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[Mode de vie]
Bonheurs de pointe
par Christian Geiser
Photos : Patrick Deslandes
Ils passent deux, trois, même quatre heures par jour dans les bouchons des périodes de pointe. C'est parfois le quart de leur journée! Au nom de quoi subissent-ils l'enfer de la circulation, les usagers à courtoisie variable, les travaux routiers et les aléas de la météo? Rencontres.
Administrateur de systèmes informatiques, le Longueuillois Steve Gélinas avait trouvé un emploi stimulant à Blainville à l'hiver 2000. Mais avec 50 kilomètres à parcourir matin et soir et deux ponts à traverser, la situation est vite devenue pénible. Hormis les retards fréquents (deux heures le jour de l'anniversaire de sa conjointe!), Steve ne supportait plus la perte de liberté. Une réunion finissant plus tôt que prévu? Inutile de partir tout de suite, il était immanquablement retenu dans les embouteillages. Deux ans plus tard, cette situation l'a poussé à chercher un autre emploi. Son nouveau critère? La proximité du lieu de travail.
L'explosion du parc automobile au Québec, notamment dans la grande région de Montréal, n'a pas été suivie par un développement proportionnel des infrastructures routières. Selon Transport Québec, le nombre d'automobiles a augmenté de 30 % au Québec dans les 20 dernières années. Mais la construction du dernier accès à l'île de Montréal date de... mars 1967 : le pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine.
Conséquence : dans la grande région de Montréal, des bouchons quotidiens paralysent systématiquement la circulation matin et soir. À cela s'ajoutent les surprises de la météo l'hiver et les joies des chantiers de construction l'été, qui pimentent aussi les trajets des automobilistes. Résultat? Il n'est pas rare d'être coincé entre deux pare-chocs pendant de précieuses heures pour franchir 40 kilomètres.
Malgré tout, de nombreuses personnes choisissent de subir ces inconvénients. Bien que la circulation représente pour eux une contrariété quotidienne, ils la considèrent comme un mal nécessaire découlant d'un choix qu'ils assument. C'est le cas de Stéphane Devernal, directeur de comptes pour une entreprise spécialisée en solutions de gestion, qui a récemment quitté Montréal pour Brossard. «Quand on part de Montréal, on sait qu'on va être pris sur les ponts, ce n'est pas une surprise. Évidemment, ça n'empêche pas de détester cela pour autant!»
Pour la conseillère en ressources humaines Ève Brunet, qui franchit matin et soir le pont séparant Brossard de Montréal, le plus difficile est de ne jamais rien pouvoir planifier. Comme elle déteste être en retard, elle arrive régulièrement au travail avant 8 heures et en repart après 18 heures. En fait, dit-elle, «ceux qui profitent le plus de la situation sont les patrons : pour éviter les bouchons, leurs employés sont présents plus longtemps au bureau».
Rentabiliser son temps
Certains automobilistes arrivent à tirer avantage des heures passées au volant. Directeur de la création pour une agence de publicité, Jean-François Hogue profite du trajet entre Montréal et Sainte-Thérèse pour faire le point sur la journée et fignoler des dossiers par téléphone. «Il faut surtout rester zen!» En fait, ce délai entre le départ du travail et l'arrivée à la maison représente pour lui l'occasion de tracer la séparation entre ses vies professionnelle et familiale. «Quand j'arrive chez moi, je mange en vitesse et je peux passer le reste de la soirée avec mes enfants.»
La notaire Nathalie Provost, une mère de trois enfants qui voyage tous les jours entre Sainte-Julie et Montréal avec son mari, voit les parcours quotidiens comme un moment d'intimité pour le couple. La traversée des ponts leur permet de discuter, sans les enfants, de projets communs ou des activités de la fin de semaine, dit-elle. L'enseignante Lise Bonneau, elle, emprunte tous les jours l'Autoroute 10 entre Granby et Montréal, un trajet qui peut lui prendre 45 minutes... ou beaucoup plus! Mais elle met ce temps à profit en préparant mentalement ses cours et en écoutant les cassettes de techniques de vente qu'elle propose ensuite à ses élèves.
Certains conducteurs altruistes préviennent de leurs mésaventures les autres usagers de la route en appelant le chroniqueur de la circulation à la radio de Radio-Canada, Yves Desautels. «Dès 5 h 45, les auditeurs appellent pour faire part de l'état de la circulation. Le téléphone ne dérougit pas», indique-t-il. Certains collaborateurs réguliers en font d'ailleurs une mission quotidienne : c'est leur participation à l'effort collectif de lutte aux embouteillages, analyse le chroniqueur.
