entrepreneurs, et ils ont inculqué à leurs descendants ce désir de s'occuper de leurs propres affaires, de répondre à des besoins d'un marché, en créant des entreprises. Dans les milieux fortement industrialisés, les gens ont davantage tendance à attendre qu'on leur offre de l'emploi.
Les jeunes Québécois sont-ils plus entreprenants que leurs aînés?
Chez les 18-24 ans, il se crée 10 fois plus d'entreprises dans l'Ouest qu'au Québec! Il y a donc un problème majeur à considérer. À mon avis, le problème trouve sa source dans notre système scolaire. Dans les écoles anglophones, l'entrepreneuriat est très bien intégré au programme. On l'enseigne, on en fait la promotion, on le valorise beaucoup plus que dans le réseau scolaire québécois.
Ce sont les enseignants qui véhiculent le plus les valeurs en vogue dans une société. Or, dans une culture issue de la confession protestante, faire de l'argent, vouloir de l'argent, ce n'est pas mal vu, c'est même encouragé. Ce n'est pas le cas dans notre culture encore marquée fortement par la religion catholique.
D'autres facteurs sont à considérer, comme le fait qu'au Québec, le parcours scolaire avant l'université compte une année de plus. Aussi, l'accès à l'université est beaucoup plus facile ici, compte tenu des frais de scolarité très bas. Et dans le réseau postsecondaire en général, même à l'université, ce qu'on enseigne d'abord, c'est d'être de bons travailleurs. Au Canada anglais, la scolarité préuniversitaire plus courte de un an et l'accès plus difficile aux universités poussent peut-être davantage les jeunes à considérer la création d'une entreprise comme voie d'avenir.
Le gouvernement du Québec, les parents, les entreprises ne font-ils pas trop la promotion des carrières, par opposition à la possibilité de créer une entreprise?
Je comprends qu'il est important de se soucier des pénuries d'emplois qui existent dans certains secteurs, et d'encourager les jeunes à s'engager dans ces métiers et ces carrières. Sauf qu'en passant, on évacue complètement la possibilité de créer une entreprise comme choix de carrière. Personne ou presque n'en parle ou ne fait la promotion de cette avenue. C'est dommage, parce que différentes études montrent que les travailleurs autonomes et les entrepreneurs sont en général plus satisfaits de leur sort que les salariés.
Est-ce qu'il y a assez de capital de risque pour aider les Québécois à créer leur entreprise?
Beaucoup d'organismes au Québec offrent du financement. Il y en a même trop! Il y a tous les organismes publics provinciaux et régionaux, les Innovatech, les centre locaux de développement, les caisses populaires, les banques, etc. Il y en a tellement, et avec des règles très rigides, que ça peut décourager certaines personnes avec de bonnes idées de se lancer en affaires.
Ce qu'on n'a pas encore assez développé au Québec, et ce dont on devrait se préoccuper, c'est le prêt de gré à gré, d'individu à individu. Les Québécois ne vont pas chercher le financement dans leur entourage immédiat pour les aider à lancer leur entreprise. C'est pourtant une façon simple, rassurante et extrêmement flexible de se financer. Ça marche! Daniel Langlois a fait appel à ses amis artistes, et à leurs amis, et aux amis des amis, pour financer Softimage avant de devenir le succès que l'on connaît aujourd'hui.

|
|