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  [Mode de vie]
Timide retour du vouvoiement
J'vous tutoie-tu?

par David Abesdris et Martine Roux

Cordialité pour certains, grossièreté pour d'autres, le tutoiement n'est pas prêt de disparaître. Mais pendant que les milieux de travail résistent, dans certaines écoles, le «vous» reprend du galon.

Depuis deux ans, les enseignants de l'école de musique Jacques-Hétu, à Trois-Rivières, se donnent du vous, du madame et du monsieur à la salle des profs comme dans le corridor. Une bonne façon de donner l'exemple aux élèves, tenus eux aussi de vouvoyer leurs professeurs.

«Au début, ça faisait un peu drôle de se vouvoyer entre collègues, se souvient l'enseignante Francine Dufour. Mais même ceux qui s'y objectaient en ont vu les avantages : en réunion, par exemple, le ton des échanges est devenu plus poli.» Le vouvoiement n'a nullement effacé la proximité avec les enfants, poursuit-elle. «Je suis toujours aussi proche des élèves, ma relation avec eux s'est même améliorée. Le langage est une démonstration extérieure. À l'intérieur, la chaleur et l'amour des enfants restent inchangés.»

Avec la politesse du langage vient un plus grand respect des personnes, dit-elle. Dur d'apostropher un prof qu'on vouvoie par un «heille, chose»! «Même si je continue à tutoyer les élèves, à partir du moment où ils me vouvoient, une petite distance s'établit. Surtout quand ils sont sur le point de s'exprimer de façon plus téméraire. C'est alors beaucoup plus difficile de m'envoyer promener!»

À l'école comme dans la vie
L'école de musique Jacques-Hétu n'est pas une exception. Depuis quelques mois, même des années dans certains cas, les bambins de plusieurs écoles primaires d'un bout à l'autre du Québec vouvoient leurs professeurs. «Les écoles qui ont des difficultés avec la discipline devraient obliger les élèves au vouvoiement, estime Francine Dufour. C'est un moyen simple d'imposer le respect. Et c'est un réflexe pour l'avenir qui commence à l'école.»

En France, la tendance va dans les deux sens : dans certaines écoles, non seulement les élèves vouvoient-ils les enseignants, mais ces derniers leur rendent la pareille, comme à la fin du XIXe siècle.

Fort peu en vogue dans la société québécoise au cours des dernières décennies, le vouvoiement vit aujourd'hui un regain de popularité, estime d'ailleurs Janik Bastien, anthropologue et doctorante à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). «Les langues évoluent, le français comme les autres. Mais à long terme, malgré ce soubresaut, le "vous" semble quand même perdre de la popularité.»

De là à éliminer carrément l'usage du vous, comme l'ont fait les Anglo-Saxons, il y a une marge. «Il y a quelques siècles, poursuit-elle, l'anglais possédait le thou, équivalent du vous. Mais aujourd'hui, lorsqu'un enfant s'adresse au président des États-Unis, même avec un you respectueux... il le tutoie en fait!»

«Nous sommes chanceux d'avoir le "vous" dans la langue française. Il agit comme un filtre qui permet beaucoup plus de nuances que le "tu".»
- Louise Masson, présidente de Beaux Gestes
Politesse et vouvoiement sont-ils synonymes? Au Japon, par exemple, l'un ne va pas sans l'autre, explique Janik Bastien. «Là-bas, le respect ne s'exprime pas par l'emploi de pronoms, mais par l'utilisation de suffixes apposés aux noms des gens. San signifie "honorable". Il s'agit d'une politesse de base — un peu l'équivalent du "vous" — et ne pas l'employer est impoli. Mais il existe aussi le chan, très affectueux, correspondant au "tu" d'affection, et le sama, qui implique la déférence et la marque d'un profond respect, ajoute-t-elle. Encore aujourd'hui, il serait impensable au Japon de se passer de ces marques de politesse.»

Prenez-vous un sucre, collègue?
Dans la vie professionnelle, le vouvoiement est pourtant une valeur sûre, croit Louise Masson, présidente de Beaux Gestes, une entreprise spécialisée dans l'étiquette sociale et professionnelle. «C'est comme une assurance-vie : on ne se trompe pas quand on en fait usage. Nous sommes chanceux d'avoir le "vous" dans la langue française. Il agit comme un filtre qui permet beaucoup plus de nuances que le "tu". Il peut donner la tonalité de la froideur ou de la distance, mais aussi de l'affection et du respect, précise-t-elle. Encore aujourd'hui, beaucoup de gens vouvoient leurs grands-parents, par exemple, afin de leur témoigner du respect.»

Quand on passe plus de temps avec son collègue qu'avec son amoureux, n'est-il pas ardu de le vouvoyer? Dans certains milieux de travail, on abolit d'office le vouvoiement, question de favoriser la proximité entre collègues, patrons et employés. Chez Esprit de Corps Consultation, une jeune entreprise montréalaise qui offre des ateliers d'esprit d'équipe en entreprise, les nouvelles recrues sont tutoyées dès l'entrevue d'embauche! «Chez nous, la moyenne d'âge se situe entre 25 et 30 ans, dit le président de l'entreprise, Gilles Barbot. Nous voulons que nos consultants fassent partie de l'équipe, et nous misons sur le côté humain et la complicité qu'apporte le tutoiement.»

Une affaire de jeunesse, le tutoiement? Certainement une façon de rendre les relations de travail plus amicales, ajoute Gilles Barbot. «Le milieu des affaires change. Auparavant, les cadres travaillaient dans une atmosphère plus officielle qu'aujourd'hui. À présent, l'ambiance est plus détendue et le tutoiement va dans cette direction.»

Conseillère aux ressources humaines chez Bombardier Canada, Nancy Bailey remarque que les collègues se tutoient plus spontanément qu'ils ne se vouvoient dans son entreprise. «Nous allons utiliser le tutoiement ou le vouvoiement lors de l'entrevue, selon ce qui met l'interviewé le plus à l'aise. Dans les équipes de travail, on remarque souvent que pour les gens plus âgés ou pour les Européens, le vouvoiement est plus naturel.»

Parfois, on souhaiterait qu'il soit tout aussi naturel pour la caissière du supermarché, l'agent de la compagnie de téléphone ou la serveuse du restaurant qui sont à tu et à toi avec leurs clients...


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