Yves Desautels déplore cependant que de nombreux conducteurs rentabilisent leur temps en voiture en y effectuant des activités peu compatibles avec une conduite prudente. «Hormis le traditionnel café-muffin, il n'est pas rare de voir des conducteurs imprudents se raser, se maquiller ou même lire le journal au volant!»
Avant tout : le confort!
Pourquoi tous ces conducteurs n'utilisent-ils pas le transport en commun ou le covoiturage? Le manque de souplesse de l'un et les surprises de l'autre en rebutent plusieurs. Même si elle avoue que le service d'autobus est efficace, Nathalie Provost croit que l'utiliser allongerait sa routine d'au moins une heure par soir. D'autres ne sont tout simplement pas bavards le matin et préfèrent se retrouver seuls au volant.
Pour ces automobilistes, la voiture devient plus qu'un simple moyen de transport : c'est aussi un endroit dans lequel on doit être à l'aise, presque une extension du salon! Pris régulièrement dans les bouchons, Stéphane Devernal a décidé que sa prochaine voiture serait assurément dotée d'une transmission automatique. Fini les «1re, 2e, arrêt, 1re, 2e, arrêt». Nombreux sont ceux également qui ne pourraient se passer de la climatisation. «C'est un must», estime Steve Gélinas en se rappelant l'été où, par une malheureuse coïncidence, il tombait systématiquement sur des camions chargés de cochons.
De son côté, Jean-François Hogue avoue qu'il ne pourrait plus se passer de sièges chauffants... Être assis pendant des heures, c'est long. Être au chaud, c'est mieux!
Quelques enragés, beaucoup d'agressifs
Une poursuite de 15 minutes impliquant trois voitures à une vitesse atteignant
140 km/h. L'affaire se termine par une bagarre à coups de barre de fer et de pelle. Scène tirée du dernier film d'action à l'affiche? Non : il s'agit d'une balade dominicale en Outaouais qui a mal tourné, en mars dernier.
Les cas de «rage au volant» défraient régulièrement les manchettes. Un sondage de Léger Marketing (Une étude sur la rage au volant, août 2001) avance que près de cinq millions de Canadiens en ont déjà été victimes : gestes obscènes (40,5 %), langage indécent (27,1 %), coups sur le véhicule de la victime (6,6 %), conduite dangereuse (6,1 %), collision volontaire (5,3 %) et agression physique (4,2 %). Au Québec, 21,5 % des personnes interrogées affirment avoir été victimes de rage au volant tandis que 36,5 % disent en avoir été témoins.
Mais selon Guy Paquette, chercheur au Groupe de recherche en sécurité routière de l'Université Laval, les cas de rage au volant ne seraient pas aussi répandus qu'on le croit. Il faut distinguer ce phénomène de la conduite agressive. Défoncer un pare-brise à coups de bâton de baseball parce qu'on n'a pas apprécié le comportement d'un autre automobiliste? C'est un cas de rage au volant, c'est-à-dire une perte de contrôle de soi menant à l'intention malicieuse de faire du mal. Beaucoup plus courante, la conduite agressive consiste en un comportement susceptible de mettre en danger le conducteur ou autrui : couper la voie, suivre de trop près ou encore louvoyer d'une voie à l'autre. À la rigueur, même un «igloo roulant» (ces fameuses voitures dont seule une partie du pare-brise a été déneigée) représente selon lui un cas de conduite agressive!
La Sûreté du Québec adopte une approche graduelle s'inspirant de ces nuances pour catégoriser les incidents routiers. On parle d'abord d'impatience au volant, puis d'agressivité et, finalement, de rage au volant quand il y a acte criminel. Depuis le 31 décembre 2002, 10 000 cas de conduite agressive, d'impatience et de rage au volant ont été rapportés à la SQ. Onze cas de rage au volant sont actuellement sous enquête.
Toujours selon la SQ, 83 % des incidents ont lieu dans la grande région de Montréal (comparativement à 9 % dans la région de Québec), et 36 % surviennent le vendredi entre 16 h et 19 h. Impatient d'amorcer la fin de semaine? Allez, on commence tous par relaxer dans notre voiture!

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