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[Salon]
Le philosophe René Villemure et la dénonciation
C'est lui!
par Éric Grenier
Photo : Stéphane Gougeon
Le dossier des commandites et du fonds secret pour l'unité nationale ne serait pas devenu ce qu'il est, c'est-à-dire l'un des plus gros scandales politiques de l'histoire canadienne, sans les dénonciateurs.
Les whistle-blowers, comme on les appelle en anglais, sont ces employés qui, témoins de malversations, dénoncent publiquement les agissements de leurs collègues et supérieurs, au nom du bien commun. Il y en a eu des célèbres, dont Jeffrey Wigand, qui a dénoncé la compagnie de tabac Brown & Williamson pour des manquements éthiques graves et qui a inspiré le film L'initié, ou encore les personnalités de l'année 2002 du magazine Time, trois employées qui ont fait tomber Enron, WorldCom et la direction du FBI.
Avec la couverture allouée aux affaires du programme des commandites, la dénonciation a la cote ces jours-ci au Canada. Le gouvernement envisage d'adopter une loi qui encouragerait la dénonciation et protégerait ceux qui divulgueraient des irrégularités. Une initiative en apparence noble, mais qui inquiète le philosophe René Villemure.
Président de l'Institut québécois d'éthique appliquée, un groupe de recherche qui s'intéresse aux questions d'éthique organisationnelle, René Villemure craint qu'on érige maintenant la dénonciation en système. Et qu'on impose dans les milieux de travail des politiques de délation proches de celles des Soviets et de la Gestapo. Méfiez-vous de votre prochain!
À votre avis, à quel moment la dénonciation est-elle justifiée en milieu de travail?
Quand la sécurité du public est clairement en péril. La dénonciation doit alors être immédiate. Sinon, elle n'est justifiable qu'à certaines conditions : avant de faire sa sortie publique, le dénonciateur doit d'abord avoir utilisé tous les mécanismes internes pour faire cesser ce qu'il juge inacceptable; si cela demeure vain, il doit réunir des preuves convaincantes, mesurer la gravité de l'acte qu'il dénonce, c'est-à-dire évaluer si l'acte reproché a vraiment franchi la frontière de l'intolérable, et s'assurer qu'il n'y a pas de risque de heurter injustement certaines personnes. De plus, son intervention doit exclure tout intérêt personnel.
Vous croyez que la dénonciation n'est pas toujours motivée par de
nobles intentions?
Ceux qui dénoncent ont souvent un intérêt - financier, habituellement. Dans la fonction publique, les intentions derrière une dénonciation sont généralement bassement partisanes.
L'intérêt personnel a pris une grande place dans notre société, les gens parlent plus au je qu'au nous, et quand ils parlent au nous, c'est habituellement au nom du je. Dans toutes les organisations, c'est le principe du «je te gratte le dos, tu grattes le mien», qui règne. Ils se taisent par peur, mais aussi parce qu'ils trouvent leur intérêt dans la malversation en cours.
Sherron Wadkins, l'employée à l'origine de la dénonciation chez Enron, a oeuvré dans les bureaux de la compagnie pendant 11 ans avant de faire éclater le scandale. Tout le temps qu'Enron engrangeait de l'argent, elle n'a rien dit. Mais quand l'entreprise a commencé à perdre de l'argent, elle a parlé...
On dirait que ce que les gens jugent le plus intolérable, c'est de perdre de l'argent. Pas d'exploiter des enfants, ni de polluer ou de menacer la sécurité publique.
Doit-on craindre la délation en milieu de travail?
Oui, et en particulier au Québec, où la dénonciation n'est pas un concept avec lequel nous sommes très à l'aise! Dans la culture anglo-saxonne, le concept d'intolérable, qui permet de juger s'il est nécessaire ou non de dénoncer, est bien défini. L'éthique, telle qu'on la conçoit aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, ressemble plus à notre déontologie : des règles claires et précises auxquelles il faut se tenir. Si on les transgresse, ça devient intolérable.
Dans notre culture québécoise d'inspiration latine ou européenne, la ligne entre le tolérable et l'intolérable est plus fuyante et contextuelle. Prenez par exemple le cas du Shawinigate (NDLR : à la fin des années 1990, l'ex-premier ministre Jean Chrétien avait fait des pressions sur la direction de la Banque de développement du Canada (BDC) pour qu'elle accorde un prêt à l'Auberge Grand-Mère, propriété de l'un de ses amis). Le commissaire à l'éthique a convenu qu'il n'y a pas de bris d'éthique lorsqu'un premier ministre appelle le président de la BDC, à titre de député, pour lui demander d'appuyer le projet d'un de ses anciens partenaires en affaires de sa circonscription. Il n'y a, en effet, aucune règle qui l'interdit. Aux yeux d'un Anglo-Saxon, il n'y avait pas nature à dénonciation. Chez nous par contre, la question se pose autrement : était-ce juste que le premier ministre intervienne dans ce dossier? La réponse est beaucoup moins claire, et il nous est beaucoup plus difficile de juger si c'est acceptable ou de nature à être dénoncé.
De plus, nous sommes un peu coincé entre les deux traditions : il y a une partie de nous qui veut dénoncer, et une autre qui se demande si c'est bien. Dans plusieurs pays de tradition anglo-saxonne, des lois permettent et encouragent la dénonciation. Et on constate qu'elles mènent rarement à des abus. Mais ici, il y en aurait beaucoup si de telles législations existaient.
Et pourquoi y aurait-il des abus?
La dénonciation n'a jamais fait partie de notre culture. Chez les Québécois, comme chez d'autres cultures européennes, elle est perçue comme un système organisé de délation. Un dénonciateur, dans la culture québécoise, c'est un stool! Nous sommes mal à l'aise à l'endroit de la dénonciation. On ne sait pas quand, ni pourquoi dénoncer. La réponse, malheureusement, on la trouve en se demandant en quoi ça nous servirait personnellement de parler.
Un dénonciateur, dans la culture québécoise, c'est un stool! Nous sommes mal à l'aise à l'endroit de la dénonciation. On ne sait pas quand, ni pourquoi dénoncer.
Par exemple, depuis trois ans, la loi québécoise sur la police oblige les policiers à dénoncer les actes répréhensibles de leurs collègues. Il n'y a toujours aucun cas devant les tribunaux. Pourtant, le policier dénonciateur est protégé en vertu de la loi. Mais il se tait, parce qu'il sait qu'il ne perdra peut-être pas son emploi, mais il risque de se retrouver à patrouiller la route de Matagami!
À l'inverse, l'exemple de la Direction de la protection de la jeunesse est tout aussi révélateur. Un grand nombre de dénonciations ne sont pas du tout justifiées, mais plutôt motivées par l'intérêt de membres de la famille ou de voisins malveillants. Avant que quelqu'un s'en rende compte, ça fait beaucoup de victimes, surtout des enfants que la loi est supposée protéger.
Est-ce à dire que le projet de loi fédéral visant à protéger les fonctionnaires dénonciateurs, déposé en mars dernier, risque d'être un échec?
On met dans les mains de tous un outil utilisable en tout temps, alors qu'il devrait être utilisé de manière exceptionnelle seulement. Or, dans le cadre de cette loi, n'importe qui pourrait dénoncer n'importe quoi, à sa guise, tout en demeurant anonyme. C'est une machine à saper la confiance entre les fonctionnaires et leurs supérieurs. Un système de dénonciation comme celui-ci a été expérimenté dans les régimes soviétiques et par la Gestapo. Ces régimes ont fait plusieurs milliers de victimes innocentes, dénoncées inutilement par des gens ayant un intérêt propre à promouvoir ou à défendre.
La protection des dénonciateurs doit être un deuxième rempart contre les abus. Il faut d'abord favoriser le dialogue et le respect. Le respect, pour moi, c'est le second regard qu'on porte afin de ne pas heurter inutilement autrui. Dénoncer sans discuter d'abord, c'est dégainer avant, et poser les questions par la suite.
Une protection légale n'aurait-elle pas l'avantage de dissiper la crainte de représailles et de permettre la dénonciation d'abus?
La dénonciation, telle qu'envisagée par le gouvernement fédéral, c'est de l'encouragement à la lâcheté. C'est encourager les peureux à lancer quelque chose dans le débat, sans qu'ils aient à y participer par la suite.
Peu importe la politique de protection des dénonciateurs en place, la première personne qui remuera ce qui ne sent pas bon dans un milieu de travail va payer une forme de prix. François Beaudoin, le président de la BDC qui a dénoncé l'intervention du premier ministre dans les affaires de la société d'État, a perdu son emploi et sa crédibilité, puisqu'on l'a faussement accusé de fraude. Même avec une loi de protection des whistle-blowers, on lui aurait fait subir le même calvaire. Les deux vice-présidents de la BDC qui ont entrepris une vendetta politique contre lui n'avaient déjà pas le droit d'agir ainsi. Ils l'ont fait quand même. Qu'importe les lois que vous adoptez, il y en aura toujours pour les violer.
François Beaudoin a perdu beaucoup, mais il a aussi apporté beaucoup au système et à la société. D'autres fonctionnaires pourront s'inspirer de son courage à mettre au jour des pratiques intolérables dans la fonction publique. Ce n'est pas banal comme contribution. Et comme Beaudoin a créé le précédent, ils n'auront pas à vivre les mêmes difficultés.
Mais il faut avoir la force de le faire. Il faut du courage, sans nécessairement faire preuve de témérité. Et surtout, on doit avoir les ressources physiques, psychologiques et financières pour se battre contre un système qui risque fort de chercher à se venger contre nous.

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